Les restrictions budgétaires ne permettent plus de financer un transport public de qualité. Un nouveau modèle est à trouver pour inventer la mobilité de demain. Le débat est ouvert.
De l’avis de Louis Nègre, président du Gart (Groupement des autorités responsables de transport), « 275 km de bouchons à Paris tous les matins… Il y a du potentiel pour les transports en commun! » Et pourtant, rien ne va plus dans le transport public de voyageurs. Pour le premier représentant des autorités organisatrices de mobilité (AOM), « le modèle est à bout de souffle. L’État diminue les possibilités du transport public de se développer. On ne peut pas continuer dans un système qui dysfonctionne à ce point-là ».
Le 15 juin, à la conférence plénière de clôture du congrès qui s’est tenue en marge du salon Transports Publics 2016, les intervenants ont dénoncé à l’unisson la spirale financière infernale dans laquelle le transport public est plongé depuis plusieurs années. Cela s’est accentué ces derniers mois avec la hausse régulière de la TVA (à 10 % depuis 2014 contre 5,5 % par le passé) et avec le changement d’assiette du versement transport (qui ne concerne plus que les entreprises à partir de 11 salariés au lieu de 9 auparavant).
Ces contractions budgétaires se répercutent sur la qualité du service public de transport, lequel souffre d’un entretien insuffisant et de l’absence de construction de nouvelles lignes. « Les élus locaux constatent une dégradation très importante. Les transports en Île-de-France ont atteint la thrombose », déplore Philippe Laurent, maire de Sceaux (Hauts-de-Seine).
En dépit de cet état des lieux préoccupant, les défenseurs de la mobilité veulent encore y croire. Jean-Pierre Farandou, président de l’UTP (Union des transports publics), entrevoit des signes encourageants pour l’avenir. « Malgré un environnement défavorable, le secteur continue de croître. Je suis convaincu que l’on a encore des progrès à accomplir et beaucoup de volumes à aller chercher. Les mentalités évoluent. Le changement de discours sur la lutte contre la fraude est un bon exemple. Pendant longtemps, le sujet était presque tabou. Puis, il y a eu un vrai rebond, une vraie inversion, une vraie volonté de tous les acteurs de se mobiliser. Ce sont ces bonnes tendances qu’il faut accélérer ». Et le numéro un de l’UTP de poursuivre: « il faut assumer la recherche de productivité sur tous les facteurs. Il faut de l’audace! »
En finir avec les conservatismes et les blocages psychologiques, faire bouger les lignes, oser. C’est le pari qu’a relevé Roland Ries à Strasbourg. Dans la capitale alsacienne, l’édile municipal a opté pour une tarification solidaire des transports. « On a supprimé la gratuité sans drame local. Chacun paie selon ses capacités. On est dans un cercle vertueux d’incitation à la fréquentation payante. » Dans la mouvance du Gart, qu’il a présidé à deux reprises, entre 1998 et 2001 et entre 2008 et 2014, le sénateur-maire de Strasbourg milite pour une augmentation de la couverture globale des transports par les usagers. « En France, le taux de couverture est le plus faible d’Europe. Unanimement, à droite comme à gauche, il faut aller vers une pédagogie de la couverture globale des systèmes de transport. Il y a un vrai travail psychologique et politique à faire sur cette question », avance-t-il, à l’heure où l’Île-de-France se demande toujours comment elle va financer son passe Navigo à tarif unique en 2017.
Pour sa part, Jean-Marc Janaillac, actuel patron de Transdev bientôt à la tête d’Air France, voit le salut du transport public dans l’innovation. « Pour inciter les gens à fréquenter les transports publics et en augmenter l’attractivité, il faut utiliser tous les nouveaux moyens digitaux et avoir des transports publics qui soient une combinaison entre des systèmes lourds et des solutions de transport partagé plus souples et moins coûteuses ». Entre le paiement par SMS, expérimenté par la ville de Rouen, ou l’adoption, comme à Helsinki, d’une carte universelle de mobilité qui en échange d’un abonnement donne accès à tous les modes de transport (transports collectifs, taxi, covoiturage, VTC, stationnement, etc.), des pistes sont à explorer, en effet.
Si tous les acteurs de la place s’accordent à dire qu’il ne faut pas attendre de l’État qu’il trouve le modèle économique du futur en matière de transport public, ils sont en revanche unanimes sur le fait que la mobilité est l’affaire de tous. « On a beaucoup parlé du versement transport. Peut-être s’est-on trop appuyé dessus. Il faut s’ouvrir. Il faut donner la parole au peuple. Si l’on est nombreux à penser que pour vivre heureux dans ce pays il faut des services de mobilité efficaces, donner un avenir et un financement solide au transport collectif, alors lançons le débat! », s’exclame Jean-Pierre Farandou.
C’est tout l’objectif des états généraux de la mobilité. À l’occasion du salon Transports Publics, les organisations représentatives du transport de voyageurs se sont réunies pour préparer une grande consultation nationale autour de cinq thématiques: qualité de service; transition énergétique et santé publique; financement et modèle économique; intermodalité, multimodalité; desserte des territoires peu denses. Un questionnaire est disponible sur Internet jusqu’au 11 juillet. Sur la base des réponses recueillies, six réunions publiques seront programmées au second semestre 2016 en province. L’ensemble des contributions et des mesures préconisées en ligne et lors des séances seront présentées au cours d’une grande réunion publique qui se tiendra à Paris en février 2017. L’occasion, quelques mois avant les présidentielles, de faire entendre la voix du transport public de voyageurs dans les débats politiques. Jean-Pierre Farandou a déjà un argument de poids pour les futurs candidats: prendre les transports en commun, marcher, faire du vélo, c’est bon pour la santé et c’est bon pour le retour sur investissement! C.Q.F.D.
