Pendant le confinement, plus de 30 % des salariés ont été amenés à télétravailler (contre 7 % habituellement). Une note du groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure, Le Grand Continent, étudie les conséquences d’une possible généralisation de ce mode de travail sur le transport et les inégalités territoriales.
En mars 2020, des milliers d’entreprises ont dû se convertir au télétravail, sachant que beaucoup d’entre elles étaient peu ou mal préparées à basculer leur organisation du jour au lendemain. Ce mode de travail sera-t-il conservé au fur et à mesure que les mesures de confinement et de distanciation sociale vont se relâcher? Si de nombreux salariés ont pu goûter, et parfois apprécier cette organisation, il n’est pas sûr qu’elle soit pérennisée, du moins si l’on se fie à la note que vient de publier Le Grand Continent, groupe d’études géopolitiques de l’École normale supérieure, intitulée L’impact du Covid-19 sur le monde du travail: télémigration, relocalisation, environnement. Pour son auteur, Cyprien Batut, cette révolution risque de se réduire à une minorité de travailleurs, « principalement des cadres et des métiers relativement privilégiés », ce qui représente toutefois jusqu’à 30 % des emplois et aura donc de fortes répercussions sur la façon dont s’organisent les villes, et les transports. Bien que techniquement possible depuis des années, le télétravail ne s’est jamais généralisé. D’après une étude datant du mois de novembre 2019 menée par le ministère du Travail (Dares Analyse n° 051), seulement 3 % des salariés (majoritairement des cadres) pratiquaient le télétravail au moins un jour par semaine en 2017 (7 % si on prend une définition plus large). Une part bien loin des 32 % d’emplois compatibles avec le télétravail, selon les estimations de l’OFCE, sur la base de l’Enquête Emploi. Le frein viendrait principalement des entreprises, jugeant que les employés en télétravail risquent d’être moins productifs. « Le travail à distance oblige à une réorganisation en profondeur des chaînes de commande. Si ces coûts sont plus importants que les bénéfices que l’entreprise attend du télétravail, alors celle-ci peut retarder son adoption », souligne l’étude. Les bénéfices attendus (économie des mètres carrés de bureaux et de coûts d’organisation, recrutements facilités) doivent aussi couvrir de nouvelles dépenses en termes de réseaux et de réorganisation. Du côté des salariés, les bénéfices attendus (flexibilité du temps de travail, moins de contrôle et de pression directe de l’employeur, possibilité de combiner vie familiale et vie professionnelle plus facilement, moins de déplacements entre lieu de travail et lieu de vie) doivent également surpasser certaines craintes (exclusion des réseaux de sociabilité de l’entreprise, et donc peut-être des possibilités d’évolution, coordination plus difficile avec les collègues, horaires instables, séparation plus difficile entre vie professionnelle et vie personnelle).
Le confinement a obligé les entreprises à s’adapter: selon l’OFCE, environ 8,4 millions d’employés ont télétravaillé pendant la pandémie en France, soit tous ceux qui pouvaient le faire (32 % du total des employés). L’enjeu va consister à évaluer la part des emplois qui resteront en télétravail après la pandémie, et quelles seront les conséquences sur la société. Hors pandémie, la majorité des employés français opère un aller-retour quotidien entre le domicile et le lieu de travail. Une première étude de l’Insee (juin 2016) rapportait que seulement 36 % des Français vivaient et travaillaient dans la même commune en 2013. Une seconde étude plus récente (février 2019) révèle également que plus de 7 personnes sur 10 vont travailler en voiture tous les jours. Seulement 7 % s’y rendent à pied et 3 % travaillent chez eux.
L’enquête Mobilité de 2008 estime que près de la moitié des trajets des Français relèvent de motifs professionnels. Une généralisation du télétravail aurait des répercussions bénéfiques sur la pollution de l’air – constatée pendant la période de confinement – et donc sur la santé publique. Ses conséquences pèseront cependant sur la demande de transport, et notamment sur les réseaux routiers et de transport. « L’une des conséquences du développement du télétravail est une baisse probable de la demande pour les transports et donc un moindre investissement dans les infrastructures afférentes: réseaux routiers, transports en commun, mais aussi parkings », souligne l’étude, sans s’étendre sur cet aspect.
Enfin, l’étude se penche également sur un éventuel phénomène de « délocalisabilité » des emplois: puisqu’un travail peut être effectué aussi efficacement à distance qu’au bureau, pourquoi ne pas faire appel à des salariés d’autres pays, où la main-d’œuvre est moins chère? « Plus les emplois sont qualifiés et bien payés, plus ils sont délocalisables (…) La généralisation du télétravail fait naître la crainte que des “télémigrants” ne prennent de plus en plus d’emplois dans les services au détriment de l’emploi de nos cols blanc nationaux et de leur salaire. » Le cadre supérieur qui a goûté aux joies du télétravail pendant son confinement dans sa résidence secondaire de l’Île de Ré doit-il craindre d’être remplacé par un Indien de Pondichéry? Là encore, ce scénario « pessimiste » peut être contrebalancé par une hypothèse plus optimiste. En effet, le stock d’emplois est rarement fixe et le télémigrant ne remplacera pas forcément un employé du cru, avance l’auteur de l’étude: « De nombreuses entreprises voient leur croissance contrainte, car elles sont en manque de travailleurs qualifiés. Leur coût du recrutement peut être prohibitif dans un marché en pénurie, en particulier pour des PME. Dans ce cas, le recrutement, même temporaire, d’un télémigrant peut augmenter l’emploi sur place au lieu de le réduire. »
L’étude se refuse à pronostiquer un scenario de sortie de crise. Nul doute qu’il ressemblera à ce que de nombreuses entreprises françaises mettent en place à l’heure du déconfinement, avec une alternance de jours travaillés au bureau et d’autres à la maison. Une coordination au niveau des agglomérations aurait le mérite de lisser la congestion lors des déplacements domicile-travail, ce qui n’a jamais été obtenu malgré de nombreuses expérimentations.
Il reste difficile d’évaluer l’impact du télétravail sur les inégalités territoriales. Permettra-t-il d’avoir enfin les plaisirs de la ville à la campagne, puisqu’il rend possible la décorrélation entre lieu de travail et lieu de vie? « Le télétravail réduit ce que l’on gagne à habiter en ville, en particulier sur le marché du travail », souligne l’étude. Pourquoi payer un logement plus cher, dans une zone plus dense et plus polluée alors que l’on peut, théoriquement, vivre plus confortablement à la campagne? La généralisation du télétravail pourrait donc amener à une redistribution de la population sur le territoire, selon un scénario « optimiste ». À l’inverse, un scénario « pessimiste » prévoit un renforcement « des avantages des plus grandes villes et métropoles », observe l’étude. En effet, le choix de l’emplacement de la résidence principale s’effectuera en fonction du nombre de services accessibles en moins d’une heure, et ces services sont plus concentrés à la fois en quantité et qualité dans les villes.
