Rapides, orientés client, innovants et moins chers, les systèmes allégés de billettique et d’information voyageur sortent de l’ombre. Développées par des start-up, ces solutions trouvent leur place aux côtés des systèmes lourds des industriels. Retour sur un phénomène arrivé à maturité.
Des smartphones, du cloud, un peu de développement, une start-up: avec ces nouveaux ingrédients, la recette des systèmes billettiques et de SAE (systèmes d’aides à l’exploitation) se fait moins lourde. C’est ce que l’on constate sur le marché, avec des offres de systèmes dits allégés, proposés d’abord pour les transports scolaires et l’interurbain, mais aussi dans l’urbain pour des réseaux de petite ou moyenne taille. Un mouvement amorcé en France dès 2012 par Ubi Transports, et poursuivi par des start-up comme Pysae, Instant System, Joul ou Okina. Chacune conserve toutefois des périmètres d’activité et d’application produits variables et évolutifs, plus ou mois orientés vers la billettique, les SAE, l’information voyageur, ou une combinaison de tous ces domaines.
C’est la start-up bourguignonne Ubi Transports qui a ouvert la voie à une nouvelle conception des systèmes billettiques et SAE. Basé à Mâcon, cet éditeur de logiciels a démarré fin 2012 au sein d’un incubateur local, et a ensuite rejoint le pôle de compétitivité en recherche et développement Automobile et Transports publics Mov’eo. Son pari? Apporter aux transports scolaires et interurbains des outils faciles à mettre en place, capables de remonter des statistiques pour optimiser leur réseau et apportant un service aux usagers. Ubi Transport cible ainsi les réseaux peu équipés en outils technologiques, faute de pouvoir trouver des solutions adaptées à leurs besoins sur le marché (budget abordable, simplicité technique d’installation et de maintenance, rapidité de déploiement et d’évolution, etc.). Depuis son lancement, la start-up a rapidement émergé et a étoffé son catalogue de produits, avec un chiffre d’affaires en très forte croissance (4 000 %!) qui atteint 4 M€.
Porté par son premier client, le conseil général de Saône-et-Loire, Ubi Transports a su convaincre par la preuve d’autres organisations de l’intérêt et de l’originalité de son offre modulaire de produits (2School, 2Place, 2Clock, 2SMS, 2Stop). C’est le cas de la Centrale d’achat du transport public (CATP), créée par Agir. Après la billettique scolaire 2School, référencée en 2014, la CATP ajoute le système de billettique autonome et léger 2Place à la rentrée 2015.
Ce schéma de conception a fait des émules, comme la start-up Pysae dans le domaine de l’information voyageur et la gestion de flotte. Créée par Nicolas Jaulin et Grégoire Piffault en 2012, deux anciens ingénieurs de Systra, Pysae a levé 250 000 € auprès d’investisseurs du monde du transport (non dévoilés) et compte aujourd’hui sept personnes dans ses bureaux d’un incubateur de la ville de Paris.
Son offre actuelle reprend les fondamentaux de la recette des systèmes allégés. Côté conducteur, un smartphone permet de créer sa course. Côté exploitant, on retrouve le suivi en temps réel du véhicule sur la feuille de route et l’édition de rapports. Côté usager, on peut télécharger une appli d’information voyageur sur son smartphone pour suivre les horaires temps réel de sa ligne. De plus, ces renseignements peuvent être transmis sur les bornes d’information voyageur et être remontés dans les systèmes SAEIV des réseaux.
C’est la solution qui a été déployée pour Car Postal à Dole, sur les réseaux de Salon-de-Provence et de l’étang de Thau (uniquement les modules d’information voyageur). Autre client, le réseau interurbain Lila du conseil général de Loire-Atlantique où une ligne sera équipée. Enfin, avec RATP Dev, la solution de Pysae a été baptisée « Mon car dans ma poche ». Elle a été déployée en Savoie sur le réseau Alpbus (33 cars scolaires), et les filiales franciliennes la testeront d’ici quelques semaines avant qu’elle ne soit généralisée à la rentrée scolaire. Élèves, parents et établissement scolaires peuvent localiser et suivre sur smartphone le parcours du car scolaire.
