La Creuse, c’est un peu le désert français. Comment mettre en place des transports collectifs dans des zones très rurales, vastes et dépeuplées? Une équation ardue malgré l’urgence des besoins.
L’information peut sembler anodine: le conseil général de la Creuse vient d’éditer un guide horaire de ses transports collectifs. Mais dans ce département, un tel document est une première! La Creuse bat en effet des records en matière de transports collectifs. Records dont elle se passerait d’ailleurs volontiers mais qu’elle doit assumer. “Pour accueillir de nouvelles populations, en particulier pour que des familles s’installent dans nos campagnes, il faut proposer un certain nombre de services dont le transport, notamment scolaire”, explique Philippe Breuil, conseiller général en charge des transports. En deux chiffres, il pose les termes de la délicate équation à résoudre: la Creuse compte 124 517 habitants répartis sur 5 565 km2, soit 22 habitants/km2.
Avec de tels paramètres, mettre en place un réseau de transports collectifs relève de la gageure. D’autant que le conseil général a fait des choix ambitieux. Le département a ainsi décidé de prendre en charge 85 % du coût de transport de chacun des 7 500 élèves (dont plus de 1 000 internes). Un taux qui est sans doute parmi les plus élevés de France.
Le conseil général a aussi opté pour un transport au plus près du domicile, et non uniquement jusqu’aux villages. Alors que la législation n’impose la prise en charge des scolaires que lorsque leur domicile est à plus de trois km de l’établissement, les élus ont réduit cette distance à un km. De quoi augmenter sensiblement le nombre d’élèves à transporter, donc le besoin en capacité et le coût final (8,2 millions d’euros inscrits au budget 2007).
Enfin, les regroupements pédagogiques – la fermeture d’écoles et l’affectation de leurs élèves dans un établissement plus lointain – entraînent une extension des bassins scolaires, et des circuits de ramassage. Certains dépassent les 40 km et deux heures de trajet, quand le maximum préconisé par l’Éducation nationale est fixé à 1 h 30.
La suppression prévue de la carte scolaire a donc de quoi sérieusement inquiéter. "Le conseil général devra nécessairement maintenir une sectorisation du transport scolaire, prévoit Bouchaïb Khallouky, le responsable du service transport du département. Pour desservir les 5 000 points d’arrêt répartis sur les 450 circuits, il nous faut déjà 300 véhicules et 200 contrats avec 14 régies communales, 20 exploitants privés et 106 opérateurs secondaires, ce qui ne doit pas être loin d’un record". De quoi, compte tenu du taux de prise en charge de 85 %, établir un autre record en terme de coût du transport scolaire pour chaque élève: 850 euros par an. Et cette moyenne ne tient pas compte du coût de transport de chacun des 80 élèves handicapés du département: 4 000 euros par an. C’est aussi sans compter avec les coûts annexes, comme l’aménagement des 5 000 points d’arrêt. Ils sont souvent perdus en pleine campagne, et la législation demande de les équiper pour les PMR (personnes à mobilité réduite) d’ici 2015. "Entre le surcoût pour les véhicules équipés PMR et celui pour les points d’arrêt, ça risque d’être compliqué" estime Bouchaïb Khallouky.
Le maintien lui-même de lignes régulières est complexe. "Il y en a 21, dont 12 à fréquence quotidienne – qui servent également aux scolaires – et 9 hebdomadaires, dont 2 lignes de marché", précise Bouchaïb Khallouky. Le réseau a été refondu en 2003, avec le schéma départemental de transport de voyageurs, ce qui a permis de sauver plusieurs lignes. Il existait auparavant trois types de convention, les 12 exploitants sont désormais soumis à une délégation de service public de sept ans aux risques et périls aménagés, c’est-à-dire avec un forfait minimum garanti. Ce sont eux qui fixent la consistance du service et les tarifs.
Dans l’avenir, le transport à la demande (TAD) paraît donc le seul moyen capable de se développer. Il existe déjà 28 circuits de ce type sur le département, qui couvrent 50 communes à l’initiative exclusive d’AO2 (communes ou communautés de communes). Avec un taux de subvention de 50 % du déficit de fonctionnement si le service est payant, de 25 % du coût s’il est gratuit. Soit une charge pour le département de 30 000 euros par an pour 2 500 voyageurs.
Des usagers qui, en moyenne, versent 2,5 euros pour un voyage qui coûte 12 euros à la collectivité. Sans doute un autre record…
En Creuse, aucune ville n’a de plan de déplacement urbain (PDU). Guéret, la préfecture de 14 200 habitants, dispose non de transports collectifs mais d’un "transport de proximité". À savoir un minibus qui parcourt trois fois par jour – quatre fois les jeudis et mardis, jours de marché – un circuit en forme de trèfle à quatre feuilles. Coût pour l’usager du service disponible du mardi au samedi: 1 euro l’aller-retour, 4,20 euros pour dix voyages. Avec 7 200 tickets vendus dans l’année, le déficit atteint 150 000 euros pour un budget de 170 000 euros.
"C’est bien pour les personnes âgées, mais ce n’est pas pleinement satisfaisant, concède Jean Bernard Damiens, élu Vert en charge des transports à Guéret. Il existe une demande, notamment de la gare vers le centre ville, mais nous butons sur les financements. Sans doute faut-il réfléchir à un transport à l’échelle de la communauté de communes, voire du pays. Mais ça reste un territoire vaste pour une population dispersée…"
