Avec la démission de Jean-Paul Deneuville de la présidence de l’AFT, une page se tourne dans l’histoire du patronat routier. Les fédérations du transport veulent en profiter pour réorganiser plus efficacement le travail avec l’OPCO Mobilités sur la formation.
Du jamais vu. Une structure gérant une part des fonds de la formation professionnelle du transport routier et de la logistique a été le théâtre d’une guerre ouverte entre son président et cinq fédérations professionnelles administratrice, dont la FNTV (les autres étant la FNTR, TLF, l’AUTF et la CGI). Le conflit s’est terminé par la capitulation, le 4 décembre dernier, du président délégué général de l’Association pour le développement de la formation en transports et logistique (AFT), Jean-Paul Deneuville, contraint à la démission à la fois par ses mandants et par le gouvernement. Son départ est devenu effectif fin décembre.
Son remplaçant, Jean-Pierre Gaumet, administrateur issu de la FNTR, doit remettre de l’ordre dans cette maison, et entériner l’accession de l’OTRE comme administrateur au même titre que les autres fédérations. Entre-temps, un audit sur les comptes doit déterminer si les fonds ont été correctement gérés sous la présidence Deneuville, expliquent plusieurs parties prenantes. L’AFT, qui exerce une mission de service public, a reçu 63 millions d’euros au titre de la recette affectée en 2018, qui provient d’une taxe sur les immatriculations de poids lourds. À l’issue de l’intérim de Jean-Pierre Gaumet, l’élection d’un nouveau président devrait avoir lieu en juin 2020.
La volonté des professionnels est de remettre la structure sur pied pour en faire un instrument de définition des besoins de formation du transport routier, articulé avec l’OPCO Mobilités, qui agglomère une multitude de branches. Parmi les objectifs: répondre au besoin criant de recrutement dans le transport routier. « Il fallait absolument résoudre la dérive de la gouvernance de l’AFT pour conserver cet outil. Le risque aurait été que le ministère du Travail siffle la fin de la récréation en le supprimant », résument les administrateurs.
L’un des objectifs de la nouvelle gouvernance est aussi d’harmoniser les positions au sein du patronat routier, incapable depuis des années de présenter un front uni face aux gouvernements successifs. Chaque organisation a cherché à se prévaloir de petites victoires arrachées auprès des pouvoirs publics, au détriment du collectif. Conséquence, le secteur n’est jamais parvenu à négocier avec les pouvoirs publics un plan des mesures stratégiques d’amélioration de sa compétitivité. La Fédération a tenu un discours contestataire, entretenant le mécontentement à petit feu. Cette tactique a fini par profiter à l’OTRE, jugée plus constructive par nombre de PME transfuges de la FNTR.
La prolongation de Jean-Paul Deneuville en 2015 à la tête de l’AFT a tout du mandat fatal. Plusieurs signes avant-coureurs annonçaient sa chute. D’abord, des départs plus au moins forcés dans les effectifs de l’AFT ont mis la puce à l’oreille de plusieurs acteurs. Puis, une tendance à vouloir donner à la structure technique un rôle plus politique a commencé à irriter les fédérations, qui y ont vu une forme de concurrence. Exemple: la mise en place de Tremplin, en 2018, une démarche destinée à recenser les besoins en recrutement de chauffeurs chez les entreprises dans chaque région. Ce programme, financé par les fonds destinés à la formation professionnelle et qui a permis au président de l’AFT de se valoriser auprès du ministre des Transports, est venu contester le travail dévolu à l’Observatoire prospectif des métiers et des qualifications dans les transports et la logistique (OPTL). Ensuite, un autre épisode, la reconduction du programme EVE (ex-Objectif CO2), a révélé le déclin de l’ex-homme fort du transport routier et la volonté de la profession de le mettre à l’écart. Jean-Christophe Pic, le président de la FNTR s’est joint à plusieurs responsables patronaux pour demander au gouvernement que l’Ademe écarte l’AFT dans l’administration des fonds venus des certificats d’économie d’énergie de Total aux entreprises routières. Ces fonds servent à financer des actions de réduction de consommation de carburant. Depuis 2019, c’est un autre organisme, choisi par appel d’offres, qui répartit les quelque 15 millions d’euros du nouveau programme EVE en articulation avec les structures patronales.
La tentative, ces derniers mois, de bouleverser la gouvernance de l’AFT a été le bouquet final.
