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L’Europe du car assiège Bruxelles

Pour sauver les 12 jours de conduite consécutifs supprimés par un nouveau règlement communautaire, les autocaristes européens n’ont pas craint d’encercler le Parlement de Bruxelles, le 14 mars. Au cœur de la manif, la FNTV.

Paris, 14 mars 2007, 5 h 15 du matin. Les passagers prennent place dans l’autocar pour Bruxelles. Il ne s’agit pas d’un groupe de touristes japonais partant à l’assaut des capitales européennes, mais d’une vingtaine de membres de la FNTV et de transporteurs se rendant à la manifestation organisée dans la capitale belge.

Au programme, un défilé qui doit réunir près de 700 autocars venus de dix pays communautaires pour protester contre le règlement 561/2006. Celui-ci supprimera, dès le 11 avril, la possibilité pour un conducteur de tourisme de travailler 12 jours consécutifs sur deux semaines d’activité. Depuis sa parution, ce texte est vivement contesté par l’ensemble de la profession. “C’est une réglementation commune aux marchandises et aux voyageurs. Une nouvelle fois l’autocar se retrouve à la remorque du camion. C’est très regrettable”, déplore Stéphane Duprey, secrétaire général de Réunir.

Sous prétexte de sécurité

Quelle mouche a bien pu piquer les élus européens pour qu’ils mettent en place une telle réglementation? C’est au nom du principe de sécurité que l’interdiction des 12 jours de conduite consécutifs a été prônée. Un faux problème et un vrai prétexte pour l’activité de tourisme en autocar. Dans le véhicule en route pour Bruxelles, les commentaires vont bon train. “Les plus longues périodes de conduite sont le premier et le dernier jour. Entre les deux, le temps passé derrière le volant est faible. Le conducteur est certes sollicité quotidiennement, mais à petite dose”, explique un autocariste. Des propos appuyés par un permanent de la FNTV. “La dérogation permettant de conduire 12 jours consécutifs existe depuis 1985. En plus de 20 ans, aucun accident ne lui a été imputé”.

Les derniers leviers d’action

Selon l’ensemble des passagers, cette nouvelle réglementation pourrait même avoir l’effet inverse sur la sécurité. “La seule façon d’assurer la continuité de nos circuits est de faire appel à la sous-traitance. Mais de quels moyens disposons-nous pour vérifier le sérieux de notre confrère? Comment nous assurer qu’il respecte bien la réglementation? Enfin, tous les transporteurs d’Europe risquent de faire face aux mêmes soucis aux mêmes moments. Comment, alors que la pénurie est toujours d’actualité, trouverions-nous des conducteurs bien qualifiés?

Voilà plus de deux heures que l’autocar file sur Bruxelles. L’excitation matinale a laissé place à une naturelle léthargie. C’est le moment que choisi Serge Fouquet, président de la FNTV, pour prendre la parole et réveiller les troupes. “Nous allons être reçus par le directeur de cabinet de Jacques Barrot. Nous voulons lui réaffirmer qu’il nous est impossible de composer avec ce règlement. Nous allons lui remettre un paquet de 450 manifestes, signés par des autocaristes adhérents, pour dénoncer cette mesure et rappeler les risques qu’elle fait peser. Nous ne pourrons défiler que dans les cars, compte tenu des exigences des autorités belges. Nous avons préparé des banderoles et des affichettes à mettre sur les véhicules français qui nous rejoindrons.

L’heure n’est pas à la résignation. Le président passe la parole à Yannick Henri, responsable juridique de la fédération, qui dresse un tableau précis de la situation. D’entrée, il prévient que malgré ce mouvement, le règlement sera applicable le 11 avril. Toutefois, il reste selon lui quelques leviers d’action et d’influence. “On peut appuyer sur les incertitudes soulevées par les différentes traductions du texte. Les problèmes liés à l’utilisation et au fonctionnement du chronotachygraphe électronique constituent également une piste à explorer. Enfin, nous avons le soutien de toutes les organisations syndicales. Les conducteurs s’opposent également à ce règlement”, assure-t-il. À l’approche de Bruxelles, les dernières consignes sont données. Il faut des volontaires pour apposer banderoles et affichettes sur les cars des collègues.

Arrivé au point de rendez-vous, une bonne surprise attend ces apprentis manifestants. L’Europe de l’autocar est bien là. Près de 700 véhicules (550 selon la police) sont prêts à défiler dans les rues de Bruxelles et à encercler le Parlement européen.

