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Gruau, 130 ans de mobilité

Apparu en 1889 comme vendeur de charrettes, le constructeur carrossier mayennais, qui célèbre cette année ses 130 ans, est un modèle d’entreprise familiale avisée. S’il a abandonné le bus et l’autocar pour se recentrer sur le véhicule utilitaire léger au point d’être le numéro 1 en Europe, il reste un fournisseur de Keolis, Transdev, RATP Dev.

La recette pour durer 130 ans, ce n’est pas forcément d’embrasser toutes les tendances, mais de faire des choix stratégiques au moment judicieux. D’ailleurs, le carrossier et constructeur Gruau a fêté son anniversaire le 24 mai à son siège de Saint-Berthevin, près de Laval, en officialisant un renoncement. « Nous avons décidé d’arrêter cette année la conception de véhicules électriques, car les coûts de développement que nécessitent les batteries condamnent tout produit. Nous n’étions pas compétitifs sur le plan économique », explique Patrick Gruau, pdg de la société familiale depuis 1985 et représentant de la cinquième génération.

Après le retrait du marché des poids lourds et des semi-remorques, le groupe fait de même avec la conception d’utilitaires électriques, qu’il avait développée depuis le début des années 2010 sous la gamme Electron, et qui se déclinait notamment en minibus. Toutefois, il ne s’interdit pas de transformer des véhicules électriques pour le compte de constructeurs. « On serait plus riche si on avait su faire, mais on serait moins riche en termes de compétences », conclut le patron.

L’abandon d’un tel filon n’empêche pas Gruau d’être à l’affût d’opportunités sur le terrain des innovations. Pour preuve, cette perche lancée en direction du véhicule autonome. « Si un constructeur ou un acteur disruptif venait nous voir pour nous demander d’être partenaire pour construire des véhicules autonomes, nous dirions oui, mais pour des petites séries de quelques centaines par an, car il faut savoir rester à sa place », continue l’entrepreneur, qui livre une autre recette de la philosophie du groupe: être ambitieux mais réaliste, en sachant rester une sorte de couturier du sur-mesure.

Doubler le CA à l’international

Gruau n’est pas aux abois. Avec sa politique de développement régulière, faite de croissance interne et d’acquisitions, l’entreprise roule avec un bon moteur. Son chiffre d’affaires est passé de 146 millions d’euros en 2010 à 279 en 2018. L’objectif de l’actuel projet d’entreprise? Plus de 320 millions d’euros en 2022, et doubler l’activité à l’international pour atteindre 40 %.

Forte de son savoir-faire et de sa position de numéro 1 en Europe sur le véhicule utilitaire, la société, dont les fondations ont été posées en 1889, attise les convoitises. « Ces dernières années, nous avons été ciblés par deux groupes chinois, forcément ça interpelle, confie Patrick Gruau. L’un était BYD, qui voulait s’associer pour faire des bus en grande série, mais nous avons décliné pour cette raison », détaille-t-il. Nous avons opté pour une alliance avec Brilliance Special Vehicules (BSV), filiale axée sur l’utilitaire du constructeur chinois Brilliance. L’accord de transfert de technologie porte sur les activités isothermes et d’ambulance. Les véhicules fabriqués en Chine sont vendus sous l’étiquette « Gruau by BSV ». Mais le Français, propriété à 90 % de la famille et à 10 % de partenaires financiers mayennais, est jaloux de son indépendance.

On sent un peu d’hésitation, sinon de méfiance, à franchir un pas supplémentaire de peur peut-être de se mettre dans les mains d’un potentiel prédateur. « Nous avons abandonné l’idée d’un joint-venture d’office, car il faut du temps avant de décider de se marier, explique le capitaine lavallois. On examine dans quelles conditions aller plus loin, mais ce n’est pas facile car en Chine, tout bouge. »

Si Gruau n’a pas donné suite aux avances de BYD, c’est aussi parce que (autre renoncement!) le carrossier français a tiré un trait sur le bus et l’autocar. Concernant l’autocar, la rupture s’est faite en 1988. L’aventure avait débuté dans les années 1930, avec le véritable démarrage du métier de carrossier, évolution naturelle de celui de charron. Elle a pris un nouveau tour après la guerre lorsqu’en 1956, Gruau, alors dirigé par Marius, le grand-père de Patrick, décroche une commande d’envergure pour le compte de l’armée de l’air. Il s’agit de livrer 250 véhicules sur une base d’autocar Citroën, de quoi assurer deux à trois ans de chiffre d’affaires à l’entreprise.