Ce nouveau produit répond à une stratégie de RATP Dev, à l’écoute des premiers clients des services scolaires: les enfants. « Comment peut-on répondre de manière légère, simple, numérique et dynamique aux demandes des élèves? interroge Christophe Vacheron, directeur France et Suisse de RATP Dev, c’est la question que nous nous sommes posée pour développer ce nouveau produit avec Pysae. Nous sommes allés au plus près des élèves. Il en est ressorti qu’ils souhaitaient suivre en temps réel l’horaire de passage à leur arrêt de leur car scolaire, au moment de leur petit-déjeuner, chez eux, sur leur smartphone. À partir de cette idée, les parents ont également montré leur intérêt et ont demandé à être avertis sur leur smartphone après le passage du car scolaire. Enfin, dans un troisième temps, les établissements scolaires étaient à leur tour demandeurs d’une information sur les arrivées et les départs des cars à leur arrêt. »
Du recueil des besoins des clients au développement rapide et évolutif d’une solution clés en main, voilà le raccourci que permettent les systèmes allégés pour les transporteurs. « Cela nous a permis de construire un service à partir de la demande des clients, à un coût peu élevé », poursuit Christophe Vacheron. Ces solutions permettent « des développements en mode dynamique, simples à concevoir et rapides à déployer, sans cahier de charges, évolutifs, avec une start-up très réactive ». Voilà une méthode « dans l’air du temps, qui sert d’abord le client et qui n’est pas déterminée en fonction des spécificités et des contraintes métiers de l’opérateur ».
Dans un second temps, l’exploitation du transporteur bénéficie elle aussi de ces évolutions. Développés pour le client, ces nouveaux dispositifs sont également déployés dans les agences du réseau, à usage de son personnel d’information. « Ils disposent de la même information que le voyageur qui, smartphone en main, lui montre un changement d’horaire, explique Christophe Vacheron, l’agent est crédibilisé dans sa fonction et n’a plus à regarder dans son guide horaire papier ou à vérifier l’information auprès de l’exploitation. »
Une petite révolution dans le monde des transports, habitués à des systèmes complexes, lourds et techniquement contraints dans leur évolution. Peu de temps après son lancement, de nouvelles demandes de fonctionnalités sont par exemple apparues de la part des clients: la mémorisation des arrêts et trajets favoris, un service supplémentaire qui peut rapidement être injecté après un développement de Pysae. C’est d’ailleurs RATP Dev qui a amené la start-up à se pencher sur le scolaire. Client de Pysae dans un réseau urbain de RATP Dev, l’opérateur lui a proposé de décliner son offre sur leurs marchés scolaires. Un mode de coproduction là encore plus facilement réalisable avec l’agilité d’une start-up, plutôt qu’avec une structure plus importante, contrainte par des process plus lourds.
C’est grâce à cette agilité qu’Ubi Transports s’est développé. Avec plus de 40 réseaux clients en trois ans, en scolaire, interurbain, mais aussi en urbain, l’éditeur a franchi un cap, y compris sur des réseaux aux dimensions a priori inadaptées à ses solutions. « Nous avons fait la preuve de l’adéquation de notre solution légère sur des projets tels que Périgueux, qui compte 70 à 80 véhicules, ou Cahors, pour qui nous avons pu rapidement déployer de l’information voyageur et des bornes d’information », explique Jean-Paul Medioni. Le Pdg d’Ubi Transports estime que ses systèmes peuvent gérer jusqu’à 500 véhicules en scolaire, 250 en interurbain, 70 à 80 en urbain. « Personne ne nous attendait sur l’urbain, réputé trop complexe, et finalement, nous avons réussi, grâce à notre développement par R&D et aux réseaux qui nous ont fait confiance. »
Mais les industriels et les grands noms de l’information voyageur, des SAIEV et de la billettique ne regardent pas les trains (ou les cars) passer sous leur nez. « À l’instar de l’idée de transition énergétique, ils doivent aussi faire leur mutation, et c’est un chantier qu’ils mènent, souligne Christophe Vacheron, ils suivent les start-up, ils sont plus à l’écoute de nos demandes, même s’ils ne peuvent avoir la même réactivité. C’est normal, ces industriels sont aussi synonymes de robustesse, ils s’inscrivent dans la durée, mais ne négligent pas leur entrée dans cette nouvelle ère. »
Cette évolution du marché, Jean-Paul Medioni la constate également. « Arrivés en 2012, nous sommes primo entrants sur ce marché, peu de personnes croyaient dans nos produits au départ, mais aujourd’hui, d’autres concurrents sont arrivés sur l’information voyageur, puis les SAE. Ils évolueront naturellement vers la billettique, alors que les grands acteurs arrivent eux aussi sur ce créneau », estime-t-il. En répondant à une demande qui n’apparaissait pas sur les écrans radars des grands fournisseurs de systèmes (réseaux scolaires, interurbains, urbains de petite ou moyenne taille), Ubi Transports et ses confrères ont trouvé leur place dans le secteur. « Aujourd’hui, le marché s’est structuré, même s’il y a encore beaucoup à faire en France. Notre stratégie est de nous développer à l’international. ». Amérique du Nord et Latine, Afrique, Inde, etc., l’horizon de l’éditeur s’ouvre désormais sur le reste du monde. « Nous venons de remporter un trophée de l’innovation au Québec, de l’Association québécoise des transports, l’équivalent du Gart, face à des offres présentées par des entreprises locales. Le jury a estimé que la rupture portée par notre solution billettique 2Place apportait de vrais bénéfices pour les territoires, l’économie, l’environnement », se félicite le fondateur d’Ubi Transports.
