L’autocariste lorrain Schidler et la société Collectivision de Montpellier ont croisé leurs compétences numériques pour développer un système de divertissement embarqué offrant aux passagers un choix de films, des séries, de la musique, des jeux, du wifi, mais aussi des informations touristiques géolocalisées. La phase de test est finie, le déploiement a commencé.
Dans les sous-sols de Collectivision, prestataire de diffusion de films pour les Autocars Schidler, un boîtier noir et une petite borne wifi blanche jouxtent des piles de DVD. Deux générations s’affrontent. Un enjeu qu’ont bien compris les deux professionnels: l’autocariste Schidler, basé en Lorraine, et la société montpelliéraine Collectivision, dont le fonds de commerce est de permettre à ses clients de projeter des films en toute légalité. De la rencontre de leurs deux métiers est née une petite révolution.
« La vidéo dans les cars était un confort qui s’était rendu obligatoire mais que l’on a jamais su rentabiliser », rappelle Thierry Schidler, dont la société basée dans le nord-est de la France possède 70 véhicules. Les transporteurs supportent donc le coût de la location des DVD, qui est plutôt une « session temporaire de droits », rappelle Stéphane Tesson, directeur général de Collectivision. À tout moment, l’autorité de contrôle peut arrêter un car pour vérifier s’il est en règle.
Chaque chauffeur prend donc la route avec son petit stock de DVD. Trois en moyenne par véhicule, ce qui est rapidement visionné lors d’un Metz-Barcelone! D’autant que l’objet peut être perdu, endommagé…
« On est des transporteurs pas des gestionnaires de films! », gronde Thierry Schidler. À l’été 2016, il profite d’une visite de Collectivision pour leur exposer sa façon de penser. Et formuler une demande dans l’air du temps: passer enfin au numérique. La requête ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd: « Ça fait 10 ans que l’on sait que nous allons vers la numérisation. Les freins, ce n’est pas tellement la technologie, mais la maturité des clients et des fournisseurs », assure Stéphane Tesson. Les premiers sont habitués au système DVD sur le tableau de bord, les seconds redoutent le piratage.
« On était prêt à aller dans cette direction, c’est le sens de l’histoire, poursuit Stéphane Tesson. Mais c’est quelque chose à la croisée des métiers il nous fallait un bétatesteur, quelqu’un qui essuie les plâtres… » Ce sera Thierry Schidler et son équipe, qui y allouent plusieurs véhicules.
De son côté, Collectivision crée un service entier baptisé Road Time, et s’en va négocier avec les producteurs de films, les ayants droit. Ce qui est loin d’être aisé, chaque pays ayant sa propre juridiction et étant souverain en la matière. Et quand il y a plusieurs distributeurs, les choses se compliquent encore.
Road Time installe dans les bus un serveur qui reste sa propriété et une borne wifi. Dans le disque dur, les données sont cryptées, « exigence des ayants droit, les données implantées sont protégées. C’est du streaming local donc le passager ne prend pas le fichier ». Ce qui résout aussi le problème des zones blanches. La stabilité du système est capitale aux yeux des autocaristes, échaudés par divers systèmes révélant des problèmes de connectivité.
Pour y avoir accès, l’usager installe une application Apple ou Android sur son smartphone, sa tablette ou son ordinateur. Pour qu’il soit au courant et dûment équipé, le nouveau système est mentionné dès la réservation, « c’est expliqué, on lui dit de penser à ramener sa tablette ou autre, et des oreillettes », explique Stéphane Tesson.
En ouvrant l’application Schidler, le passager a accès à bon nombre de choses: quinze films (pour l’heure, car à terme le système pourrait en contenir jusqu’à cinquante), des émissions télé, des jeux, des news, de la musique, la radio, le wifi (en local) et même un onglet nommé « Sécurité à bord ». Ainsi que des infos géolocalisées: « Par exemple, quand le car passera près de Chambord, des commentaires seront proposés, mais pas imposés », souligne Thierry Schidler. « Le chef d’entreprise peut mettre les points remarquables sous forme de pop-up, des infos touristiques, des partenariats… », détaille Stéphane Tesson. Sa société se chargeant de personnaliser le serveur à la demande: des idées de sorties, comme une croisière en bateau-mouche à l’approche de Paris ou de Strasbourg, une autre destination desservie par l’autocariste ou des messages personnalisés en fonction des souhaits des clients.
Chez Schidler, la période de test court sur les six premiers mois de 2017. Les problèmes les plus fréquents? « Le conducteur ne sait pas y faire, le wifi ne marche pas, des problèmes d’ampli et de connectivité… », liste le président des cars Schidler. Il a même fait changer les postes radio d’anciens véhicules pour que les systèmes soient compatibles.
Si le développement « à la place » lui permet de ne pas avoir à équiper ses véhicules d’écrans individuels, le transporteur mosellan y ajoute un paramètre: « Comme j’ai souvent des groupes qui veulent voir les projections ensemble, des comités d’entreprise, des classes, une association… J’ai souhaité maintenir les écrans centraux ». Ce qui corse le déploiement entre des appareillages de différentes générations.