Le car et le bus, c’est du passé

L’autocar permet alors à l’industriel de changer de dimension. Celui-ci se dote d’un bureau d’études pour dessiner chaque pièce, il s’installe sur un nouveau site. Un autre produit illustre cette veine autocariste: le modèle Chantilly, sorti en 1983 et pour lequel Patrick Gruau a un faible, peut-être parce qu’il est lié à la courte période où son père René dirige le groupe de 1979 à 1984, année où il meurt brutalement. « Ce véhicule est né d’une collaboration avec DAF, qui voulait se positionner sur le marché de l’autocar », commente Patrick Gruau. Quant au bus, l’incursion du groupe sur ce segment a été moins longue mais marquante, le temps d’un microbus développé pour la RATP, et cédé en 2016 à Bolloré.

Pour autant, en remisant au musée ses bus et autocars, le Mayennais ne s’est pas coupé des opérateurs du transport public ou collectif. Il maintient ce lien via ses utilitaires adaptés aux personnes à mobilité réduite (PMR), pour des activités de transport à la demande (TAD). « Nous fournissons tous les acteurs, Keolis, Transdev, RATP Dev et d’autres, » explique Jean Margerie, le directeur commercial. Le groupe estime à plus de 40 % sa part de marché en France où 2 700 véhicules de ce genre sont immatriculés chaque année. Voisin, le secteur sanitaire est aussi un vecteur d’innovation que Gruau pourrait développer. « Nous avons développé des ambulances connectées, qui communiquent les besoins de matériel médical pour approvisionner le véhicule dès son retour », explique Guillaume Gruau, 34 ans, l’arrière-arrière-petit-fils du fondateur, présent dans la gouvernance et qui pourrait bien succéder un jour à son père Patrick. Des charrettes en bois vendues par les ancêtres Le Godais aux ambulances digitalisées, on mesure le chemin parcouru par un constructeur dont le siège, en 130 ans, n’a pourtant pas quitté son département d’origine.

Le Microbus, ancêtre du Bluebus de Bolloré

La victoire que Bolloré vient de remporter auprès de la RATP, c’est un peu en arrière-plan celle de Gruau. Le 3 juin, l’industriel breton a annoncé avoir été retenu à l’issue d’un appel d’offres lancé par l’opérateur parisien, pour lui fournir une série de minibus électriques, des Bluebus de 6 mètres. D’une durée de 46 mois, le marché pourra s’élever jusqu’à 10 millions d’euros. Dans le petit musée que Gruau consacre au sein de son site de Laval à son aventure qui dure depuis 130 ans, un panneau rappelle que c’est dans le giron du constructeur-carrossier qu’a démarré en 2004 la genèse de ce Microbus. D’une simplicité biblique, « le cahier des charges fixé par la RATP sous l’égide de Guy Bourgeois tenait en quatre points, souligne Patrick Gruau: un plancher à la hauteur du trottoir; un plancher entièrement plat; un véhicule convivial et entièrement vitré; et qui rejette zéro émission ». En 2008, Gruau s’associe à Bolloré pour la fourniture des batteries de ce Microbus et, au bout du compte, choisissant de se recentrer sur les utilitaires, cède en 2016 son activité de microbus à Bolloré, qui a besoin pour vendre ses batteries de devenir constructeur, avec une gamme de véhicules.

Un musée pour les happy few

« J’y pensais depuis un petit moment. » Et le 24 mai, Patrick Gruau, représentant de la 5e génération a fait couper par ses enfants et petits-enfants le ruban inaugural du petit musée interactif qui célèbre une saga commencée en 1889, sous le nom des charrons Le Godais. C’est dans les années trente que le nom de Gruau apparaît. Baptisé l’aventure Gruau, le lieu est situé sur le site de Saint-Berthevin, où le groupe s’est installé en 1969. Fermé au public, il permet aux invités de marque, mais aussi aux salariés de ce groupe qui assume son paternalisme, de s’imprégner de l’histoire et des valeurs de l’entreprise. Il réunit des objets et un très riche fonds photographique ou d’archives sonores, comme ce reportage qui relatait la livraison à Benoît XVI d’un véhicule papal électrique pour sa résidence d’été. Dehors, durant cette semaine de célébration, Gruau avait réuni 130 véhicules historiques ou actuels. Une panoplie qui montre à quel point le carrossier accompagne toutes les étapes de la vie. Des food-trucks aux corbillards, en passant par les véhicules pour PMR, ambulance et fourgonnette de pompiers, sans compter les véhicules de police et de gendarmerie, ou encore le panier à salade pénitentiaire.

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Auteur

  • Marc Fressoz
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