C’est la surprise des chefs. Candidat malheureux à la présidence de la SNCF, pour laquelle il s’est fait coiffer sur le poteau par Jean-Pierre Farandou, Patrick Jeantet, le pdg de SNCF Réseau, va succéder à celui-ci à la présidence du directoire de Keolis. Son arrivée sera effective début janvier.
Il faut plutôt parler d’un retour dans l’entreprise car Patrick Jeantet, 59 ans, est passé par Keolis entre 2005 et 2013 comme directeur général délégué international puis directeur exécutif France. En restant à SNCF Réseau, il se voyait mal travailler directement avec son rival mais poursuit donc sa carrière au sein du groupe SNCF. Le président du conseil de surveillance de Keolis, Joël Lebreton, liste dans un communiqué les objectifs de « développement commercial et d’amélioration de la rentabilité du groupe » fixés à Patrick Jeantet par les actionnaires (SNCF, 70 %, et Caisse de dépôt et placement du Québec, 30 %).
Une stratégie en rupture avec la présidence Farandou, où la culture du chiffre d’affaires l’a emporté sur celle de l’amélioration des bénéfices. Illustration: en 2018, le résultat net de 30,9 millions d’euros a reculé de 40 %, le chiffre d’affaires ayant crû de 10 % à 5,9 milliards d’euros. Des conquêtes remportées à tout prix, comme la gestion du réseau ferré de Boston face à Transdev, se sont soldées par des pertes récurrentes. À l’instar de son concurrent français, la filiale de la SNCF n’a pas eu plus de chance dans son incursion dans le VTC, puisqu’il a fini par céder Le Cab.
Ironie du sort, tout en poursuivant le développement de l’opérateur à l’étranger et en France (notamment en répondant aux appels d’offres franciliens du réseau Optile), Patrick Jeantet va se retrouver dans la situation de potentiel client de SNCF Réseau. Avec l’ouverture à la concurrence du marché du TER, Keolis se prépare à différents cas de figure: candidature aux appels d’offres de Régions en partenariat avec la SNCF, ou en propre. Ce qui n’est pas sans faire tiquer dans le landernau. « Durant trois ans comme patron de SNCF Réseau, Patrick Jeantet a préparé l’ouverture à la concurrence et arrive chez un opérateur avec toutes les données et le savoir-faire, c’est un peu gros », analyse un observateur.
Depuis les années 2010, Patrick Jeantet et Jean-Pierre Farandou n’ont cessé de pratiquer le chassé-croisé. Le premier a été candidat à la présidence de Keolis quand le second s’y est fait nommer en 2012. Jean-Pierre Farandou a ensuite été bloqué par l’ex-Arafer pour accéder à la présidence de SNCF Réseau. Reste à savoir qui succédera à Joël Lebreton, bientôt atteint par la limite d’âge, à la présidence du conseil de surveillance de Keolis. L’hypothèse Pepy, membre de ce même conseil, a fait long feu. Elle a suscité une levée de boucliers au sein du groupe et auprès du gouvernement.
Gestionnaire de réseau cherche dirigeant, poste à pourvoir début 2020… Conséquence du départ de Patrick Jeantet à Keolis, l’État doit trouver un nouveau patron pour SNCF Réseau, une entreprise qui va vivre plusieurs bouleversements: repositionnement en filiale de la holding SNCF, adoption du statut de SA et ouverture effective à la concurrence. Dans ces conditions, le profil des candidats sera scruté avec attention. « Si le futur président de SNCF Réseau apparaît comme un collaborateur de Jean-Pierre Farandou, ce sera un problème », juge un acteur du secteur.
Le gendarme des transports, l’ART aura son mot à dire: l’État n’a que quelques semaines pour choisir. La facilité serait de promouvoir un candidat interne, comme Mathieu Chabanel (dgd projets et performance industrielle), pur produit de SNCF Réseau. Le nom de Frédéric Delorme, dg sécurité du groupe public ferroviaire, est également cité, mais il a peu de chance d’être choisi en raison de son lien avec la maison mère SNCF. L’Agence des participations de l’État a mandaté un de ses chasseurs de têtes pour ouvrir le jeu à des profils extérieurs.
