Poudre aux yeux ou tournant historique en faveur des transports publics? Poussés par l’urgence de la lutte contre le réchauffement et par la hausse spectaculaire des carburants, les élus réunis à Clermont-Ferrand pour les Rencontres du transport public sont en passe d’obtenir les moyens d’agir.
Le Grenelle de l’environnement va-t-il accoucher d’une souris ou donner un vrai coup de pouce au transport public? Jean-Louis Borloo va offrir prochainement la présidence du comité de pilotage des transports urbains et périurbains à Michel Destot (dirigeant du Gart et de l’Association des grandes villes de France). Et Dominique Bussereau a réaffirmé aux élus réunis du 7 au 9 novembre à Clermont-Ferrand pour les XXIe Rencontres du transport public, que l’État voulait réinvestir financièrement dans les transports urbains. Il va bien le falloir pour payer les 1 500 km de lignes de tramway et de bus en site propre décidés au Grenelle. Le secrétaire d’État a aussi indiqué que le gouvernement était prêt à élargir, d’ici à fin 2008, les compétences des communautés urbaines et des communautés d’agglomération.
Celles-ci pourraient reprendre la main sur les questions d’urbanisme (pour favoriser l’habitat des secteurs desservis par les transports publics), et aussi sur celles de voirie, de gestion du stationnement, et de police de la circulation.
Retoqué sous l’ère chiraquienne, le rapport de Christian Philipp est donc de nouveau sur la table. Il proposait de transférer la gestion du stationnement aux autorités organisatrices des transports urbains, et d’utiliser les revenus des amendes pour financer leurs politiques de transport.
Autre piste de financement évoquée par Dominique Bussereau: utiliser une partie des plus-values foncières qui résultent des nouvelles dessertes de transport public. Autrement dit, si votre logement a pris de la valeur grâce au passage du tramway à proximité, le produit de la plus-value servirait en partie à payer d’autres investissements de transport public.
“Ces rencontres interviennent à un moment où notre pays fait des choix forts de développement. Dans cette nouvelle dynamique, les transports, et particulièrement les transports collectifs, ont un rôle essentiel à jouer”, a déclaré Dominique Bussereau, qui a aussi promis un TGV à Clermont-Ferrand. Ce qui a non seulement satisfait les élus locaux, mais aussi Brice Hortefeux, le ministre de l’Immigration venu clôturer l’événement parce qu’il lorgne sur la capitale auvergnate aux municipales de mars 2008.
Des promesses qui ragaillardissent les esprits après quatre années de vaches maigres suite au gel des subventions publiques en faveur des transports publics. Même les exploitants privés se sentent pousser des ailes, et avancent l’idée d’une refonte de la tarification des transports publics: “Il faut trouver un meilleur équilibre entre le prix payé par l’usager et celui supporté par la collectivité. Nous militons en faveur d’un meilleur affichage du coût de la mobilité pour que les usagers sachent combien coûte vraiment leur voyage. Il faut aussi augmenter les tarifs lorsque des investissements sont réalisés et que la qualité du service est au rendez-vous”, avance Michel Cornil, président de l’Union des transports publics et ferroviaires (voir encadré p. 65). Mais plus que les effets d’annonce, les promesses ministérielles et les réclamations des exploitants, ce sont les comportements des Français qui prennent les décideurs de court. Les citoyens passent à l’acte et vont peut-être obliger les élus à agir plus vite qu’ils ne le souhaitent.
Depuis 2005 en effet, les Français utilisent moins la voiture, comme le montrent le rapport de la Commission des comptes transports de la Nation, et les enquêtes “Ménages déplacements” réalisées récemment à Lille et à Lyon. En dix ans, l’usage de l’automobile recule de 4,5 % dans l’agglomération lyonnaise, tandis que les transports publics, les deux-roues et la marche progressent d’autant.
Un virage culturel et une prise de conscience qu’atteste le sondage TNS Sofres commandé par le GIE Objectif transport public (voir ci-dessous) et présenté à Clermont-Ferrand.
"Si nous décidons d’élargir nos champs d’intervention pour prendre en charge les ramassages scolaires dans un rayon de deux kilomètres autour des écoles, nous lancerons un système de transport scolaire en Pédibus".
Une représentante du conseil général de Saône-et-Loire.
"Le Grenelle a permis de poser les problèmes et d’accélérer la prise de conscience, sans que les solutions soient encore très claires, notamment dans les transports".
Michel Cornil, président de l’UTP.
"Il faut faire la ville qui va avec le transport collectif car si la voiture a si bien marché, c’est parce qu’on a fait la ville qui allait avec […] Mais la non-émission de gaz à effet de serre va coûter cher car il n’y a pas de réserve d’infrastructure pour le report vers des modes de transport non-polluants. On ne va pas doubler l’usage des transports collectifs en dix ans avec du transport à la demande et des centrales de mobilité, il va falloir des transports lourds et il faudra les financer".
