Lancée en grande pompe fin juin, à Sion en Suisse, la navette autonome était la première à investir l’espace public. Intrigante et accessible, elle a séduit locaux et touristes. Au gré des jours et des trajets, elle se perfectionne et pourrait bientôt trouver sa place dans le transport public local.
Rectangulaire, jaune, quatre roues et parfaitement symétrique. Il est 23 heures et un curieux engin lumineux est immobilisé sur le petit pont de la rivière. Deux hommes s’affairent à l’intérieur, entre deux banquettes, un écran de contrôle et un extincteur. Nous sommes à Sion, en Suisse, et en cette nuit du 22 juin 2016, les ingénieurs de Navya effectuent les derniers réglages sur la navette autonome SmartShuttle. Dans quelques heures, le maire et le conseiller d’État du Valais inaugureront le premier transport sans conducteur circulant dans l’espace public. Paré pour un ultime essai, le véhicule s’enfonce silencieusement dans les rues du centre ancien.
Voulue par CarPostal, SmartShuttle a réussi le grand oral le lendemain sous un soleil éclatant. Depuis, la petite navette a transporté plus de 7 000 personnes et fait des émules: Keolis a récemment sollicité les services de Navya pour le quartier lyonnais de Confluence (voir encadré).
À Sion, l’heure est à un premier bilan, trois mois après les débuts. Le succès populaire est au rendez-vous pour ce service lancé dans le bon tempo, à l’aube de l’été: « Les deux navettes transportent 85 personnes par jour en moyenne, six jours sur sept. Nous avons eu des pics à 200 personnes, ce qui nous a forcés à allonger la plage horaire », se félicite Anne-Claire Pliska, qui dirige le projet chez CarPostal.
De fait, les 1 500 mètres du parcours, jalonnés de huit arrêts, ont été pensés pour les touristes: le véhicule part des cafés de la place du Midi pour slalomer entre les rues du centre ancien, emprunter la grande rue piétonne du Pont, en passant devant l’hôtel de ville, la cathédrale et l’église Saint-Théodule. La navette draine les curieux comme les passionnés de technologie: cheminer sans conducteur le long de rails virtuels distille aux voyageurs un parfum d’ère nouvelle, un peu comme aux débuts de l’automobile il y a deux siècles. Une démarche complètement assumée par l’office du tourisme de Sion, qui propose même des « Visites guidées de la vieille ville à bord de la SmartShuttle, entre histoire et innovation ». Marcel Maurer, le maire de Sion, ne cache pas son « grand plaisir d’avoir la navette. Les gens s’arrêtent et la regardent. À chaque passage, c’est la fascination ».
Ce transport est-il plus une expérience qu’un moyen de se déplacer? « Pour moi, la SmartShuttle ne couvre pas un vrai besoin, c’est un parcours qu’on peut aisément faire à pied », admet Marcel Maurer. Toutes les parties prenantes du projet, en premier lieu CarPostal, présentent la navette et son parcours comme en « phase de test. C’est une ligne non officielle, un circuit d’expérimentation qui est très exigeant », explique Anne-Claire Pliska. CarPostal et Navya ont voulu corser les choses pour mettre à l’épreuve le véhicule, et ils ont été servis. « La navette passe au début du circuit très près de deux bâtiments, et en montée. La batterie était en surchauffe, à 150 %. Du coup, elle s’arrêtait par précaution. Il fallait attendre 10 ou 15 minutes qu’elle repasse de 70 à 50 °C », raconte Henri Coron, directeur du développement chez Navya. L’équipe a dû relever la tolérance de la batterie pour éviter ce temps mort aux voyageurs, « indulgents », rassure Henri Coron.
Autre défi, et non des moindres, la propreté du parcours. La robotique est encore incapable de contourner un obstacle immobile (voiture, chaise, animal) non cartographié au préalable. La navette stoppe net et refuse de repartir. Il faut alors repasser en conduite manuelle, c’est la mission du groom qui accompagne les passagers. L’extrême sensibilité des capteurs a parfois donné lieu à des situations cocasses, raconte Henri Coron: « Près de la fontaine, dans la rue du Pont, il y avait un endroit où nous perdions la localisation du véhicule qui s’arrêtait. Cela se produisait toujours au même endroit, alors qu’il n’y avait aucune entrave au passage du véhicule. En fait, un lierre avait poussé, qui venait désorienter les radars ». Malgré ces petits tracas, qui montrent que l’engin n’a pas complètement exclu le rôle du conducteur, Marcel Maurer constate « que les gens apprennent à respecter la navette, font en sorte de faciliter son trajet. Tout le centre-ville était d’ailleurs prêt pour elle. Nous avions investi 20 millions de francs suisses pour en faire une zone de rencontre ».
L’enjeu est désormais de savoir si la navette pourra s’en sortir sur des sentiers moins battus. Le circuit actuel doit permettre de « valider la technologie et de l’améliorer », affirme Anne-Claire Pliska, et durera jusqu’à octobre 2017. Après, tout est possible. Elle évoque « un circuit en espace protégé, en zone industrielle par exemple, une version intermédiaire entre le circuit actuel et celui avec un trafic normal, en conditions réelles. Cela pourrait répondre aux attentes de la ville de Sion ». Avec ses cinq lignes de bus, la capitale du Valais est déjà bien desservie. La navette serait alors « le chaînon manquant du transport public », entre le « bus et le véhicule privé. On renonce à sa voiture pour ces bus cadencés, cela pourrait être le cas pour Navya. On s’inscrirait dans une intermodalité intelligente », vise Marcel Maurer. Le maire voit bien la SmartShuttle parcourir les « axes de la ville » sur « 400 ou 500 m, par exemple sur la ligne droite du pont du Rhône à la gare, ou de la gare au centre-ville. Ensuite, on peut imaginer une desserte des quartiers annexes, nombreux à Sion, et des villages en rayon autour. C’est une ville qui se prête bien à ces expérimentations! ».
Dans un futur proche, Philippe Cina, responsable du marché international chez CarPostal, croit aussi que le « véhicule peut évoluer vers le transport à la demande, grâce à l’appli smartphone » déjà disponible. En deux temps trois mouvements, l’usager commanderait la navette pour rentrer chez lui tard le soir, ou pour amener ses bagages à la gare. L’engin roulant non identifié pourrait rapidement devenir indispensable.
SmartShuttle à Sion, Navly à Lyon: chaque ville rebaptise à sa convenance la navette autonome construite par la société de robotique Navya. Keolis a frappé fort médiatiquement en lançant début septembre deux véhicules dans le quartier de Confluence. La première expérimentation de ce type en France a beaucoup de similitudes avec son aînée suisse: gratuité, essai d’un an, distance d’environ 1,5 kilomètre et présence d’un groom à bord.
À la différence de Sion, le service a une vocation pratique, car il vise les employés de bureau et circule sur une large plage horaire, de 7 h 30 à 19 heures. Cette solution du dernier kilomètre, en complément des modes traditionnels, a aussi séduit la RATP. L’opérateur a acheté le modèle de Navya, mais aussi celui de son grand rival, l’EZ10 d’EasyMile.