La crise a éclaté lors d’une AG extraordinaire, convoquée le 10 octobre pour entériner une modification des statuts concoctée par le président: élargissement du conseil d’administration, au moment où l’OTRE doit y faire son entrée, élargissement des missions de l’AFT, autorisée à investir dans des SCI. La veille de la réunion, Les patrons de cinq fédérations (FNTV, TLF, FNTR, AUTF, CGI), dont Jean-Sébastien Barrault, écrivent aux ministres Jean-Baptiste Djebbari et Élisabeth Borne pour prendre la tutelle à témoin. « Nous avons demandé au président de l’AFT de retirer de l’ordre du jour […] des évolutions statutaires dont les objectifs nous paraissent contestables, et alors que les familles fondatrices de l’AFT n’ont pas été consultées comme elles auraient dû l’être. » L’AG se tient dans une ambiance violente. Les fédérations lisent un texte commun: « Monsieur Deneuville […] vous n’écoutez pas les remarques des organisations professionnelles membres de l’AFT […]. Vous niez ainsi les milliers d’entreprises qui payent la taxe destinée à financer les actions de développement de la formation professionnelle dans les transports routiers, mission essentielle que l’AFT remplit grâce à cette ressource affectée. » Malgré tout, le patron de l’AFT, en brandissant 273 pouvoirs en blanc, fait adopter les statuts modifiés, qui lui offrent la possibilité de se maintenir jusqu’à 75 ans. C’est la guerre.
Quelques jours plus tard, les entreprises adhérentes sont averties par les cinq patrons de fédérations « du passage en force » du patron de l’AFT, « contre l’avis du conseil d’administration ». Les signataires de la circulaire indiquent préparer « des mesures, y compris judiciaires » si une nouvelle AG n’est pas réunie « dans les plus brefs délais ». Le 30 octobre, les mêmes adhérents reçoivent la réponse du président Deneuville. Elle est intitulée: « Mensonges et incohérences relevés dans le pamphlet communiqué par Messieurs Pic, Barrault et consorts »… Mais entre-temps, le 16 octobre, l’État, via le patron de la DGITM, Marc Papinutti, avait déjà demandé au pdg de l’AFT de mettre fin à « la grave crise de confiance » qui, « si elle n’est pas résolue rapidement pourrait perturber le fonctionnement de l’AFT et le bon usage de la ressource fiscale qui lui est affectée ». Le patron de la DGTIM en appelait à une « totale et saine transparence » et demandait au futur démissionnaire de transmettre au commissaire du gouvernement et au contrôleur budgétaire les pièces présentées lors de l’AG houleuse. Une manière aussi d’admettre que l’État n’a pas correctement exercé son rôle au sein de l’AFT.
À 72 ans, Jean-Paul Deneuville a donc mis un terme à son parcours au sein des organisations patronales du transport routier. Pour l’ex-permanent de la FNTR, dont il était délégué général depuis 1995, la retraite avait pourtant sonné en 2013. Une prise de recul toute relative, puisqu’il abandonne alors la fonction mais continue à piloter la structure depuis le poste créé sur mesure de directeur général des services, au point que le dg qui lui a succédé se trouve dans une situation intenable et finit par devoir partir. En 2015, Deneuville joue les prolongations dans le secteur en se faisant élire à la tête de l’AFT.
Son influence, qui se mesure aussi à la maîtrise de la tuyauterie complexe par laquelle transitent les fonds de la profession, notamment ceux dédiés à la formation, n’a pas toujours reposé sur des ressorts très positifs. Jaloux de l’émergence de l’OTRE, il a conduit la FNTR à mener une guérilla judiciaire pour tenter d’empêcher, en vain, cette fédération d’obtenir sa représentativité. Auparavant, la FNTR avait également entretenu dans les années 2000 les hostilités avec TLF, alors présidé par Alain Bréau, jusqu’à ce que cette organisation puissante périclite à l’occasion d’un changement de président. Mal en point financièrement, TLF a été à deux doigts de devoir fusionner avec la FNTR, avant de reprendre son essor depuis peu. Illustration de ces petits meurtres entre ennemis: en 2013, à l’occasion de la préparation de l’écotaxe, contestée par toutes les organisations, la fédération historique a fini par se rallier à ce dispositif, contre la mise en place du principe de répercussion de son montant sur le chargeur. Le calcul a finalement été habile. Car, d’une complexité sans nom, le réglage de ce mécanisme a rendu fous transporteurs, chargeurs, administration et l’opérateur Ecomouv…