Francis Beaucire, géographe urbaniste, professeur à Paris I Sorbonne.
"Pour respecter l’engagement de l’Union européenne de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050, il va falloir économiser 830 millions de tonnes de CO2, les voitures représentant 12 % de ces émissions". Isabelle Caradaz, Direction générale de l’énergie et des transports à la Commission européenne, auteur d’un Livre Vert récent sur les transports urbains.
"Les Français sont prêts à faire plus d’efforts dans leurs comportements de déplacement que ne le croient les élus. Mais le décalage de perception sur les mesures à prendre pour lutter contre la pollution s’effrite, nous partageons le même sentiment d’urgence".
Michel Destot, maire de Grenoble, président du Gart et de l’Association des grandes villes de France.
"Quand la collectivité paie 100, le client du transport collectif paie 20. Cette charge est prise sur les budgets transport des autorités organisatrices. Il faut des recettes et des compétences nouvelles pour faire face à des mesures nouvelles".
Bernard Charrier, président d’Agir et représentant de l’Association des maires de France au Grenelle de l’environnement.
Encore frileux il y a deux ans sur les mesures à prendre pour enrayer la croissance de l’automobile en ville, les maires partagent aujourd’hui le même sentiment d’urgence que la majorité des Français. C’est ce qui ressort du dernier sondage réalisé par TNS Sofres pour le GIE Objectif transport public (1) qui fait le point sur leur opinion comparée. Jugez plutôt:
– 70 % des Français et 82 % des maires citent la circulation automobile comme principal émetteur des gaz à effet de serre (GES).
– 84 % des Français sont prêts à utiliser plus souvent les transports collectifs en ville. 73 % des maires estiment le développement des transports collectifs prioritaire pour réduire les GES.
– 72 % des Français et 75 % des maires sont favorables à une taxation particulière des 4×4.
– 84 % des Français et 75 % des maires sont favorables à l’aménagement de voies réservées aux bus et cars sur les routes et les voies rapides.
– 76 % des Français et 74 % des maires sont favorables à l’interdiction d’une partie de la ville à la circulation automobile.
– 67 % des Français et 64 % des maires rejettent l’idée des péages urbains.
– 65 % des Français et 57 % des maires sont contre la réduction des places de stationnement en ville.
– 8 français sur 10 se disent prêts à restreindre l’usage de la voiture en cas de pics de pollution ou pour accéder aux centres villes.
– 76 % des Français et 53 % des maires sont favorables à une réduction de la vitesse de 10 km/h sur autoroutes.
(1) Ce GIE créé en 2005 rassemble le Groupement des autorités responsables des transports et l’Union des transports publics et ferroviaires. Le sondage a été effectué par téléphone en septembre et octobre 2007 selon la méthode des quotas auprès d’un échantillon national de 1 006 personnes et de 200 élus. Résultats complets: www. tns-sofres.com/etudes/pol/081107_transportspublics.pdf
De plus en plus de citadins empruntent les transports publics (4,4 % en 2006), mais il y a de moins en moins d’argent dans les caisses: "Les recettes des clients n’ont cessé de baisser en part relative depuis dix ans", selon l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP).
Plus modérés dans leur analyse, les élus du transport réunis au sein du Gart constatent que le taux de couverture des charges d’exploitation par les recettes tarifaires se maintient à 32 %, au même niveau qu’en 2005. Malgré tout, l’UTP milite pour un meilleur équilibre entre le prix payé par l’usager et celui supporté par les collectivités locales.
Autrement dit, afficher le coût réel du déplacement sur les billets (tarif normal ou réduit), et indiquer qui paie. "En moyenne, un usager paie 20 % du coût réel de son déplacement, mais il ne le sait pas", insiste Bruno Gazeau, secrétaire général de l’UTP.
Les collectivités locales financent en moyenne 86 euros par habitant pour l’exploitation des réseaux. "Les autorités organisatrices doivent être informées des impacts de leurs décisions tant en matière de niveau de prix trop bas que de réductions et de gratuité. Le recours à la fiscalité pour équilibrer les budgets d’exploitation des réseaux de transport réduit les marges de manœuvre pour leur développement […] La tarification devient une simple variable d’ajustement", critique l’UTP.
Si les recettes ne pourront jamais couvrir à elles seules les charges d’exploitation des transports publics, le syndicat préconise de chercher les moyens d’augmenter la contribution directe des clients: "Il est légitime d’accroître les tarifs lorsque des investissements sont réalisés et que la qualité du service est au rendez-vous", conclut l’UTP.
Mais à quelques mois des élections municipales, et en pleine hausse du prix du carburant, ce message des transporteurs risque fort de ne pas être entendu par les élus locaux.
