Lancé en 2017, le projet m2i, piloté par Transdev et Ile-de-France Mobilités, entend intégrer les offres privées et publiques de mobilité par une approche novatrice, qui ne fait pas l’impasse sur la voiture individuelle. Les pilotes du projet et leurs partenaires ont présenté le 27 juin dernier un prototype de la future application multimodale, proposée en version test depuis la rentrée.
Faire mieux que Google, Waze et toutes les autres applications de mobilité. Lancé en septembre 2017, le projet m2i (Mobilité intégrée en Île-de-France) vise à faciliter les déplacements dans la région en créant des solutions numériques d’un niveau de performance « encore jamais atteint », selon ses concepteurs. Monté et piloté par Île-de-France Mobilités et Transdev, via sa filiale Cityway, m2i rassemble 10 partenaires (entreprises privées, laboratoires public, startup, acteurs de la mobilité). Sur trois ans, entre 2017 et 2020, ce projet représente un investissement de 13 millions d’euros, co-financé pour moitié par Transdev, avec ses partenaires, l’Ademe et l’Union européenne.
Après plus de 18 mois de recherches, les acteurs du projet ont fait un point sur l’avancement de leurs travaux le 27 juin 2019, avec la présentation du futur GPS multimodal, qui proposera un panel d’alternatives de trajets, basés sur des données collectées en temps réel au travers d’une plateforme combinant toutes les offres de mobilité: transport public (train, RER, métro, bus, tramway), vélo, marche à pied, covoiturage mais aussi la voiture individuelle. Les ambitions sont réelles, mais qu’est-ce que ce GPS apporte de plus face aux applications de Google, Citymapper ou même Uber? Les acteurs du projets m2i disposent tous de données beaucoup plus précises, qui n’étaient jusqu’alors pas encore mises en commun, et tout l’enjeu du projet va consister à les mettre en musique pour résister face aux géants du numérique. Ces derniers ne cessent en effet de lorgner sur le secteur de la mobilité. Uber propose les horaires de transport en commun sur son application aux États-Unis. Il est même possible d’acheter des billets de bus ou de train pour le réseau de Denver. Citymapper propose également la vente de billets pour le réseau londonien.
Une véritable course contre la montre s’engage pour savoir qui aura la main sur la mobilité. « Les autorités organisatrices de mobilité doivent rester au centre du jeu pour la gouvernance des données et l’organisation des services physiques comme numériques de mobilité. Le projet m2i montre que la coopération public / privé peut assurer une vraie mobilité intelligente au service des collectivités », annonce d’emblée Jean Coldefy, chargé de mission mobilités numériques chez Transdev. Les acteurs publics et privés du projet m2i feront tout pour ne pas perdre la main sur la mobilité.
Pour développer leur GPS multimodal, les partenaires du projets m2i ont volontairement intégré la voiture individuelle dans les modes proposés. Un choix qui n’a rien d’une hérésie quand on réside ou se déplace au-delà du périphérique. Tout l’intérêt du GPS va consister à intégrer la voiture dans ses paramètres pour mieux convaincre ses utilisateurs de la lâcher en cours de route, en empruntant les transports en commun ensuite (train, bus ou cars express depuis les périphéries). Et s’il n’est pas possible de lâcher le volant, les conducteurs seront incités à prendre des passagers en covoiturage. « La part de la voiture dans les déplacements est quasi inchangée depuis 20 ans en France, elle représente 80 % des voyageurs-kilomètre, les trois quarts des Français prennent toujours leur voiture pour aller travailler. Pour y remédier, il faut une action publique forte pour relier les périphéries aux agglomérations, avec des infrastructures adaptées comme des voies réservées et nettement plus de transport public qui aille chercher les flux automobiles en amont des périmètres administratifs des agglomérations: très vraisemblablement c’est par la route que passera le report modal dans la décennie qui s’ouvre », insiste Édouard Henaut, directeur général de Transdev France.
La voiture reste en effet indispensable pour une bonne partie de l’île-de-France « périphérique », la crise des Gilets Jaune l’a bien rappelé. « Pour l’instant, la voiture est absente des applications de transports publics, alors que c’est la cible du report modal. Ce dernier passera par la route dans les 5 à 10 ans à venir, avec des voies réservées pour le co-voiturage, et la mise en place de parcs relais pour emprunter des trains ou des cars express, mais pour cela il faut un outil d’information précis », complète Jean Coldefy. Côté privé, les applications fournies par Google Maps devraient bientôt gérer les trajets intermodaux (voir encadré), mais les informations intégrées seront-elles suffisamment précises? Selon Jean Coldefy, les informations rapportées par Google seraient souvent fausses. « L’information de trafic routier de Google en milieu urbain est très souvent inexacte, puisque basée sur des algorithmes qui fonctionne sur une gestion de trafic à l’américaine, avec peu de feux rouges et de ralentissements », souligne-t-il. De fait, l’usager se trouve pour l’instant obligé de jongler entre de multiples applications s’il veut voyager en Ile-de-France.
