Dans les Ardennes, les Autocars Francotte font mieux que résister. Cette petite entreprise familiale, créée à la fin des années 1950, vient de signer un partenariat avec Flixbus, porteur de nouveaux débouchés. Solide et stable, l’opérateur ardennais peut ainsi espérer continuer à grandir tranquillement.
De l’espoir. Les Autocars Francotte ont été choisis par Flixbus pour exploiter, dès le 6 juin, la ligne Paris–Sedan via Charleville-Mézières, Reims et l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle. La PME, établie à Vireux-Wallerand dans la pointe de Givet, a signé un partenariat de trois ans avec la compagnie allemande spécialisée dans les trajets longue distance en Europe. Grâce à ce nouveau débouché, une dizaine d’embauches est annoncée: « La loi Macron est une bouffée d’oxygène pour le secteur et les petites entreprises comme la nôtre. Pour le moment, nous assurerons une rotation par jour, mais il n’est pas impossible que la ligne soit desservie par ces lignes nationales », se félicite Arnaud Francotte. Il est le petit-fils de Raymond, fondateur de la PME familiale en 1956, dirigée depuis onze ans par son père, Ghislain Francotte.
Séduits par la perspective de collaborer avec le leader des longues distances, qui a su constituer un véritable réseau européen reliant Copenhague à Malaga, les Francotte ne voulaient pas manquer ce virage historique: « En ne répondant pas à l’appel de Flixbus, nous prenions le risque de manquer une occasion qui ne se serait peut-être pas représentée ». Ce nouveau marché, gisement providentiel, arrive au bon moment, dans un contexte économique local des plus moroses. « Nous sommes dans un département très rural, avec une faible densité de population [280 000 habitants, ndlr], et les collectivités territoriales, nos principaux partenaires, ont des contraintes budgétaires de plus en plus serrées. Il y a dix ans, les critères décisifs pour un appel d’offres étaient à 60 % la qualité du service et à 40 % le prix. Aujourd’hui, cela s’est presque inversé, même si le niveau de service attendu demeure élevé », observe le jeune homme de 36 ans. En charge de l’exploitation, de la mise en place du planning et du suivi du personnel, il assure en plus la veille des… appels d’offres.
Jusque-là, les Autocars Francotte partageaient leur activité entre le transport scolaire et le tourisme (respectivement 65 % et 35 % du chiffre d’affaires d’environ 5,50 M€).
Les lignes régulières interurbaines sont dévolues à la régie départementale des transports des Ardennes (RDTA), l’un de ses trois concurrents locaux avec les entreprises Jacqueson et Meunier, qui officient sous le même pavillon. Les possibilités de faire grandir la PME familiale étaient donc minces. « Et pourtant, ces dernières années, nous avons réussi à grandir de 4 à 5 % par an ». Et sans avoir recours à la croissance externe. « Nous avançons petit à petit et nous sommes toujours à l’affût de nouveaux marchés. Notre gestion est durable et raisonnable. »
Sous la houlette des Francotte père et fils, l’entreprise croit en l’avenir, n’hésitant pas à investir environ 600 000 € par an, l’équivalent de deux véhicules. « Nous nous devons d’offrir à nos clients la meilleure qualité de service, de renouveler régulièrement notre parc et de veiller à la bonne application de la réglementation, qui va de toute façon dans le bon sens. Tout ce qui améliore la sécurité est bon à prendre ». Cette politique scrupuleuse se ressent dans les relations sociales. Motivés par des perspectives de promotion interne, les salariés restent fidèles à la société: « Chez nous, il n’y a pas de turn-over. Les conducteurs commencent dans le scolaire, pour monter petit à petit les échelons et finir dans le grand tourisme. Nous avons fait de même pour la ligne Paris Sedan ».
Pourtant, 2016 aurait pu être celle de la stagnation sans l’aubaine des lignes nationales longue distance. « Cette année, nous assistons à un ralentissement de notre activité occasionnelle, elle a baissé de 13 %. C’est très lié aux attentats. À la fin du mois de novembre 2015 et en décembre, les circuits touristiques en direction des grandes capitales européennes se sont complètement arrêtés ». Les touristes se sont reportés vers des destinations sûres et traditionnellement appréciées, comme la Corse ou la Bretagne. Cette baisse ne saurait être compensée par le transport scolaire, qui reste l’une des forces de l’entreprise avec environ 1,2 million de voyages par an pour 5 000 élèves transportés. « Compte tenu de la densité de population, nous aurons du mal à évoluer dans le domaine du transport scolaire. Et, une fois de plus, les prix n’augmenteront pas ». Il y a trois ans, le département des Ardennes, aux finances fragiles, a même été obligé de sacrifier la gratuité du transport scolaire pour les familles. « Les prix ne sont pas exorbitants (80 € pour un collégien et 120 € pour un lycéen par an), mais c’est bien la preuve que les élus sont à la recherche de nouvelles ressources pour financer leurs obligations ».
Arnaud Francotte est revenu au bercail il y a 8 ans, après avoir travaillé pendant douze ans dans une scierie voisine. Il espère reprendre les rênes de l’entreprise quand l’heure de la retraite aura sonné pour son père, aujourd’hui âgé de 58 ans. Les difficultés structurelles des entreprises de sa catégorie ne l’effraient guère: « Quand je suis venu donner un coup de main à mon père, que je voyais s’essouffler en travaillant tout seul, c’était avec l’intention de reprendre les commandes de l’entreprise. C’est l’orgueil qui nous fait tenir. Je suis attaché à notre nom affiché sur les véhicules. Dans mon esprit, il faut que cela continue ». Enraciné dans ce territoire rural et isolé, Arnaud Francotte ne se voit pas vendre un jour le joyau familial à une major. « Je suis persuadé que les grandes entreprises ne peuvent se passer de PME telle que la nôtre, surtout dans des départements ruraux comme les Ardennes. »
