Bus&Car Connexion publie, en plusieurs épisodes, le récit d’une reconversion. À 50 ans passés, Jean Vincent, professionnel de la communication écrite, décide de se préparer au titre professionnel de conducteur de car. Un choix qui n’a rien d’une formalité.
Le métier de concepteur rédacteur tel que je le pratique depuis 30 ans consiste à rédiger des articles pour des journaux d’entreprise, des communiqués de presse, des textes de catalogues ou des courriers commerciaux. Pour cela, j’ai un statut d’indépendant. Je travaille chez moi, sur mon ordinateur, et la majorité du processus se fait à distance, par internet. Un métier qui me convenait, une liberté de travail que j’appréciais, bref tout allait bien jusqu’à… jusqu’à ce que coup sur coup, mes deux principaux clients, entreprises de vente par correspondance, me lâchent. Je perds les piliers de mon activité, la régularité sans laquelle elle n’est pas viable. Et dès les premières démarches pour trouver de nouveaux clients, je comprends que ma profession telle que je la pratiquais, très liée à la VPC traditionnelle, a terriblement changé… mais pas moi!
Comment est-ce arrivé? Trop d’insouciance, pas assez de remises en question?
La mutation numérique a mis la vente à distance sens dessus dessous, et moi je suis resté sur le côté! Un nouveau vocabulaire, de nouvelles pratiques, de nouveaux enjeux, que j’ai l’impression de ne plus comprendre… Surtout, ces métiers proches de la publicité se nourrissent de créatifs plus jeunes et plus neufs. Séduire des prospects à mon âge devient compliqué, je le sens dès les premiers contacts. Il y a des emplois où une grande expérience est un atout. Pas dans la communication. Me voici avec seulement quelques clients occasionnels, des personnes qui me connaissent et savent ce que je peux leur apporter, mais qui n’ont pas de besoins réguliers de textes. Cela ne me suffit plus pour vivre. J’ai besoin d’un complément, qui me laisse aussi le temps de continuer à faire le rédacteur…
Vers où chercher? Me réorienter, à mon âge? Dans quelle branche? En dehors d’écrire, je ne sais pas faire grand-chose. Il me vient à l’esprit que je sais conduire, que j’aime assez cela, et que les besoins en transport sont évidents dans mon département, plutôt rural. La grande question est: suis-je capable de devenir un professionnel de la route? Et concrètement, pour quel métier? Je pense d’abord à celui d’ambulancier. Mais, après une réunion d’information, je comprends que ce n’est pas compatible avec la poursuite de mon activité de rédacteur. L’idéal serait d’exercer un second travail, à mi-temps… Voyons… Taxi? Chauffeur de maître? Routier? Livreur de repas à domicile? Coursier?
C’est à ce moment de ma réflexion que je choisis d’emprunter le car TER pour me rendre en ville, au lieu de prendre ma voiture comme d’habitude. Et là, surprise! Je reconnais le conducteur: un ancien professeur d’aquarelle de mes enfants! Nous échangeons quelques mots, il me raconte son itinéraire. Lui aussi a dû changer de métier, ne pouvant plus enseigner l’art, il a choisi le graphisme. Et maintenant, lui aussi a besoin d’une seconde activité car ces créations ne suffisent pas… alors il a passé un Titre Professionnel (TP) de conducteur de car. Depuis un an, il assure un circuit scolaire régulier près de chez lui, ainsi que quelques remplacements pour le car TER.
Cette conversation est comme une évidence pour moi: conduire un car deux heures le matin et deux heures le soir, entre-temps rentrer chez moi et écrire mes textes pour les clients qui me restent… est-ce l’aube d’un nouvel équilibre? En tout cas, je fais part de cette idée à ma conseillère Pôle Emploi. Mon idée lui plaît car il s’agit d’un « métier en tension »; traduisez: « où il y a de l’embauche ».
Très vite, elle s’arrange pour que je participe à une séance de recrutement collectif dans les locaux de l’organisme de formation. Une réunion d’information en présence de plusieurs transporteurs, suivie d’un entretien rapide avec une formatrice… Je suis le processus puis je rentre chez moi, où je passe des tests de logique sur internet. Si les tests sont concluants, on m’appellera dès qu’il y aura une embauche en vue chez un transporteur. Alors je pourrai intégrer la formation TP conducteur de car, d’une durée de trois mois. Quelques jours plus tard, je suis convié pour un premier rendez-vous dans les locaux d’une grande compagnie de transport de voyageurs. Dans la salle d’attente, je découvre plusieurs revues professionnelles, dont Bus&Car Connexion.
Mais voici que la responsable de recrutement vient me chercher. Au terme du bref entretien, je sais que j’ai réussi les tests. J’ai l’impression qu’il n’y a pas d’obstacle à une éventuelle embauche, la seule condition étant que la compagnie puisse me proposer un circuit proche de chez moi. Elle doit faire le point avec les responsables de secteurs et me tiendra au courant. Je rentre chez moi raisonnablement optimiste et vois à peine la nécessité de démarcher une autre compagnie. Je laisse juste un message à un transporteur, dont je vois tous les jours passer les cars dans mon village…
Et puis… rien ne se passe. Je finis par relancer l’organisme de formation, et je comprends que je ne suis pas retenu sur cette session: pas de circuit à pourvoir près de chez moi. Les employeurs ont bien soin de choisir leurs nouveaux conducteurs en fonction de leur lieu d’habitation: ils savent d’expérience que deux déplacements loin de chez soi dans la même journée, compte tenu d’une rémunération peu attractive, ne permettent pas de garder un conducteur bien longtemps. Et la prochaine session démarre dans quatre mois.
Les semaines suivantes ne font pas avancer le dossier, jusqu’à ce que l’entreprise à qui j’avais laissé un message me rappelle: ils sont intéressés pour que j’intègre la prochaine session, et me font une promesse d’embauche écrite car ils assurent plusieurs circuits dans mon secteur. Je communique cette information à Pôle Emploi et à l’organisme de formation. Et je suis confiant: maintenant, rien ne s’oppose à ce que j’intègre cette formation, financée par le conseil régional. Mais au dernier moment, j’apprends qu’une nouvelle fois, je ne suis pas sélectionné. Cette fois, j’ai du mal à comprendre la logique… Alors je décide de mettre un peu de pression: mail à l’organisme avec copie au transporteur et à Pôle Emploi explicitant mon incompréhension. Malgré cela, la nouvelle session continue de se refuser à moi. Les places sont comptées, le financement pas extensible… J’insiste, j’argumente sur ma promesse d’embauche, et finalement j’apprends quelques jours avant le début qu’il y a une place pour moi. Juste le temps de passer ma visite médicale d’aptitude, et j’intègre la session: trois mois de formation, suivis de trois semaines de stage d’observation en entreprise. Cela tombe bien, c’est le calme total du côté de la rédaction. Je vais pouvoir apprendre ce nouveau métier sans trop de choses à gérer parallèlement… mais au fait: est-ce que c’est difficile de conduire un car?