Des Français bien présents

Les Belges sont évidemment venus en force, mais les Français n’ont pas à rougir. Plus de 30 autocars aux couleurs de la FNTV sont là. “Il y aurait plus de 150 chefs d’entreprises, venus de toute la France. Notre slogan, « 12 jours pour sauver le tourisme en autocar » va pouvoir s’afficher”, se réjouit un adhérent. Le car venu de Paris croise un premier Français, c’est le moment de lâcher les troupes. Le véhicule s’arrête au milieu d’une foule d’autocars venus de toute l’Europe. Les soutes sont vidées de leur contenu. Un premier groupe mené par Michel Seyt, vice-président de la FNTV, s’empare d’une banderole et s’active pour la placer sur un autocar. À cet instant, on se croirait en pleine manif étudiante. Jean-Pierre Brémond, banderole sous le bras, part en éclaireur pour trouver d’autres collègues à farder. De son côté, le président, accompagné de son responsable de la communication Édouard Lecomte, part au-devant du cortège à pied, car la foule d’autocars ne permet plus de circuler.

Un événement médiatique

L’appel à la conservation des 12 jours se conjugue dans toutes les langues: français, flamand, néerlandais, allemand… Manquent à l’appel les représentant du sud de l’Europe. La distance était sans doute trop importante pour justifier un voyage à vide.

La manifestation qui s’annonce ne risque pas de passer inaperçue. À l’avant de la troupe, les journalistes de tous les médias interrogent les participants sur leurs motivations et les raisons de cette colère. Édouard Lecomte prend la parole pour la FNTV et explique à une radio belge combien cette réglementation aura un effet négatif sur la profession. “Elle va mettre directement en péril les entreprises”. Motivés par l’enjeu, des autocaristes français se lancent même dans des monologues dans la langue de Shakespeare pour répondre aux questions de l’équipe de l’agence Reuters.

Thierry Schidler fait son apparition. Le président du Snet est également présent en tant que membre de la FNTV. Au passage, il égratigne l’Iru, coupable selon lui de n’avoir pas su faire entendre la voix des autocaristes auprès de la Commission: “Ses représentants ont été incapables de mener des négociations et n’ont jamais su faire correctement remonter les informations”.

Le défilé des "fauves"

L’ambiance reste sereine. La vingtaine de motards belges chargés de contenir les manifestants n’est pas sur les dents. Leurs sirènes ne s’activent que pour les prises de son d’un technicien de la RTBF (Radio télévision belge francophone).

Il est dix heures et le car qui doit convoyer la délégation des fédérations chez le directeur de cabinet de Jacques Barrot s’élance. Le reste de la troupe doit patienter encore une bonne demi-heure avant de se diriger vers le centre de Bruxelles.

Les motards ont reçu l’ordre de lâcher ces fauves somme toute bien disciplinés. La voie ouverte par les deux roues, les autocars défilent par paquets de 30. C’est au troisième convoi que le premier véhicule français fait son apparition. L’Irizar PB de Standing Euro Tour, qui avait quitté Paris à 5 h 15 du matin, est désormais fardé à la sauce FNTV de la jante à la climatisation. Il est suivi par un autocar de Dunois Voyages. Alain Jumeau, administrateur du Snet, a apposé des autocollants de son syndicat sur les flancs de son autocar. Même dans les grandes causes communes, les petites querelles d’influence refont surface.

De l’intérieur de l’autocar, la manifestation ne paraît pas impressionnante.

Le véhicule semble filer sans encombre dans la circulation bruxelloise. Ce sont les automobilistes immobilisés aux intersections qui goûtent aux joies de la présence de centaines d’autocars dans les rues…

"La preuve que nous avons un poids réel"

La gêne est bien réelle, c’est un premier pari gagné pour les autocaristes en mission. La parade prend la direction du Parlement européen. L’objectif est de l’encercler pour appuyer la démonstration de force. Dans le véhicule, les débats prennent des allures de discussions de vieux combattants. “C’est réjouissant de voir toute cette mobilisation. C’est la preuve que nous avons un poids réel. Du temps de l’APTR, nous avions échafaudé un plan pour bloquer les portes de Paris. Nos revendications avaient été entendues avant que nous le mettions à exécution”, confie Stéphane Duprey de Réunir. “On manque encore d’organisation. Nous sommes loin du savoir-faire des agriculteurs. Mais, avec la dimension de nos véhicules, on a de quoi se faire entendre”, ajoute Etienne Miquel, Pdg de Négoti Voyages.

Le véhicule stationne finalement à proximité de la Grand’Place, théâtre idéal pour une photo-souvenir improvisée. Avant d’attendre les révélations de Serge Fouquet et consorts devant un déjeuner offert par la FNTV. L’occasion de relancer une nouvelle fois le débat.

