Part marginale dans le chiffre d’affaires des entreprises de transport de voyageurs, le tourisme en autocar se trouve aujourd’hui confronté à deux problématiques majeures: la circulation et le stationnement dans les villes d’une part, et la transition énergétique d’autre part. La FNTV a réuni le 20 novembre dernier au Cannet les acteurs du tourisme, les autocaristes et les collectivités pour débattre de ce sujet complexe.
Un seul paquebot de 6 000 passagers en escale à Marseille mobilise 70 autocars… Et l’on monte à 420 autocars lors des week-ends en période de pointe, où 5 paquebots jettent l’ancre simultanément. Si la Cité phocéenne a la capacité d’absorber ces flux de véhicules, en revanche Ajaccio, Nice, Cannes, ou Villefranche-sur-Mer se retrouvent très rapidement au bord de la congestion.
Cannes, son Festival international du film, et les paillettes de la Croisette attirent chaque année 3 millions de touristes, dont 14 % de visiteurs venus par la mer. Cannes n’est certes pas Venise, mais la grogne monte. « Sur le port de Cannes, nous connaissons une croissance à deux chiffres du nombre de croisiéristes chaque année, et nous devrions rapidement atteindre le cap des 500 000 passagers. Il faut que le tourisme soit durable et équilibré. Il doit être un plus pour la ville, et non une contrainte. Raison pour laquelle nous avons décidé de ne pas dépasser le cap des 500 000 voyageurs », annonce Éric Barrat, directeur du port de Cannes à la CCI. La ville pourrait donc très bientôt refuser des armateurs.
Sous l’impulsion d’Anne Hidalgo, qui a fortement durci les conditions de circulation des autocars de la capitale, et envisage même de les interdire purement et simplement, d’autres agglomérations ont pris des décisions similaires. « Nous pâtissons d’une mauvaise image, et la Ville de Paris ne nous aide pas. Nous avons un défi à relever: organiser dans les villes le tourisme par autocar. La solution passe par une discussion avec chaque commune pour organiser les flux et aménager des aires de stationnement », indique le président de la FNTV Jean-Sébastien Barrault.
Nice se trouve confrontée aux mêmes défis. « Le maire, Christian Estrosi, veut faire de Nice une ville verte. Nous achevons les travaux du prolongement de la ligne 2 du tramway le 14 décembre. Avec les hôteliers, nous étudions au cas par cas les accès et les stationnements des cars de tourisme. Aux côtés de la FNTV et du syndicat du tourisme et des congrès, nous avons signé une charte de bonnes pratiques afin de réduire les nuisances sonores, la pollution atmosphérique, et de bien accueillir les touristes tout en veillant à leur sécurité », résume Marie-Dominique Ramel, conseillère municipale chargée du tourisme à Nice.
Deuxième pôle touristique français après Paris, avec 11 millions de touristes par an soit 200 000 visiteurs par jour, la ville azuréenne a donc défini des points de stationnement, de dépose et reprise pour fluidifier le trafic urbain. Visiblement, sur le terrain c’est une autre paire de manches pour les acteurs du tourisme.
Lors de ce colloque dans les Alpes-Maritimes, une représentante du voyagiste allemand TUI a expliqué en effet que « les emplacements de prise et de dépose des voyageurs étant occupés par des voitures en double file ou par des bus de Ligne Côte d’Azur, les chauffeurs engagent leur responsabilité avec des déposes sauvages. À Nice, il n’y a en réalité ni dépose, ni reprise ». De son côté, Claire Beroe, guide professionnelle interprète, a expliqué à quel point il est pénible, compte tenu de l’âge de certains touristes, de rejoindre le centre-ville de Cannes à pied. Soucieux de faire émerger une prise de conscience régionale, le président de la FNTV région Sud, Jean-Paul Lieutaud, a suggéré de traiter ces problématiques au sein de ce qu’il définit comme le « Pacte du Cannet ». Les difficultés de circulation et de stationnement pourraient même s’aggraver, compte tenu de la tenue en France d’événements sportifs internationaux tels que la Coupe du monde de rugby et les JO 2024.
