Avec le groupe familial allemand Rethmann qui détiendra 34 % de son capital, Transdev va bénéficier des implantations géographiques d’une entreprise industrielle tournée vers l’international. De quoi clore le chapitre d’une décennie tourmentée engagée avec la fusion Veolia Transport-Transdev et reprendre le développement. Il faudra aussi traiter quelques points épineux.
C’est parti pour « du long terme ». Tel est le leitmotiv utilisé par les trois partenaires, Transdev, la Caisse des dépôts – son actionnaire de référence qui va donc le demeurer – et son futur actionnaire minoritaire, le groupe industriel allemand Rethmann, qui met en avant « sa culture de l’humilité » héritée du capitalisme rhénan. Fondé en 1934, celui-ci est toujours détenu à 100 % par la famille. L’arrivée au capital de Rethmann va permettre à l’opérateur de transport français (plus de 7 milliards d’euros de chiffres d’affaires attendus en 2018 contre 6,6 en 2017) de franchir avec sérénité les prochaines étapes de son plan de développement. La libéralisation du TER en est la partie la plus emblématique, mais pas la seule. Au programme, expansion géographique et croissance des bénéfices du groupe, numérisation et renforcement dans l’intégration des mobilités, tout en réglant les difficultés aux États-Unis dans le transport à la demande. Sans oublier, bien sûr, l’importance de regagner des positions dans l’urbain en France (39 % du CA), une vitrine indispensable à la crédibilité du groupe.
D’ici fin 2018-début 2019, Rethmann détiendra 34 % des actions de Transdev, sans disposer toutefois de la minorité de blocage. Il commencera par acquérir les 30 % que Veolia détient dans l’opérateur moyennant 340 millions d’euros. Puis en échange de 4 % supplémentaires du capital, il apportera à Transdev ses activités voyageurs en Allemagne, exploitées sous la bannière Rhenus Veniro, soit 130 millions d’euros. À l’issue de l’opération, la Caisse des Dépôts descendra à 66 % du capital contre 70 %. Cet équilibre est parti pour durer « car nous n’avons pas l’intention de monter au capital », indique Ludger Rethmann, le patron du groupe éponyme qui, avec 14,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, pèse le double de celui de Transdev.
Avec cette évolution de l’actionnariat, Transdev sort d’un tunnel d’incertitudes dont l’entrée remonte à 2009, année de la fusion avec Veolia Transport. Il n’y a jamais eu de lune de miel. Le mariage à parité entre les deux groupes de tailles différentes a immédiatement été tourmenté. L’opération a permis à Veolia de se décharger d’une partie de son endettement sur la nouvelle entité, Veolia-Transdev, et de se délester du dossier pourri de la SNCM. Mais elle a détruit de la valeur au lieu d’en créer. En 2016, la Cour des Comptes chiffre les pertes du nouveau groupe à 1 milliard d’euros cumulés, avec une ardoise de 500 millions d’euros pour la Caisse des Dépôts.
Faute de compatibilité entre les deux cultures maison, la défiance s’installe entre les ex-Veolia Transport et les Transdev, l’activité commerciale s’en ressent avec des pertes de contrat. Le management est instable. Après le tandem Joel Lebreton-Cyrille du Peloux, Jérôme Gallot prend brièvement les commandes (2011-2012), avant d’être remplacé par Jean-Marc Janaillac (2012-2016). Tous doivent lâcher du lest, en fermant l’activité dans certains pays, alors que le nouvel ensemble devait cumuler 10 milliards de chiffre d’affaires en 2015.
Le projet d’introduction en bourse de Veolia-Transdev, rebaptisé Transdev en 2013, est abandonné et retarde les plans de sortie de Veolia, qui veut céder ses 50 %. En 2016, le groupe dirigé par Antoine Frérot obtient de la Caisse la reprise de 20 % de ses parts. La dernière phase se concrétise seulement maintenant, en raison de l’arrivée fin 2017 d’un nouveau patron à la Caisse des Dépôts, Éric Lombard, qui a repris le dossier à zéro. « La patience a fini par payer car dès 2012, nous étions intéressés par une entrée dans le capital de Transdev », se félicite Ludger Rethmann. À cette date, le fonds d’investissement Cube frappait également à la porte.
Avec ce futur actionnaire, Thierry Mallet qui, au départ, souhaitait attirer un constructeur comme Peugeot ou Renault pour se développer dans les nouvelles mobilités, mesure qu’il a échappée à la pression court-termiste d’un actionnaire purement financier. Dans l’avant-dernière ligne droite, l’anglo-saxon CVC Capital Partners restait en lice, en concurrence avec le français Mobivia (Norauto, Smove), détenu par la famille Mulliez. « Mais nous sommes aussi là pour développer l’activité et gagner de l’argent avec Transdev », tempère Ludger Rethmann.