Autre souci de taille: la résistance des chauffeurs, tous ne s’étant pas mis au numérique. « C’est une question de pédagogie, estime Thierry Schidler. Il faut faire des notices Ikea! » Pour que chacun s’approprie la nouveauté. Ceux qui n’y arrivent pas, ou rechignent, ont encore une jonction d’un an avec les DVD. Une solution peut être d’en former quelques-uns, qui à leur tour, partageront leur savoir à leurs collègues.
La phase de déploiement sur quinze bus de tourisme Schidler commence à l’été 2017. Road Time prépare les serveurs en laboratoire, puis fait appel à trois installateurs pour les implanter dans les véhicules.
« Aujourd’hui, la solution technologique est fonctionnelle et validée, mais perfectible », estime Stéphane Tesson. À tout moment, Road Time peut intervenir à distance, sauf si le car est à l’arrêt et son signal coupé. « Dans chaque serveur on a l’obligation de mettre une carte SIM qui permet de savoir où est le véhicule et l’on peut intervenir à distance, pour réparer ou ajouter du contenu. » Ainsi, depuis leur bureau, les Montpelliérains localisent l’ensemble de la flotte sur un écran. Ils peuvent ainsi comprendre l’origine du problème et orienter les informaticiens qui travaillent pour eux.
Ils peuvent aussi récupérer d’autres informations, tout aussi précieuses: le nombre de connexions sur chaque voyage, le film ou le programme le plus regardé, à quel moment… « Avant on ne voyait pas cela, le DVD partait, puis revenait », rappelle Sébastien Nerynck, l’un des employés de Collectivision. Devant son ordinateur, il a désormais accès à une foule de données. « C’est sans limite, à part celle du stockage, du coût du développement et de notre imagination. C’est une mine d’or, tout est à écrire », estime Stéphane Tesson, dont l’entreprise est en pourparlers avec une société d’intelligence artificielle.
D’où des modèles économiques sous-jacents. Comme une location de supports, de casques… Et bien au-delà. Les autocaristes pourraient enfin rentabiliser leurs équipements vidéo. « Dans le futur, on pourrait y passer de la publicité pour une marque intéressée par ce public de voyageurs. » Les droits passeront ainsi par Collectivision qui les rétrocédera ensuite aux autocaristes. « On est sorti de notre métier de base », concède Stéphane Tesson.
« Les producteurs avaient compris que la clientèle d’affaire ou de tourisme en avion est captive en termes de publicité, pareil avec les autocaristes… », note Thierry Schidler, qui équipe du système Road Time ses vingt bus de tourisme. « C’est une plus-value pour le tourisme en autocar. Je souhaite me démarquer, mais ça va aller vite! »
De son côté, Collectivision s’occupe actuellement d’une quarantaine de véhicules en France et en a 200 en discussion. « L’objectif est d’équiper 300 à 400 véhicules en 2018. »
Les deux partenaires entrevoient même la possibilité que les constructeurs d’autocars puissent intégrer ce système. « Il y a encore des paliers d’évolution pour que les choses s’améliorent, concède Thierry Schidler, mais ça peut être révolutionnaire dans les autocars! » « On en est aux balbutiements, confirme Stéphane Tesson. Ce système ne prendra son envergure qu’avec les compagnies de bus. Plus nous aurons de pouvoir de persuasion, plus nous aurons de capacité à convaincre les ayants droit. »
Création en 1930.
Président: Thierry Schidler (son frère Marc Schidler est le directeur général).
70 autocars de 8 à 92 places.
85 collaborateurs.
Chiffre d’affaires: 7 M€.
Activités: services conventionnés (50 %) et services occasionnels et touristiques (50 %).
Deux dépôts à Bouzonville et Metz, ainsi qu’une antenne à Nancy et une autre à Paris.
La PME familiale est adhérente du groupement d’autocaristes Réunir.
« Notre objet social n’est pas la diffusion de films mais d’organiser licitement la diffusion face à un public, explique Stéphane Tesson. Notre cœur de métier, c’est d’être le tampon entre l’utilisateur et l’ayant droit. » La société qu’il dirige à Montpellier, Collectivision, permet depuis 34 ans à ses clients d’utiliser des vidéos pour leur public. Qu’il s’agisse d’autocaristes, de centres aérés, de campings, de communes, de maisons de retraite, d’associations, de comités d’entreprise… « Pour des diffusions publiques gratuites et non commerciales, rappelle le directeur général. Parce que dans le cas d’autocaristes, leur métier c’est de transporter des gens et ils projettent les films sans recette. »
Collectivision se chargeant de négocier avec les ayants droit (que sont les sociétés de production, les chaînes de télévision…) et leur garantissant l’inaliénabilité de l’œuvre. « En fonction des autorisations obtenues, nous enrichissons chaque année notre catalogue. »
Désormais installée à Montpellier, après Lyon et Paris, la société a un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros et emploie treize collaborateurs.
Les sous-sols abritent un impressionnant stock de 1 500 DVD. Dans lequel les employés piochent pour préparer les commandes de leurs clients. Près des piles de retour se tient désormais un boîtier noir et une borne wifi blanche, symboles d’une nouvelle ère: bientôt il n’y aura plus qu’à configurer le serveur à la demande pour y glisser des films, mais aussi des séries, de la musique, des jeux, des news, le wifi, des informations touristiques géolocalisées… Magie du numérique. Pour ce faire, Collectivision a créé un département qu’elle a baptisé Road Time.
L’installation du système dans les véhicules est déléguée à trois sociétés en France.
