Laurent Jardinier et Jean Robert, du Cerema, Territoires et villes, département déplacements durables, reviennent sur les premiers enseignements de la crise sanitaire, et ses conséquences.
Jean Robert: Il était bien sûr très difficile de prévoir et d’étudier un tel scénario de crise sanitaire. Le système français de mobilité démontre cependant une certaine résilience: en assurant une continuité de l’offre, les réseaux de transport public ont finalement réussi à accompagner la crise de manière organisée et ordonnée.
Laurent Jardinier: Nos systèmes de mobilité basés sur le modèle de la densité ont été mis à mal par la crise. Jusqu’ici, nous recherchions la densité partout: dans les villes, les transports publics, les espaces publics, les voitures aussi avec le covoiturage et l’autopartage. Par ailleurs, la crise va sans doute nous amener à revoir l’intensité de nos activités quotidiennes. Aujourd’hui, nos schémas d’activité consistent en effet à optimiser les déplacements du matin au soir, pour aller d’une activité à l’autre facilement. En conséquence, nos quotidiens seront moins intenses.
J. R.: Il est probable que, durant le déconfinement, les gens vont avoir tendance à privilégier les transports individuels, la voiture en tête, pour éviter les risques de contagion. C’est déjà ce que montre une étude sur le rapport des Chinois à la voiture dans le contexte du Covid-19: les voitures sont perçues comme étant saines, contrairement aux transports publics, pour lesquels les usagers attendent des aménagements et des équipements spécifiques, comme la filtration d’air intérieur. Mais la voiture individuelle conserve tous les impacts négatifs qu’elle a déjà aujourd’hui (embouteillages, pollutions), donc ce n’est pas la bonne solution. La sécurité sanitaire est un enjeu pour tous les modes, et particulièrement pour les modes en partage, comme le covoiturage.
L. J.: La crise est aussi une opportunité pour le développement du vélo. De nombreuses villes dans le monde augmentent les espaces sécurisés dédiés au vélo, la mobilité motorisée étant largement en baisse. Les arbitrages seront compliqués entre la place de la voiture, du vélo et de la marche, les piétons étant également concernés par la distanciation sociale.
J. R.: Les enjeux ne sont pas les mêmes selon la densité des territoires et les types de public. À l’heure du confinement et de la distanciation sociale, les territoires peu denses pourraient reprendre du crédit. Pour autant, les problématiques d’accès à la mobilité perdureront sur ces territoires et pourront même se renforcer. Les ressources économiques des réseaux seront limitées. En conséquence, les opérateurs vont certainement prioriser le fonctionnement du réseau actuel avant de le développer.
L. J.: Ce qui commence à être clair, c’est que le déconfinement et la distanciation sociale vont durer plusieurs mois. Des chercheurs d’Harvard parlent même d’une échéance à 2022. Nos comportements vont être impactés par cette période. Cela ouvre des opportunités pour mettre en place des solutions nouvelles et souhaitables sur le long terme. La question est bien de savoir quels usages et quelles offres vont rester une fois la crise terminée. Le télétravail va-t-il se développer au point de modifier les stratégies résidentielles des ménages? Quels seront les nouveaux critères de choix des lieux d’habitation? La vitesse de déplacement sera-t-elle toujours la priorité?