Autre problème auquel est confrontée la profession: la transition énergétique. Actuellement, ce sont majoritairement les bus et les lignes interurbaines qui roulent à l’électrique et au gaz. Investir dans un autocar de tourisme au gaz à 600 000 € (soit le double du prix d’un autocar diesel) n’étant pas à portée de toutes les bourses, les véhicules roulent à une écrasante majorité au diesel. D’autant plus que l’autonomie n’est pas au rendez-vous, et que la faiblesse du réseau d’avitaillement ne permet pas de programmer des trajets à longue distance. « Nous pouvons imaginer des autocars hybrides diesel/électrique, mais la législation repose sur la motorisation et non sur le carburant. Un diesel ne sera jamais mieux classé qu’un Crit’Air2 », souligne Jean-Sébastien Barrault. De leurs côtés, les constructeurs rappellent les efforts réalisés ces dernières années pour réduire « plus de 20 fois la quantité de NOx émise par les moteurs ».
« L’Euro 6 permet d’être dans une logique de transition énergétique. Nous avons des moteurs compatibles avec le biodiesel ou avec le GtL, qui permettent de réduire les émissions polluantes », explique FrantzPerre, directeur de la division bus et car chez MAN France. Cependant, avec l’instauration des zones à faibles émissions, il admet que le diesel devient politiquement incorrect. « Tant qu’il n’existe pas de solution alternative, il serait stupide d’interdire l’accès aux véhicules diesel au-dessus de la norme Euro 4. L’été dernier, Marseille a subi des restrictions de circulation. Le Grand Avignon travaille sur une circulation différenciée lors des pics de pollution quand Nice et Toulon réfléchissent aux ZFE. Ce serait bien de mettre en place des règles uniformes sur les territoires », suggère ainsi Pierre Franc, adjoint au service transports de la Dreal Provence-Alpes-Côte d’Azur.
La croisière est une industrie touristique particulièrement bien organisée, où les bénéfices des armateurs se font généralement sur les ventes des excursions. Ces dernières années, avec l’avènement d’internet, les autocaristes se retrouvent en concurrence frontale avec ceux que les professionnels désignent comme les pirates. Résultat: la part des réservations via l’armateur a chuté de 70 à 50 %, en raison d’acteurs qui proposent des excursions en car à des tarifs divisés par quatre. « Les réservations se font soit en direct, soit par le biais d’agences situées à l’étranger. Ces autocars-là n’ont pas le droit d’attendre sur le quai, et stationnent à l’entrée du port. Passer par un TO est une sécurité, c’est l’assurance d’un service de qualité », explique Stéphanie Rissel, tour-opérateur.
Également agent maritime excursion chez Mathez Voyages pour le compte de Royal Caribbean International, Celebrity Cruises et Azamara Cruises, cette experte du réceptif a développé depuis trois ans des circuits spécifiques en autocar à Marseille, qui shuntent la traditionnelle visite à Notre-Dame-de-La-Garde, en raison de la congestion au sommet de la célèbre colline. « Les opérateurs intelligents s’organisent pour échelonner les excursions à Notre-Dame. Sur un navire de la classe Oasis, de 6 000 passagers, seulement 3 cars sur 70 montent à Notre-Dame », explique Stéphanie Rissel.
Insuffisance du stationnement
La Cité phocéenne, qui concentre plus de la moitié des excursions, pèche par l’insuffisance de places de stationnement réservées aux autocars. Conséquence: les véhicules sont relégués à l’Estaque, au nord de la ville. Quelques places étant réservées en cœur de cité, le long du centre commercial des Terrasses du port et du Centre Bourse pour les excursions d’une heure.
À Marseille, le Club de la Croisière précise auprès des armateurs les points de dépose et de reprise des passagers en autocar pour les tours de ville. Pour Aix-en-Provence, l’organisation se fait en lien étroit avec l’Office du tourisme. « Nous avons trois à cinq points de dépose à l’extérieur de la ville. Sur chaque point, trois cars peuvent stationner après avoir déposé les passagers au cœur de la ville du Roy René », explique Stéphanie Rissel.
Voyages Mathez, titulaire du label « Travel Life » qui récompense l’implication de l’entreprise en matière de tourisme durable, fait appel à des prestataires qui participent à cet effort et sensibilise les autocaristes. « Je demande aux conducteurs de réduire la vitesse lors de pics de pollution et de stopper la climatisation lorsqu’ils sont à l’arrêt. Ce que les croisiéristes américains ont du mal à supporter! », explique Stéphanie Rissel.
