Le distributeur exclusif des cars et bus Yutong en France est en redressement judiciaire depuis le 1er juillet. L’échec à l’appel d’offre de la RATP pour la fourniture de bus électriques a lourdement pénalisé l’entreprise, qui avait pourtant enregistré de beaux succès sur les ventes d’autocars électriques.
Confiant, Pierre Reinhart, le président de Dietrich Carebus Group (DCG) s’était engagé en 2016 dans une alliance avec Yutong, leader sur le marché mondial des bus et autocars, un avantage stratégique considérable sur le marché français des véhicules électriques. Trois ans plus tard, les difficultés rencontrées sur ce marché ont conduit la PME alsacienne de 138 personnes, presque centenaire, à se déclarer en cessation de paiement, fin juin. Placée en redressement judiciaire le 1er juillet, Dietrich Carebus Group, qui distribue également les véhicules du Turc Temsa, risque, au mieux, de perdre son indépendance, au pire de voir ses actifs démantelés.
L’entreprise familiale ploie en effet sous une dette établie en juillet à 117,8 millions d’euros, alors que le chiffre d’affaires réalisé lors de son dernier exercice s’établit à 93,8 millions d’euros. Dès le mois de mai, les dirigeants de l’entreprise installée à Ingwiller (Bas-Rhin) avaient demandé un placement sous mandat had hoc, un type de procédure censée garantir la confidentialité pour ne pas effrayer clients, fournisseurs, et financeurs. Mais cela n’a pas suffi. « Dans le secteur, tout le monde a fini par être au courant de nos difficultés », reconnaît-on au sein du groupe.
En parallèle, les commissaires aux comptes de DCG tirent la sonnette d’alarme. Refusant de certifier les comptes, ils demandent à l’entreprise de changer de méthode comptable. Résultat: la diminution des capitaux propres liée à la livraison différée de cars ne s’élève plus à 3 millions mais à 20 millions d’euros!
Les deux administrateurs judiciaires, les cabinets Weil et Guyomar ainsi que Cabooter-Labis ont commencé à recevoir d’éventuels dossiers de reprise. Toutes les pistes seront examinées durant la période d’observation de six mois. Le tribunal devait d’ailleurs tenir une première séance le 2 septembre pour faire un point. A priori, Temsa devait candidater pour reprendre certains actifs. La position du géant Yutong, qui se tient en retrait, est plus difficile à déchiffrer. Va-t-il imiter Temsa pour continuer à être présent sur le marché français ou préférera-t-il chercher d’autres partenaires?
Quel a été le déclencheur de la défaillance si rapide de DCG? La réponse apparente est simple: son échec au printemps dernier avec Yutong à l’appel d’offre du siècle, lancé par la RATP pour l’électrification de la flotte francilienne dans le cadre du plan bus 2025, financé par Ile-de-France Mobilités. Yutong et Dietrich Carebus Group, qui a indiqué au tribunal avoir investi 14 millions d’euros pour adapter le matériel proposé, visaient un lot de 45 millions d’euros. Sur le papier, l’hypothèse paraissait solide, compte tenu de l’avance technologique du matériel, du coût de possession imbattable de celui-ci. Des avantages indéniables, notamment face à certains candidats comme l’Aptis d’Alstom, sur lequel les experts manquaient de recul. Il semblerait que l’avenir de Dietrich Carebus Group se soit joué à quitte ou double sur ce marché RATP.
Pour convaincre les collectivités et les opérateurs d’acheter ses véhicules électriques, Pierre Reinhart mettait dans le plateau de la balance la perspective de créations de centaines d’emplois sur le territoire français, en l’occurrence sur son site en Alsace. « Nous avons déjà le permis de construire pour une usine dans laquelle nous prévoyons d’investir 20 millions d’euros afin d’y assembler les véhicules lorsque nous aurons des commandes importantes », expliquait-il en 2017. Une façon de faire « taire les polémiques » dont il avait conscience, et les septiques qui présentaient Dietrich Carebus comme le cheval de Troie des constructeurs chinois, dont la concurrence pourrait faire des ravages dans les filières industrielles européennes.
Tous ces arguments n’auront pas suffi à convaincre Ile-de-France Mobilités et la RATP, qui ont fait le choix clair de soutenir le développement d’une filière française et européenne de l’électromobilité. Sur la quasi-totalité des critères techniques et économiques, l’offre Yutong aurait pourtant été nettement meilleure que celle de ses concurrents. Mais elle aurait été écartée sur un critère de RSE: la fragilité d’un des fournisseurs de batteries, pointée par un audit éliminatoire.
« Il y a eu un avant et un après. Dès que Yutong a été écarté, tout a changé chez nous, raconte un employé. Les banques, qui avaient bien voulu soutenir l’entreprise, ont cessé de croire à son potentiel. Elles ont fermé le robinet et DCG s’est retrouvé en difficulté pour ses achats de matériel, mais aussi sur ses activités de leasing. »
Mais l’échec à cet appel d’offre n’explique pas à lui seul la situation. Ce revers est survenu alors que DCG devait faire face à d’autres difficultés, à commencer par les effets secondaires de la loi NOTRe (transfert de lignes d’autocars aux régions et constitution de grandes régions). Le retard à l’allumage dans la passation d’appels d’offre a pesé sur la trésorerie de l’entreprise, qui stocke du matériel pour le revendre ensuite. Le démarrage des ventes de cars électriques ICE12, dont une cinquantaine sont en circulation en France, présageait pourtant un développement intéressant. La PME a également dû supporter les conséquences de la transition énergétique sur le marché de l’occasion. Le matériel diesel, même récent et en bon état, étant devenu très difficile à écouler.
Forcément, en interne, certains portent un regard critique sur le virage stratégique pris par la direction de l’entreprise ces dernières années. « C’est vrai, le marché français de l’autocar est réduit. Acheter et revendre du matériel quand les marges se réduisent comme peau de chagrin, c’était difficile, mais avoir tant misé l’avenir sur l’électrique et sur l’urbain, ce n’était à l’évidence pas la bonne option », note un observateur. Et s’allier avec le numéro 1 mondial du bus et du car électriques n’équivaut pas à souscrire une assurance-vie.
Le constructeur turc Temsa, dont Dietrich Carebus assure la distribution exclusive en France, serait sur les rangs pour déposer un dossier de reprise des actifs le concernant. La PME française, qui a manifesté auprès du tribunal de commerce de Strasbourg son souhait de voir ce scénario aboutir, a expliqué que Temsa réalise grâce à Dietrich Carebus 45 % de son chiffre d’affaires en France.
Chacun se souvient de l’attaque frontale de Sylvain Blaise, alors patron d’Iveco bus France, lors de l’édition 2017 du congrès de la FNTV. Celui-ci avait dénoncé la guerre « déloyale » menée par Yutong, représenté par Pierre Reinhart, et par BYD. Un peu plus tard dans la matinée, Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, avait quant à lui soutenu la démarche de BYD, qui venait d’installer un site d’assemblage à Beauvais.