Pour nourrir le GPS multimodal avec des données routières ultraprécises, la collecte d’informations trafic s’effectue tout d’abord avec les données fournies par les boucles de comptage positionnées sur le réseau francilien. Ces boucles vont donner une première indication du débit, avec le nombre de véhicules. Pour compléter cette première source, l’application m2i utilise également les données FCD (Floating Card Data) collectées par Autoroutes Trafic, acteur principal de l’information de trafic en France (dont les actionnaires sont les sociétés d’autoroutes concédées françaises). En Europe, depuis mai 2018, tous les véhicules sont équipés d’une carte SIM et d’un GPS capables d’envoyer des données FCD, telles que la localisation, la vitesse, et le sens du déplacement. « Nous disposons d’une base importante de véhicules, grâce à un partenariat avec PSA et Coyote, qui nous permet d’avoir 13 000 véhicules connectés, capables de nous donner 128 000 positions en 1 minute. En moyenne, un véhicule PSA circule toutes les cinq secondes le long de La Défense, avec une localisation GPS beaucoup plus précise que celle du smartphone et, de plus, une indication de la vitesse », indique Jauffrey Faustini, directeur général d’Autoroutes Trafic.
Actuellement, 10 % des véhicules circulant en Île-de-France peuvent envoyer des données FCD, ils seront 30 % d’ici 5 ans et 100 % d’ici 15 ans. « La LOM va demander aux constructeurs d’ouvrir leurs données. Pour l’instant, seul PSA le fait. Cela sera d’autant plus intéressant avec l’arrivée de XFCD, ou Extended floating car data, qui permet d’envoyer 100 fois plus de données qu’actuellement. Avec par exemple l’activation de la ceinture de sécurité, qui permet de donner le nombre de personnes présentes à bord des véhicules », souligne Jauffrey Faustini. Les données XFCD, mises à disposition pour la première fois par le constructeur BMW, permettent de recevoir la totalité des données électroniques du véhicule avec l’activation par exemple de l’ESP, de l’ABS ou des différents capteurs de pluie ou de verglas, prélude à l’envoi de d’informations de plus en plus fournies.
Les données collectées par Autoroutes Trafic vont s’additionner au suivi des véhicules de transport publics par le biais des Systèmes d’aide à l’exploitation et d’information des voyageurs (SAEIV). Engie-Ineo, qui équipe bon nombre de véhicules, est également partenaire du projet. Ces informations en temps réel vont ensuite être compilées par la société d’ingénierie Phoenix-ISI pour effectuer plusieurs types de prévisions à court terme portant sur l’affluence dans les transports en commun, les places de stationnements et les prévisions routières. « Dans le cas d’un trajet en voiture où le point d’arrivée se situe de l’autre côté de Paris, l’application pourra me donner la situation de trafic dans une heure à cet endroit précis. C’est mieux que Waze, qui ne sait pas qu’un bouchon va arriver et qui ne donne que des prévisions à l’instant T, qui sont donc fausses. Nos prédictions de trafic sont très fiables, de l’ordre de 80 % à une heure. Au-delà, les prévisions se dégradent, parce qu’il est impossible de prévoir d’éventuels accidents. Ainsi, au-dessus d’une heure, on passe au temps moyen fourni par l’historique », explique Laurent Briant, directeur général de Citiway.
La force du navigateur m2i réside dans la mixité des solutions. « Pour un itinéraire de Toussus-le-Noble à La Défense, nous pouvons donner, en fonction de l’heure de départ, toutes les solutions possibles. Par exemple à 4 heures du matin le trajet le plus rapide repose sur la voiture seule. Mais à 7 h 30, compte tenu du trafic le long du parcours et à l’arrivée, l’application propose de démarrer en voiture et la laisser dans un parking relais, puis de prendre les transports en commun », indique Laurent Briant. Les constructeurs PSA et Renault travaillent à l’intégration de cette solution dans le GPS des voitures. Si le conducteur accepte de recevoir les propositions alternatives de m2i, il lui sera proposé des trajets alternatifs avec l’intégration des transports en commun. Dans ce cas, la destination finale du GPS de la voiture sera modifiée pour présenter le parking le plus proche du transport en commun choisi pour poursuivre le trajet. En cas d’incident sur le parcours, par exemple un retard dû à un incident voyageur, le GPS pourra orienter le conducteur vers une gare alternative. Le navigateur est capable de donner les disponibilités des parkings et stations vélos relais, en temps réel et en prédictif.