3 questions à…
Thierry Schidler, président du Snet

– Pensez-vous que l’action menée ait été concluante?

Non. Le directeur de cabinet de Jacques Barrot nous a poliment écoutés, pour nous confirmer que le règlement s’appliquerait. Il a également évoqué une période d’observation de deux ans pour voir comment nous allons nous accommoder de ce règlement. Mais nous savons déjà qu’il est impossible de travailler sans les 12 jours.

– La mobilisation doit-elle continuer?

À la sortie de la réunion, les représentants allemands et autrichiens se disaient en faveur d’une nouvelle action. Du côté de la FNTV, c’était plutôt le consensus mou.

Seuls Michel Seyt, le vice-président de la FNTV, et moi-même restions déterminés et remontés. À l’inverse de Serge Nossovitch et Serge Fouquet, nous avons des cars dans notre cour.

– Le Snet peut-il assumer ce rôle de mobilisateur?

Il n’en a pas la vocation, il existe une fédération nationale pour cela. Mais si je dois mener des actions en faveur de la défense de la profession, je le ferai. Il faut faire signer par toutes les fédérations des États membres une grande pétition dans laquelle elles s’engagent à ne pas respecter ce règlement. Il faudrait également faire pression sur notre ministère de tutelle. Pourquoi ne pas organiser un mouvement similaire à celui du 14 mars en France?

"Nous avons été entendus"

– Quels enseignements tirez-vous de la mobilisation du 14 mars?

Il y a deux points positifs que je retiendrai. En premier lieu, la très forte mobilisation, française et européenne, doit être interprétée comme un signe fort. Je pense que tel à été le cas à la Commission européenne.

Nous avons été entendus, même si la loi s’appliquera bien le 11 avril prochain.

Le second point positif, c’est que nous avons réussi à mettre un pied au coin de la porte de cette énorme machine qu’est la Commission européenne. C’est une réussite en soi, et ce sentiment est partagé par les autres fédérations. Il nous a semblé que le directeur de cabinet de Jacques Barrot a bien intégré qu’il était essentiel de différencier le transport de marchandises de celui de voyageurs, surtout pour l’activité touristique.

– Qu’avez-vous obtenu à la fin de cette réunion?

Il nous a assuré qu’il était disposé à convoquer les ministres des Transports afin de provoquer des propositions d’amendements.

Cela prendra du temps, mais la situation pourrait évoluer d’ici à 2008. Nous avons demandé la possibilité pour nos conducteurs d’opérer un petit service de navette durant cette journée obligatoire de repos. L’idée est de trouver des solutions pour ne pas parquer le groupe dans un lieu précis. Il attend d’autres propositions qui pourraient être formulées par l’Iru.

– Cet organisme est très critiqué, notamment dans l’incapacité dont elle aurait fait preuve pour défendre les intérêts de la profession face à ce règlement?

Je ne dispose pas assez d’antériorité pour me prononcer clairement sur le sujet. L’Iru, mais aussi la FNTV, ont sans doute manqué de réactivité. Nous ne devons pas relâcher la pression sur cet organe pour qu’il assume son rôle de lobbyiste auprès de la Commission. S’il faut se montrer discourtois, nous le ferons.

– D’autres actions similaires à la mobilisation du 14 mars sont-elles envisagées?

Pas pour le moment, et je ne pense pas que ce soit nécessaire. Nous avons été entendus, il faut poursuivre ce dialogue.

Nous le ferons également avec le futur ministre des Transports.

Si une autre action devait être menée, il faudrait se montrer prêts à passer à un niveau supérieur. Mais pour le moment, il faut se garder de pousser le bouchon trop loin.

LE RÈGLEMENT CE 561/2006 EN QUESTION

À partir du 11 avril 2007

Le règlement CE 561/2006 impose dès le 11 avril prochain de nouvelles pratiques dans l’activité des conducteur d’autocars.

Conduite

La dérogation de conduite continue de 12 jours est supprimée pour les transports internationaux.

Repos

Le nouveau règlement instaure également une modification du temps de repos hebdomadaire. Il doit être de 45 heures après six jours de conduite, avec possibilité de prendre une semaine sur deux un repos réduit de 24 h. Le règlement impose également un repos de 45 h au moins tous les 15 jours.

Repos journalier

Il reste identique en mode normal (11 heures consécutives au minimum).

Le repos journalier fractionné connaît en revanche des modifications. Désormais, il est de 12 heures en cas de fractionnement du repos en deux périodes dont l’une est au minimum de 9 heures consécutives.

Pause

L’intervention minimale de 45 minutes ne peut être fractionnée qu’en deux périodes de 30 et 15 minutes.

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Auteur

  • David Reibenberg
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