Les gares hexagonales sont en pleine mutation. De Nice à Paris, de Bordeaux à Rennes, en passant par Montfort-sur-Meu et La Haye-Fouassière, les chantiers se multiplient. Objectif affiché: adapter ces édifices d’un autre âge aux modes de vie actuels, mobiles et connectés.
Finis le buffet de la gare et les hygiaphones des guichets vitrés. Place aux Starbucks Coffee et aux espaces de vente en open space! En France, les bâtiments ferroviaires, parfois classés monuments historiques, sont en pleine mutation, et les chantiers se multiplient tous azimuts. Actuellement, la SNCF a 30 projets de rénovation de gares dans les cartons, et prévoit d’y consacrer 2,2 Md€ entre 2015 et 2020. Ces grands travaux sont impulsés par la nécessité de réadapter des infrastructures, construites du ixe au début du xxe siècle, aux modes de vie contemporains, mobiles et connectés.
La plupart des grandes métropoles hexagonales sont concernées. C’est le cas de Nice, qui travaille depuis 2009 sur la réhabilitation totale de sa gare centrale. Durée du chantier: 5 ans. Coût de l’opération: 61,5 M€. « Nous sommes partis du constat suivant: les bâtiments voyageurs et les accès aux quais étaient saturés, les quartiers environnants paupérisés. Le parvis de la gare était dévolu en quasi-totalité aux véhicules motorisés, et l’espace réservé aux piétons réduit à la portion congrue », témoigne Dominique Lécluse, directeur du projet de pôle Nice Thiers chez SNCF Gares & Connexions.
Afin de remédier à cette situation peu satisfaisante, plusieurs partenaires (la région Paca, la métropole Nice Côte d’Azur, le conseil général des Alpes-Maritimes, SNCF Réseau, SNCF Gares & Connexions, l’État et l’Union européenne) se sont réunis pour financer la transformation de l’ancienne gare Thiers en un pôle d’échanges multimodal, tourné vers la ville et l’intermodalité. « Ici, la mobilité s’organise autour de la gare au travers d’espaces dédiés aux voitures, mais aussi aux deux-roues, aux véhicules électriques, aux bus, aux cars, au tramway et aux piétons. Le projet de la gare de Nice rend de l’espace à la ville », analyse Bruno Moriset, maître de conférence en géographie à l’université Lyon III.
Avec ces chantiers de gares, c’est de fait tout le paysage urbain environnant qui évolue. Hôtels vétustes, hangars abandonnés et friches industrielles disparaissent peu à peu au profit d’espaces urbains où se mêlent logements, bureaux et bâtiments commerciaux flambant neuf.
En vue d’accueillir, en 2017, les nouvelles lignes à grande vitesse (LGV), les villes de Rennes et de Bordeaux (voir reportage plus loin) investissent donc massivement dans la restructuration de leurs gares, mais aussi dans la construction de nouveaux quartiers aux abords des voies de chemin de fer.
Ainsi, la ZAC EuroRennes qui jouxtera la gare de la capitale bretonne sera composée de 125 000 m2 de bâtiments tertiaires, complétés par 30 000 m2 de surface commerciale et 1 430 logements. À Bordeaux, l’opération d’intérêt national Euratlantique porte pour sa part sur 738 hectares autour de la gare Saint-Jean et sur les villes limitrophes de Bègles, au sud, et de Floirac, sur la rive droite de la Garonne (voir reportage plus loin).
À Paris, les environs des gares profitent aussi des investissements liés au réaménagement des bâtiments eux-mêmes. Près de la gare de l’Est, la construction d’un jardin public, en bordure de la rue d’Alsace, clôturera, en 2019, les gigantesques travaux de transformation de la gare, initiés en 2007 avec l’arrivée du TGV Est. Quant aux quartiers des gares du Nord, de Lyon et d’Austerlitz, ils se préparent également à un lifting intégral, en lien avec les chantiers de ces gares parisiennes, lesquels doivent se poursuivre jusqu’en 2021.
Pleinement intégrée à son quartier, en interaction permanente avec ses habitants, la gare change de statut. Considérée autrefois comme un embarcadère ou, au mieux, comme un lieu de transit, elle devient aujourd’hui un véritable lieu de vie, voire un « village urbain », comme le suggérait le programme d’un séminaire organisé, en avril à Paris, par le Laboratoire ville, mobilité, transport (LVMT). C’est en tout cas l’ambition de la SNCF qui prend le sujet à bras-le-corps depuis la création de l’entité Gares & Connexions en 2009.