Un beau succès de la French Tech à l’export pour cette start-up « made in Saône-et-Loire », et qui le revendique haut et fort. En France, la consolidation pourrait logiquement être la phase suivante pour ses concurrents. Rachats, rapprochements ou « partenariats stratégiques » avec des industriels, des filiales technologiques de transporteurs… plusieurs solutions sont possibles. Une étape nécessaire pour développer de nouveaux produits, élargir sa force commerciale et partir à la conquête de nouveaux marchés à l’international. Sans perdre ni leur dynamique ni leur agilité?
Côté conducteur, Pysae apporte la feuille de route, l’avance/retard et plusieurs modes de sélection de la course. Côté voyageur, ce sont les fonctions classiques de temps d’attente en temps réel, la géolocalisation des véhicules, les alertes, les favoris, etc.
Et votre système de billettique, vous le préférez plutôt CIBO ou CIACO? En Suisse, de nouvelles formes de billettique, allégées au maximum comme nous allons le voir, sont expérimentées dans plusieurs réseaux urbains. CIBO, pour check-in, be-out, et CIACO, pour check-in assisted, check-out, désignent ces nouveaux modes de validation des titres. Ils sont testés, pour le premier, par CarPostal dans le cadre son Mobility Lab sur le réseau urbain de Sion, et pour le second, par les transports publics de Fribourg (TPF), de Lucernes (VBL), et le Chemin de fer rhétique (RhB), avec l’application FairtiQ.
Les deux procédés ont en commun deux grands principes d’innovation: validation du titre de transport uniquement par l’intermédiaire du smartphone (check-in), automatiquement détecté par le réseau wifi du bus, à la montée et à la descente; calcul post-voyage du tarif à appliquer en fonction du trajet réellement effectué. Dans le cas de la méthode CIACO des trois réseaux urbains suisses, la seule différence intervient au moment de la descente: si le client oublie de procéder au check-out, son smartphone le lui rappelle automatiquement après un temps donné.
Voilà des systèmes ultralégers, puisqu’à bord ils ne nécessitent ni valideur, ni titre de transport, ni caisse de monnaie, mais, reconnaissons-le, imposent la présence d’un wifi à bord, équipement peu répandu aujourd’hui, ainsi qu’une gestion fine des interprétations des classes tarifaires applicables et des facturations par des systèmes avancés.
« Ce moyen de validation et de paiement va permettre de gagner du temps pour le client et le conducteur, ce dernier ne manipulant plus d’espèces, de fluidifier les montées à bord et de faciliter le voyage du client occasionnel », explique CarPostal dans un communiqué. « Le calcul du prix se fait sur la base du trajet effectif. Le client a, à tout moment, accès à sa consommation et reçoit une facture mensuelle. Il bénéficie d’un processus dit « du meilleur prix », qui calcule le tarif le plus économique en fonction de sa consommation mensuelle. Par exemple, s’il fait dix fois le même trajet en bus, il sera facturé automatiquement au prix préférentiel d’un passe 10 voyages. »
Mêmes attentes du côté des réseaux associés dans l’appli FairtiQ. « Les clients ne souhaitent pas acheter de billet, ils souhaitent se déplacer, explique avec une certaine lucidité Norbert Schmassmann, directeur des transports publics lucernois, c’est pourquoi nous avons besoin de solutions faciles à utiliser, et disponibles en tout lieu et à tout moment pour nos clients. » Un système également fait pour renforcer l’attractivité des transports publics, en permettant aux usagers « de ne plus se préoccuper des tarifs et des zones, mais de monter tout simplement à bord ». Des discussions sont déjà entamées pour déployer cette appli dans toute la Suisse et éviter un éclatement encore plus marqué de l’offre des applis de transport. Reste à régler les problèmes de fraude, de montée de voyageurs sans smartphone, ou avec la fonction wifi éteinte…
