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Les Canaries en tramway

Pour lutter contre la saturation automobile qui l’asphyxie, Ténérife, la plus grande île des Canaries, a fait le choix du tramway. Un exemple que les territoires français d’outre-mer pourraient méditer.

La situation de Ténérife, la plus grande des sept îles que compte l’archipel des Canaries, est assez classique: un espace habitable limité à 500 km2 (un quart de la surface), une explosion démographique avec aujourd’hui un million de résidents et 5,5 millions de visiteurs chaque année, et plus de 500 000 automobiles engorgeant le réseau routier. Autant de facteurs qui déstabilisent l’écologie et l’économie de ce territoire espagnol perdu dans l’Atlantique au large de la Mauritanie.

Le Cabildo (1), l’autorité organisatrice de l’île, a donc choisi en 2000 de réaliser un tramway pour commencer à inverser un processus de saturation destructeur. En 2003, l’AO lance un appel d’offres pour trouver son partenaire technologique. Transdev remporte le contrat de trente ans. Les travaux commencent la même année et la mise en service a eu lieu le 2 juin dernier.

Le nouveau tramway de Ténérife, un Citadis d’Alstom baptisé Tranvia, a été mis en œuvre et exploité par la société Métropolitano. Elle est détenue à 86 % par le Cabildo, et à 14 % par Ténémétro, dont Transdev détient 60 % (2).

Un montage "à la française"

Un montage qui rappelle celui des sociétés d’économie mixte, grande spécialité du groupe français. “Ce montage a permis de minimiser les risques, explique Laurent Vincendet, directeur adjoint de projet, d’assurer le non dépassement des coûts et des dates de réalisation. Il a aussi été le garant de la bonne formation du personnel.” Les 12,5 kilomètres de ligne traversent Santa Cruz de part en part, et relient cette agglomération à celle de La Laguna, l’ancienne capitale. Deux pôles d’échanges multimodaux ont été réalisés aux extrémités de la ligne, avec une connexion au réseau d’autobus, taxis et parking relais. L’ensemble des lignes de bus est d’ailleurs en phase de restructuration pour s’adapter à ce nouveau venu. D’ores et déjà, le Cabildo a lancé les études pour deux extensions qui portent sur un total de trois kilomètres. Le budget envisagé est de l’ordre de 40 millions d’euros, et les travaux pourraient débuter dès 2009. L’intégration urbaine du tram a été particulièrement étudiée au niveau des 21 stations, mais aussi des 98 passages piétons qui parsèment le parcours. Au total, plus 1 300 arbres ont été plantés dans la ville.

Si toute l’agglomération attend beaucoup de cette mise en service, c’est à La Laguna, cité voisine, que les premiers effets devraient se faire le plus rapidement sentir. Les deux villes sont en fait reliées par les quartiers les plus populaires de l’agglomération. À cheval sur les deux territoires administratifs, se trouvent aussi l’université et deux grands centres hospitaliers. “Avant le lancement du tramway, tous les étudiants et les gens qui devaient se rendre à l’hôpital prenaient leur voiture, explique Ana Oramas, maire de La Laguna. Tous ces mouvements représentent 60 000 voitures par jour. Aujourd’hui, ces deux pôles d’attraction sont à moins d’un quart d’heure de tram des deux centres villes. Nous allons pouvoir éviter l’asphyxie.”

"L’autonomie des femmes passe par le tramway"

“Dans un même ordre d’idée, poursuit Ana Oramas, en quelques jours d’exploitation, nos concitoyennes ont découvert qu’il n’était plus nécessaire d’attendre leur mari et la voiture familiale pour aller faire leurs courses dans le centre ville. Elles ont gagné en autonomie. Je suis sûre que, très rapidement, cette nouvelle offre de transport va améliorer la qualité de vie dans notre île”.

Ana Oramas attend aussi beaucoup du tramway au niveau touristique. Sa ville, classée au patrimoine mondial de l’Unesco pour son architecture coloniale espagnole du XVIe siècle, est dorénavant à 35 mn en tramway du port de croisière. Les 200 000 touristes qui la visitaient chaque année passaient, avant le 2 juin, plus de trois heures aller-retour dans un autocar.

Une révolution tarifaire

L’exploitation des premiers jours est en effet prometteuse. Aux 100 000 voyageurs de l’inauguration, se sont ajoutés 25 000 usagers en moyenne par jour sur la première semaine d’exploitation. Pour atteindre les 35 000 escomptés, Métropolitano a entamé une modification profonde du système tarifaire.

Jusqu’à présent, la clientèle achetait des bons de 12 ou 30 euros, débités au fur et à mesure des trajets effectués (de 96 cts à 1,25 euro selon les cas). Premier pas vers une tarification intégrée, une carte d’abonnement a vu le jour le 2 juin. Elle couvre l’ensemble de l’aire métropolitaine (un rayon de 12 kilomètres autour de Santa Cruz) et, est valable sur le tram et trente lignes de bus. Pour 40 euros, elle donne droit à un nombre de voyages illimité, trente jours à partir de la première validation. La prochaine étape devrait consister en la mise en œuvre d’un billet sans contact, le projet est déjà à l’étude.