En Île-de-France, le changement de paradigme s’est opéré à partir de 2011-2012. « Nous avons pris conscience que nos clients pendulaires du réseau transilien, qui subissent au quotidien les dysfonctionnements des transports liés à l’état dégradé du réseau, se sentaient abandonnés et étaient en état de difficulté, voire de souffrance dans les gares. On a donc décidé de montrer de l’empathie à leur égard », confie Jacques Peynot, directeur des gares d’Île-de-France. Cela s’est traduit par l’introduction de nouveaux services à l’intérieur même des gares: borne automatique de retrait de colis, distributeur de pain, conciergerie, pressing, espace de travail avec prises électriques et wifi, laboratoire médical, pharmacie, supérette, médiathèque, crèche, club de sport, etc. « On est passés d’une gare de banlieue à une gare du quotidien, dans laquelle les passagers réguliers vont pouvoir faire des choses pour gagner du temps », résume Élise Avide, auteur de la thèse « La fabrique métropolitaine des gares du quotidien ».
Aujourd’hui, la SNCF persiste et signe dans cette démarche. Afin d’enrichir le temps d’attente des usagers, l’entreprise publique a lancé, en avril dernier, un appel à projets baptisé Gare partagée. Le challenge consiste à implanter des « concepts de services du quotidien » dans une vingtaine de gares d’Île-de-France.
Ces expérimentations, à l’initiative de SNCF Gares & Connexions et des collectivités locales, se propagent à toutes les gares TER du pays, y compris celles des régions rurales. Entre novembre 2015 et février dernier, dans le cadre du programme Gare(s) BZH, l’association La 27e Région, laboratoire de transformation publique qui fonde son action sur des périodes d’immersion sur le terrain, a tenu résidence à la gare de Montfort-sur-Meu, en Ille-et-Vilaine. Durant trois semaines, des équipes pluridisciplinaires dépêchées sur place ont pu observer et interroger les situations d’usage, questionner la place de l’homme et du digital dans cette gare, et dans les sept autres points d’arrêts de la ligne TER circulant entre Rennes et Lamballe. Entre la distribution de livres de poche, de packs petit-déjeuner concoctés par les commerçants du coin, l’installation d’un médiateur numérique pour communiquer à distance, via Skype, avec un agent de la SNCF et le prêt de vélos ou de trottinettes pour accéder à des parkings décentralisés, plusieurs pistes ont été explorées. Pour inventer un avenir à ces petites gares rurales parfois menacées de disparition, la SNCF réfléchit à transformer les points d’arrêts en haltes numériques (sans guichet), en Maisons de services au public (mutualisation de différents services publics sur le site de la gare: bureau de poste, services administratifs, culturels, etc.) ou encore en haltes écodurables, comme à Niederbronn-les-Bains en Alsace ou à La Haye-Fouassière, près de Nantes.
Au sein de Gares & Connexions, plus de 3 000 personnes, ingénieurs, architectes, designers, graphistes, chercheurs, etc., réfléchissent à la conception de la gare de demain. Fin 2015, Patrick Ropert, directeur général de l’entité (voir interview ci-contre), a ajouté une pierre à l’édifice avec la création d’AREP DesignLab, structure collaborative 100 % dédiée au design en gare. Architecture, fluidité, transparence, accessibilité, luminosité, acoustique, ergonomie, etc. Tout est étudié dans les moindres détails pour améliorer le confort de l’usager, et même lui offrir des moments de vie et de partage. L’ambition d’Isabelle Le Saux, directrice du pôle design et d’AREP Design est de « faire de la gare autre chose qu’un lieu technique. Pourquoi pas un lieu poétique? » C’est tout le sens des pianos en libre-service qui font leur apparition depuis quelques années dans les halls de gare…
Ces efforts pour rendre les gares plus attractives sont récompensés. Aujourd’hui, les enceintes ferroviaires séduisent de nouveaux acteurs, hors des frontières du monde du transport. Récemment, l’enseigne Nature & Découvertes a annoncé l’installation de son futur siège social et de sa fondation pour la nature dans l’ancienne halle ferroviaire de la gare de Versailles-Chantiers, en cours de rénovation.
En 2013, à l’occasion de son retour en France, la chaîne de fast-food Burger King n’a pas hésité à retenir la gare Saint-Lazare comme adresse de son premier restaurant parisien. Les chefs étoilés médiatiques suivent la tendance: Thierry Marx ouvrira cet été une grande brasserie gare du Nord, tandis qu’Alain Ducasse est attendu à Montparnasse en 2019, quand la rénovation de la gare sera terminée. Même le milieu artistique cède à la tentation. « Les gares sont un formidable moyen de démocratiser nos événements, de sortir de notre image d’endroit réservé aux intellos et de nous adresser au grand public », déclarait à la presse, le mois dernier, un responsable de la Cinémathèque française, en référence à l’exposition consacrée au réalisateur américain Gus Van Sant qui se tient actuellement en gare de Lyon et de Paris-Bercy.
• 3 000 gares de voyageurs dont 385 en Île de France.
• 10 millions de visiteurs et de clients chaque jour.
• 17 000 agents.
• 350 gares seront équipées du wifi en janvier 2017 (contre 120 aujourd’hui).
