Corinne Lepage ne voit pas d’un très bon œil les biocarburants. En tout cas ceux de première génération qui captent tous les financements. L’avocate engagée en politique plaide pour des investissements plus réfléchis et donc mieux équilibrés, afin d’éviter les erreurs de filière.
On peut nourrir une forte fibre écologiste et ne pas s’agenouiller devant le “saint biocarburant”. Corinne Lepage, ex-ministre de l’Environnement et présidente du parti politique Cap 21, a pris très tôt son bâton de pèlerin pour prêcher une parole dissidente à la promotion de l’éthanol ou autre biodiesel.
– Lorsque Thierry Breton et Alain Prost avaient annoncé le lancement de l’E85, j’avais été une des premières à déclarer qu’il s’agissait d’une mauvaise idée. À l’époque, j’ai eu le sentiment de prêcher dans le désert. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
– Je ne suis pas opposée aux agrocarburants (ce terme me semble plus correct), mais à la filière éthanol telle qu’elle se développe aujourd’hui. En premier lieu pour une raison économique. Le prix de revient de l’E85 est très élevé. Pour vendre le litre à 0,80 euro et atteindre les objectifs d’incorporation de 5,75 %, il faudra dépenser entre 4 et 5 milliards d’euros: c’est exorbitant.
Sur un plan écologique, l’éthanol n’est guère plus satisfaisant. Son écobilan est loin d’être flatteur. Les cultures des plantes nécessaires à sa production, notamment le maïs, sont très gourmandes en eau et en intrants. Ces cultures poussent également à la déforestation. C’est le cas au Brésil de manière indirecte, tout comme en Indonésie où les forêts sont délibérément abattues pour faire place aux palmiers à huile.
Il ne faut pas perdre de vue que la déforestation représente 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Enfin, le développement de la filière éthanol est une erreur sur un plan géostratégique. Nous allons consacrer une part considérable des terres arables à la production de plantes à vocation énergétique. Leur prix sera, dès lors, naturellement indexé sur celui de l’énergie, et grimpera plus aisément. On le constate déjà avec la hausse du prix des céréales.
– Les conditions climatiques ont en effet joué un rôle majeur. La part de responsabilité des agrocarburants est encore faible, mais ils constituent un facteur aggravant. Celui-ci ira grandissant car leurs perspectives de développement poussent à la spéculation.
– Les pays occidentaux ne sont pas épargnés. L’actualité récente le prouve. Le pouvoir d’achat stagne et le prix des denrées alimentaires augmente. La composition du panier de la ménagère s’en trouve modifiée. Pour pallier cette hausse des prix, on pourra se tourner dans un premier temps vers des produits de moins bonne qualité. Mais quand, poussés par la flambée des cours des matières premières, ceux-ci deviendront aussi trop chers, les problèmes se multiplieront. On peut trouver un substitut à l’essence, mais pas à la nourriture. Bien entendu, les pays les plus pauvres seront les plus fortement et rapidement touchés. Mais la crise peut s’étendre.
– Des principes, appliqués dans d’autres États membres, accréditent ma vision. Il faudrait une méthodologie de calcul européenne. En France, nous devons composer avec deux prismes déformants que sont l’importance du diesel et la FNSEA. Un mode de calcul communautaire faciliterait la mise en place d’un système de certification de la production des biocarburants.
– Le biodiesel présente un écobilan plus favorable. Il ne résout cependant pas le problème des particules. Je suis également favorable à l’utilisation d’huile végétale, dont l’écobilan est excellent. Considérer que le secteur primaire aurait la possibilité d’utiliser ce carburant à des fins professionnelles en bénéficiant d’une détaxe serait plus juste et plus efficace qu’un remboursement de TIPP.
– Il me semblerait plus efficace de concentrer les efforts et les investissements sur les agrocarburants de deuxième génération. Cela permettrait d’accélérer la maturité de la filière lignocellulosique.
Je suis persuadée que des investissements bien utilisés nous permettraient de prendre un raccourci dans cette direction. Le problème hexagonal est que nous faisons face aux intérêts conjugués de l’État et du lobby agricole en faveur de la première génération. Le développement des cultures énergétiques constitue un formidable sas en vue de la baisse des subventions. De plus, pour l’État, c’est la possibilité de présenter des résultats immédiatement visibles.
– Je ne suis pas contre des investissements modestes, s’ils sont bien réalisés. L’erreur serait de s’enfermer dans une technologie qui ne supporte pas le passage à la deuxième génération. Il ne faut pas se mettre un boulet avec la première génération mais bien penser les investissements réalisés dès aujourd’hui.
D’une manière plus générale, face à la problématique des agrocarburants, je pense qu’on doit éviter tout dogmatisme. Il faut au contraire faire preuve de pragmatisme, en gardant à l’esprit qu’il y a beaucoup d’objectifs à atteindre simultanément. Nous avons d’autant moins le droit de faire des erreurs de filière dès le départ.