Le président du Cabildo, Ricardo Melchior, vient d’être réélu en partie grâce à la réussite du projet de tramway. Il devrait donc continuer sur cette voie.

(1) Le Cabildo, dont le président est élu sur chacune des îles de l’archipel au suffrage universel tous les quatre ans, est une autorité administrative qui se situe entre le gouvernement de la province des Canaries et les communes de l’île. Entre autres compétences, il assure celle du transport. Le budget du Cabildo de Ténérife est le troisième d’Espagne, après ceux des agglomérations de Madrid et de Barcelone.

(2) 30 % sont détenus par la société de construction portugaise Somag, et 10 % par l’espagnole Ineco, spécialiste des études et de l’ingéniérie des transports.

TRANVIA EN CHIFFRES

→ 12,5 km de ligne.

→ 20 rames en exploitation (18 aux heures de pointe).

→ 21 stations.

→ Cadencement toutes les 5 mn à partir du 1er septembre.

→ Amplitude horaire: de 5 h 30 à 24 h.

→ Temps de parcours total: 37 mn.

→ 340 millions d’euros d’investissement.

→ 134 personnes employées, dont 60 conducteurs.

→ 35 000 voyageurs / jour espérés.

5 questions à…
RICARDO MELCHIOR PRÉSIDENT DU CABILDO DE TÉNÉRIFE

– Quel constat vous a poussé à faire le choix du tramway pour l’agglomération de Santa Cruz?

Le premier tramway est arrivé sur l’île en 1901, et en a disparu en 1956. À cette époque, il y avait 5 000 voitures sur Ténérife. Aujourd’hui, il y en a 500 000, et la densité de population a été multipliée par 300.

Entre-temps, l’île n’a pas grandi, et seul un quart des 2 000 km2 de notre territoire étant constructible, nous risquions une asphyxie très rapide.

Le seul moyen pour nous de sortir de cette spirale infernale était de mettre en œuvre un service de transport rapide et efficace, capable de concurrencer la voiture. Nous avons fait le choix du tramway pour cela.

– Cette orientation a-t-elle remporté rapidement l’adhésion de vos administrés?

Pas vraiment. Beaucoup de gens se rappelaient des déboires de nos vieux tramways avant qu’ils ne soient retirés du service. Nous avons donc dû parler de trains légers plutôt que de tramway.

Ensuite, comme nous sommes sur une île, les habitants n’ont pas de modèles positifs sous les yeux. Enfin, le choix du trajet, entre Santa Cruz et l’ancienne capitale de La Laguna, est un véritable défi technologique à cause des dénivelés de 500 m en moins de cinq kilomètres.

Tout cela a transformé les sept années nécessaires à la réalisation de ce projet en véritable parcours du combattant.

– Quelles premières retombées attendez-vous de la mise en service depuis le 2 juin dernier?

Je suis convaincu que pour empêcher les habitants de Santa Cruz de quitter la capitale en étendant ainsi l’aire urbaine sur une surface qui nous est comptée, il faut améliorer la qualité de vie dans la ville.

Le tramway va y contribuer en diminuant la congestion automobile. Le tram provoquera aussi une rupture des mentalités. J’espère que chacun se sentira plus responsable de l’écologie de notre île.

– Envisagez-vous des mesures contre les automobiles?

D’abord, nous avons racheté l’entreprise Titsa, qui exploite l’ensemble des bus de la ville. En tant qu’autorité unique, nous pourrons harmoniser les deux services. Ensuite, nous envisageons d’interdire le stationnement en centre ville, nous mettrons en place un péage urbain aux heures de pointe et encouragerons le covoiturage.

– Avez-vous d’autres projets de transport public pour l’île?

Aujourd’hui, nous ne pouvons plus construire de routes. Le réseau actuel, long de 1 400 km, est totalement saturé. La grande difficulté économique de Ténérife, c’est que les emplois se trouvent au sud, dans la zone fortement touristique, alors que le chômage est au nord, dans la région de la capitale. Entre les deux, il y a 80 km de routes encombrées. Comme les gens du nord ne veulent pas passer la moitié de leur journée sur la route, les employeurs du sud sont obligés d’avoir recours à des travailleurs immigrés.

C’est une aberration économique pour notre petit territoire. Nous avons donc comme projet de construire un train rapide qui mettrait Santa Cruz à 35 mn du Sud. Le tracé est inscrit au plan territorial de l’île et les terrains sont réservés.

Les pourparlers avec Madrid sont en cours pour l’obtention des crédits nécessaires.

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Auteur

  • Pierre Cossard
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