L’appli multimodale Citymapper a lancé une pétition contre la RATP, accusée de s’opposer à l’ouverture de ses données. L’opérateur parisien s’est défendu et a rappelé le cadre légal français. Récit d’une tentative de hacking médiatique.
« La RATP refuse de laisser d’autres applications mobiles informer les Parisiens sur les horaires en temps réel des transports, signez la pétition! » C’est par ces mots que la start-up Citymapper, basée à Londres et qui édite une appli multimodale de transports, disponible notamment à Paris et Lyon, a lancé une pétition contre la RATP. Près de 18 000 internautes l’ont signée et la RATP a répondu à cette attaque.
Reprenons les faits. Citymapper proteste contre la fermeture des données de la RATP, particulièrement les plus utiles: celles qui concernent l’information en temps réel, et non plus seulement les horaires théoriques et supposés. Une fermeture virtuelle pour l’appli, qui accède tout de même aux données par des moyens détournés. « Les informations en temps réel sont en accès libre partout en France et dans le monde. Sauf à la RATP », explique, assez maladroitement, Citymapper sur son blog. Pointé du doigt sur la place publique web, l’opérateur français relativise cette ouverture généralisée: « En France, seules des villes comme Rennes ou Bordeaux l’ont déjà fait, avec un flux de données beaucoup moins important à transférer ». Et de rappeler ce qu’il a déjà fait et prévoit de faire: l’ensemble des horaires théoriques est ouvert depuis mai 2013, « les données en temps réel seront disponibles d’ici la fin de l’année, conformément à la loi Macron », c’est-à-dire sur un modèle freemium (accès gratuit pour les faibles volumes d’utilisation, payant pour les gros volumes de requête, à hauteur des coûts de mise à disposition des données). De plus, le groupe RATP rappelle que l’utilisation de ses données par Citymapper s’est faite « sans discussion ou organisation préalable », et a occasionné, selon lui, « des perturbations importantes du site ratp.fr qui ne pouvait plus répondre correctement aux sollicitations des internautes », entraînant un filtrage et un blocage des serveurs extérieurs incriminés.
Le débat sur l’open data dans les transports en France est complexe, car il est encadré par deux lois (loi Macron, et loi numérique en cours d’examen par les assemblées), toujours plus de décrets et des calendriers encore mouvants (voir notre dossier dans Connexion TT n° 998 du 15 avril). Si la mise en place de l’ouverture des données est laborieuse, c’est pour l’ensemble de la profession que la RATP semble payer les pots cassés de la lenteur de sa mise en pratique par le gouvernement et les autorités organisatrices, notamment le Stif en Île-de-France, et ce, depuis plusieurs années. Un exemple: le code de conduite établi par l’UTP (Union des transports publics et ferroviaires) et les opérateurs dans le cadre de la loi Macron, toujours en attente d’homologation depuis plus de six mois.
De plus, les opérateurs font aussi valoir les risques avérés de concurrence et de pillage « des savoir-faire des entreprises françaises de transport public par leurs concurrents étrangers qui ne sont pas soumis aux mêmes règles dans leur pays », comme le rappelle l’UTP. Là encore, les torts sont partagés et Citymapper touche du doigt un certain protectionnisme des opérateurs, RATP, Keolis ou Transdev. Ils peuvent en effet facilement être accusés de protéger leurs positions, ou de monopole en ce qui concerne la RATP. Inquiets de subir le même sort que le secteur hôtelier face à booking.com, mais contraints d’accélérer leur transformation digitale, les opérateurs cherchent à gagner du temps en s’associant à des start-up.
Cependant, en prenant les utilisateurs à témoin, et plus encore au moment de l’examen de la loi numérique au Sénat, Citymapper est sûre de remporter la bataille de l’adhésion du public face à l’opérateur historique. Car ce public, habitué à disposer de services numériques interconnectés, multi-opérateurs et ergonomiques, ne comprend pas l’absence de services similaires dans les applis des opérateurs de transport, et se tourne avec plaisir, et à juste titre, vers Citymapper ou Moovit pour en bénéficier.
Car il faut rappeler le double jeu des applis et des plateformes multimodales qui mettent en avant l’aide qu’elles peuvent apporter aux réseaux de transport. Financées à perte, pour l’instant, par des investisseurs, gratuites pour le grand public, elles n’en sont pas moins des entreprises commerciales et non des associations à but non lucratif, comme le terme open data le laisse souvent penser. Leur modèle repose sur la monétisation des données de leurs utilisateurs et la vente de services annexes commissionnés (réservation de taxi, d’autopartage, de billetterie, etc.).
D’autre part, on remarque aussi le choix d’une stratégie différente pour Citymapper, comparée à Moovit par exemple. Si les deux se fondent sur une politique de proximité avec les communautés d’utilisateurs, Citymapper se pose moins dans le dialogue et la pédagogie avec les élus ou les opérateurs, et davantage dans une forme de guérilla web. Une offensive médiatique qui a eu le mérite d’attirer l’attention sur elle et de recevoir plusieurs demandes de la part de villes françaises pour y déployer son appli…