En quoi ce mariage fait-il sens? Pour commencer, les deux partenaires évoquent leurs synergies géographiques. Déjà, « nous serons plus forts en Allemagne où nous réalisons 900 millions de chiffre d’affaires. Ce sera clairement notre deuxième pays après la France, développe Thierry Mallet. Avec l’activité transport apportée par Rethmann, nous y réaliserons 1,1 milliard d’euros l’an prochain et conforterons notre place de n° 2 ferroviaire derrière la DB ». Avec son partenaire, « Transdev sera un groupe franco-allemand en Allemagne », un atout dans les appels d’offres auprès des autorités organisatrices. Prochain test: un renouvellement de contrat de S-Bahn à Brême, et « la possibilité de prolonger le contrat avec l’armée allemande », ajoute Ludger Rethmann. Transdev entend également profiter de l’enracinement industriel et commercial de Rethmann et de ses filiales pour reconquérir l’Europe de l’Est et Centrale. « Nous avons repris pied récemment en République tchèque, et nous visons la Slovaquie et la Pologne », précise Thierry Mallet. L’opérateur compte aussi accélérer aux Pays-Bas et en Suède, deux fiefs historiques. Hors d’Europe, il nourrit l’ambition de se renforcer nettement en Australie, une zone où Rethmann, parti de rien, va bientôt franchir le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Concernant l’Asie, les deux groupes évoquent aussi des projets.
Être allié à un groupe entrepreneurial est également un atout, soulignent-ils. À la clé, des partages de process, notamment ceux développés dans la logistique via Rhenus. « Le groupe Rethmann investit fortement en innovation dans des domaines clés communs: les véhicules autonomes, la digitalisation, la robotique et la mobilité durable », poursuivent-ils.
Difficile de croire que l’organigramme du groupe ne va pas évoluer, même si son pdg Thierry Mallet annonce qu’il n’y aura « pas de changement au niveau du management et de l’organisation de Transdev ». Certaines fonctions pourraient toutefois être dédoublées, et le maintien de certains responsables géographique dépendra sans doute des résultats d’appels d’offres. « Relancer la machine commerciale n’est pas simple en France, où la concurrence est vive », reconnaît Thierry Mallet. Le gain d’autres DSP dans l’urbain ou d’un contrat comme CDG Express, où l’État doit prochainement choisir entre Transdev et le consortium Keolis-RATP, est donc un enjeu plus important que jamais pour Transdev France et Richard Dujardin, son directeur général.
À l’issue de l’opération, Rethmann apportera à Transdev les activités de transport de voyageurs (urbain, interurbain et ferroviaire) de sa filiale Rhenus Veniro, dirigée par Henrik Behrens. Avec les bus, il est présent dans sept Länder. Dans le rail, il exploite trois lignes ferroviaires régionales. Par ailleurs, Rhenus Veniro exploite les transports publics de la ville de Zwickau (Saxe), dans l’est de l’Allemagne. Au total, cette activité de transports de voyageurs regroupe plus de 2 200 employés, 1 617 bus, 32 tramways, 8 trains régionaux. L’ensemble réalise 65 millions de kilomètres annuels avec plus de 100 millions de voyageurs transportés.
« Cette opération ne remet pas en cause la filiale commune Transdev-RATP Dev destinée au marché asiatique », indique Thierry Mallet. Actuellement, l’entreprise qui exploite notamment une ligne de métro à Séoul répond à un PPP pour la gestion d’un métro en Chine. En attendant, RATP Dev renforce de son côté ses bases asiatiques. Il a ouvert le 1er octobre un bureau en dehors du périmètre couvert par la filiale commune RATP-Transdev, à Singapour, qui devient son bureau régional pour la zone Asie-Pacifique. L’objectif est aussi de « devenir un partenaire fiable et durable des acteurs du transport public de Singapour », indique Laurence Batlle, présidente du directoire de RATP Dev dans le communiqué.
Gestion des déchets, chauffage, habitude des collectivités et des clients industriels, large présence internationale… Les activités du groupe qui va racheter la part de Veolia dans Transdev ne sont pas sans similitude avec celles du sortant. « C’est vrai, si ce n’est que Rethmann est présent dans la logistique », ajoute Thierry Mallet. Quasiment inconnu en France, où il est pourtant présent depuis 1995 et emploie 3 000 personnes, Rethmann diffère de Veolia par cet autre aspect. L’entreprise n’est pas cotée en bourse. Créé en 1934 par le grand-père des dirigeants actuels, Rethmann s’est fortement développé sous la férule de ces derniers. « Ils ont multiplié leur taille par dix en 20 ans », souligne la Caisse des Dépôts. Le groupe Rethmann emploie 72 000 personnes et pèse aujourd’hui 14,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires, hors PPP, dont 8 milliards à l’international.
L’entité est en effet présente au capital de plus de cinquante sociétés d’économie mixte, de type Stadtwerke (littéralement « ateliers municipaux », les régies très présentes outre-Rhin), ce qui n’est pas sans coïncider avec la culture historique de Transdev (l’opérateur des Sem), et avec celle de la Caisse. Ses activités sont séparées en trois filiales: la logistique et les transports avec Rhenus (29 000 personnes); l’eau et le recyclage avec Remondis (34 000 personnes); les biotechnologies avec Saria (9 000 personnes). Il est présent dans une cinquantaine de pays et sur quatre continents.
