Île-de-France Mobilités travaille sur deux projets d’information voyageurs en associant acteurs privés et organismes publics. L’objectif? Une information en temps réel fiable, qui puisse donner des itinéraires et des modes alternatifs en fonction de l’état de congestion du réseau. Avec, en ligne de conduite, la construction d’une offre crédible face à Google ou CityMapper.
Les grèves qui ont affecté les réseaux de transport ferroviaire en Ile-de-France et dans tout le pays n’ont pas uniquement favorisé l’émergence du covoiturage: elles ont aussi renforcé l’attrait pour une information fiable, en temps réel, sur toutes les alternatives possibles en termes de mobilité. Comme l’a rappelé Stéphane Beaudet, vice-président chargé des transports à la Région, lors d’une table ronde sur le sujet au salon Transports publics 2018, « l’information voyageurs est aujourd’hui cruciale, c’est une condition sine qua non d’un bon service public de transport ». Pour cela, il ne faut pas hésiter à briser les codes, et à faire tomber « la paroi étanche » qui sépare le transport public et la route, a-t-il martelé.
A cette fin, Ile-de-France Mobilités (ex Stif) a profité de cette occasion pour présenter deux projets de recherche & développement destinés à constituer un service de référence d’information aux voyageurs pour le rail et la route à l’échelle régionale: les projets IVA (Information voyageurs augmentée) et M2i (Mobilité intégrée en Île-de-France). Concrètement, un voyageur devra pouvoir ouvrir son calculateur d’itinéraire sur son smartphone et avoir accès à une information exhaustive sur tous les modes transports (marche à pied, vélo, voiture, bus, et les réseaux ferrés) et être conseillé en temps réel sur le meilleur itinéraire à emprunter. Ces conseils tiendront compte, entre autres, des impacts sur les temps de parcours liés aux perturbations, de la disponibilité des vélos en libre-service, des offres d’autopartage ou encore des places de stationnement. Enfin, le calculateur intégrera des critères qualitatifs innovants, comme la saturation des transports, pour un meilleur confort des voyageurs.
En juin 2016, Île-de-France Mobilités a lancé le programme Smart Navigo, feuille de route pour le développement de services numériques innovants. Une initiative salutaire car, pour l’instant, la plupart des voyageurs délaissent les applications officielles de la SNCF ou de la RATP au profit d’applications émanant du secteur privé comme Citymapper, Google Map ou encore Waze. Ces applications, souvent très pertinentes au niveau individuel, ne le sont pas toujours au niveau collectif. « Le numérique non piloté donne l’impression d’être plus malin que les autres, d’où les succès d’applications comme Waze, qui reportent le trafic sur les petites routes, et les dérives que l’on connaît. Il faut une hiérarchie du réseau, car il existe des routes où l’on ne doit pas envoyer de véhicules. La priorité n’est pas de définir l’itinéraire le plus rapide, mais le plus pertinent au niveau collectif. Google ou Waze ne vont jamais intégrer les contraintes locales de hiérarchie de réseau », prévient ainsi Jean Coldefy, chargé de mission mobilités numériques de Transdev. D’où l’intérêt, plaide-t-il, de l’émergence d’un acteur puissant qui puisse rester neutre. Un rôle que s’apprête à endosser Ile-de-France Mobilités en se positionnant comme le tiers de confiance pour agréger les données et garantir l’intérêt général.
Mais pour rivaliser avec des mastodontes de la taille de Google, la volonté ne suffit pas. Il faut y mettre les moyens. Les deux projets d’information voyageurs disposent d’un budget global de plus de 15 millions d’euros sur quatre ans, dont 1,1 million d’euros financé par Île-de-France Mobilités. Il associe également les compétences d’acteurs phares qui sont prêts à collaborer et partager leurs données comme Transdev, la SNCF, Renault, PSA, Engie, Spie, ainsi que plusieurs laboratoires de recherche et startup du numérique.
Mené par Transdev et Cityway, spécialiste des données de transport multimodal, le projet M2i (pour Mobilité intégrée en Île-de-France) vise à améliorer et conjuguer différents types de données disponibles sur les mobilités routières (réseau de surface routier, la voiture, le vélo, les parkings et les stationnements sur la voirie). Il associe plusieurs partenaires qui apporteront leurs expertises: Renault et PSA travailleront sur l’interfaçage avec les systèmes embarqués des véhicules connectés. Engie Ineo veillera à l’amélioration des prédictions des temps de parcours et de respect des horaires de passage des lignes de bus, avec la prise en compte de paramètres extérieurs (trafic routier, météo…) en temps réel, ou issues d’analyses statistiques, et l’intégration de ces données dans les systèmes de gestion. Spie intégrera de nouvelles méthodes de régulation trafic basées sur de nouvelles données temps réel comme les FCD (Floating car data) et sur des données de prévision trafic à une heure, afin d’optimiser le trafic routier en milieu urbain.