L’application est disponible en test sur le lab de vianavigo. Une première version d’un GPS touristique, initiée par la startup VisitMoov, sera, elle aussi, disponible avant la fin de l’année. Enfin, en 2020, l’application sera enrichie par le taux de remplissage des bus et leur position, l’intégration du covoiturage et du free-floating dans le calcul d’itinéraire intermodal. Les capteurs d’odométrie du smartphone permettront également de détecter automatiquement le mode de transport utilisé. Enfin, l’interfaçage sera effectué avec le GPS des voitures Renault et PSA pour proposer soit des itinéraires alternatifs intégrant les transports en commun, soit de partager le véhicule en prenant à bord des covoitureurs. « Nous travaillons sur l’intégration de propositions de covoiturage en temps réel, que nous appelons covoiturage dynamique. Si le conducteur accepte l’application, nous pourrons lui proposer des destinations intermédiaires au cours de son trajet, avec la possibilité d’appeler les personnes intéressées », indique Graziela Ramos dos Santos, pilote innovation chez PSA. Frédéric Maléfant, chef de projets mobilité chez Renault souligne le rôle de tiers de confiance indépendant que peut jouer l’application m2i, qui sera capable d’agréger de manière neutre les offres en provenance de différents prestataires de covoiturage.
Un second volet du projet m2i va consister à la création d’un observatoire des mobilités, destiné à aider les AOM et les opérateurs. « Ces millions de données collectées vont aussi permettre d’améliorer l’offre physique. Par exemple, nous pourrons proposer, pour une station de RER donnée, toutes les correspondances bus en fonction des heures de la journée, ce qui permet de vérifier s’il y a bien une bonne adéquation ou si les usagers risquent d’attendre longtemps », note Alain Pittavino, directeur adjoint Transdev Île-de-France. L’outil d’analyse va permettre de mieux comprendre l’offre de desserte d’un territoire donné, en comparant transport en commun et voiture individuelle. « Utilisé sur le plateau de Saclay, cela permet de mesurer les efforts à faire », détaille Alain Pittavino.
Prochainement, le projet m2i intégrera également un observatoire du stationnement, avec les offres disponibles sur Paris (pour l’instant) à une heure donnée. Un troisième volet, qui est supervisé par Spie, consiste à optimiser le flux de la circulation géré par les PC de régulation de trafic. « Les travaux réalisés en voiries rendent inopérantes 25 % des boucles de comptage, ces boucles étant également moins présentes sur le réseau secondaire », indique Christophe Montano, directeur de projet chez Spie. Les données de circulation en temps réel apportée par Autoroutes Trafic vont permettre d’affiner le réglage des feux tricolores avec des remontées toutes les 5 secondes. Pour le projet m2i, Spie va également intégrer les prévisions de trafic générées par Phoenix-IS. « Nous travaillons avec le PC du Val-de-Marne sur les aspects prédictifs de la congestion, ce qui nous permettra d’être proactif sur la commande des carrefours. Nous en attendons un gain de capacités de 15 à 20 % », précise Christophe Montano.
L’application de navigation de Google a annoncé le 27 août dernier le lancement d’une nouvelle fonctionnalité, destinée aux utilisateurs des transports en commun, qui permettra de combiner plusieurs types de modes de transport pour un même itinéraire. Jusqu’à présent, Google Maps permettait de comparer différents modes en silo pour aller d’un point A à un point B, les uns par rapport aux autres (transport en commun, voiture, vélo, marche à pied, voire VTC ou vélo/trottinette en libre-service). D’ici quelques semaines, les « commuters » vont pouvoir obtenir des itinéraires alternatifs en cliquant sur un onglet « transit » qui permettra de visualiser des itinéraires mixant des options de covoiturage et/ou d’engins en libre-service avec des tronçons en transport en commun.
Google indique que ces suggestions auront d’autant plus de pertinence que les itinéraires incluent de grands détours, ou une bonne dose de marche à pied. Si l’utilisateur opte pour un trajet incluant un véhicule de covoiturage, il verra combien lui coûtera son trajet, le temps d’attente, s’il y a de la circulation sur le trajet et l’heure de départ du bus, du métro ou du train associé au trajet. L’utilisateur peut également définir son opérateur de covoiturage, ou de VTC préféré. S’il préfère le vélo, voire la trottinette, il pourra visualiser les pistes dédiées ainsi que des informations utiles pour cette partie du trajet (montées, descentes, etc.).
Google indique que cette fonctionnalité sera disponible pour une trentaine de pays dans le monde, sans préciser lesquels. Au début de l’été, la firme de Moutain View a ajouté de nouvelles fonctionnalités à son calculateur d’itinéraires en donnant des prévisions concernant la densité de trafic dans les transports en commun, permettant aux passagers de savoir si leur voyage se déroulera dans un métro (ou un bus) surpeuplé. Cette option, disponible pour quelques villes, n’est pas encore arrivée en France pour le moment.