L’objectif est de développer un navigateur multimodal prédictif et des outils de gestion des réseaux de transports. « Demain, on attend une application qui nous dira: “Vous roulez actuellement sur l’A6, vous pouvez sortir à Chilly-Mazarin, une place vous attend à tel parking et vous pourrez ensuite emprunter tel train, puis tel bus et vous gagnerez 25 minutes sur votre temps de parcours habituel” », prévoit Stéphane Beaudet. Pour les partenaires du projet, ne pas intégrer les transports en voiture particulière ou partagée aurait été une hérésie. « 60 % des déplacements franciliens s’effectuent en voiture, il ne faut pas renier ce mode », souligne Richard Dujardin, directeur général de Transdev, pour qui M2i est une brique structurante du MaaS (Mobility as a Service).
Ce projet collectera des données des opérateurs, comme Transdev, les boucles de trafic de la région francilienne et de la Ville de Paris, ainsi que les données des véhicules connectés fournies par les constructeurs. L’application connaîtra plusieurs versions au cours des deux prochaines années, et rendra service à plusieurs niveaux. Pour les usagers, l’application doit permettre de faciliter les choix et la prise de décision dans le cadre des déplacements (aide/conseil en fonction des divers coûts: économiques, consommation et utilisation du temps, pénibilité, confort…). Il s’agira, par exemple, de répondre à de nouvelles problématiques, comme aider l’usager à se ré-orienter en cas de perturbation, tout en incluant la notion de confort dans les résultats. Des enquêtes sur le terrain permettront d’observer la façon dont vont réagir les utilisateurs tests. Les exploitants attendent pour leur part des outils de régulation prédictive des trafics, pour optimiser la gestion des différents modes de transports. Enfin, pour les autorités publiques, ce travail constituera un observatoire numérique des mobilités. L’application sera disponible dans un premier temps sur la plate-forme de test ViaNavigoLab.
Le projet IVA, piloté par l’Institut de recherche technologique systemX en partenariat avec la SNCF, l’Ifsttar, SpirOps et Kisio Digital se concentre plus particulièrement sur l’information des usagers et des exploitants. Il contribuera notamment à développer un calculateur d’itinéraires multimodal prédictif à l’horizon 2019-2020, combiné avec une Intelligence artificielle (IA) qui servira à modéliser le comportement des usagers et à améliorer la supervision des réseaux de transport. « Il s’agit d’accompagner le voyageur tout au long du trajet en valorisant des data très hétérogènes, avec l’objectif d’identifier les débuts de saturation et de proposer des alternatives », inique Olivier Vacheret, chef du département informations et services numériques d’Île-de-France Mobilités. Pour cela, les chercheurs vont s’aider de l’IA qui cherchera à anticiper les flux de voyageurs sur les différents réseaux de transports en cas d’incidents. « Nous associerons également une approche sociologique pour mieux comprendre les comportements des usagers lorsqu’ils ont une information sur les perturbations: est-ce qu’ils préfèrent attendre 20 minutes, ou bien emprunter des itinéraires alternatifs, et lesquels? Cela nous permettra de mieux qualifier les informations que nous enverrons à l’avenir aux voyageurs », détaille-t-il.
L’information voyageurs constitue la seconde attente des voyageurs après la ponctualité, rappelle pour sa part Sabine Tréfonds Alexandre, chef de projet recherche & innovation à la SNCF. Le projet IVA doit ainsi donner « un coup d’avance en anticipant les flux et les besoins ». Concrètement, ce calculateur d’itinéraire sera intégré dans l’application ViaNavigo avec des indicateurs prédictifs sur le taux de remplissage des trains, voiture par voiture. Combiné avec l’intelligence artificielle, il est destiné à devenir « un compagnon de voyage » qui apprendra les comportements de chaque voyageur pour suggérer des itinéraires adaptés à sa façon de se déplacer. Les données recueillies permettront également de constituer pour les opérateurs un outil de supervision exploratrice, qui permettra de savoir en temps réel ce qui se passe sur le réseau: où sont les usagers, dans quels trains et sur quels quais? Pendant la phase de tests, des voyageurs seront suivis, via les capteurs de leurs mobiles, et une étude sociologique sera menée sur les comportements, notamment pour alimenter des outils de simulation de flux.
