Interview Il y a un peu plus d’un an, Dietrich Carebus Group était amputé de sa direction et d’une partie de ses cadres. Touché, l’Alsacien n’a jamais été coulé. Plus que jamais aux côtés de Temsa, il lance en parallèle un nouveau minicar dans sa gamme Ingwi et – surtout – va introduire Yutong sur le marché français. Pierre Reinhart, président de Dietrich Carebus Group, dévoile sa stratégie.
Comment avez-vous digéré les différents départs, notamment celui de votre directeur général?
– Pierre Reinhart: Je dirais qu’au final cela a été un mal pour un bien. Nous n’avons pas réembauché. En revanche, avec mon directeur financier et associé, Jacob Adam, nous en avons profité pour recentrer la stratégie du groupe. Ainsi, nous avons présenté fin septembre une nouvelle organisation de travail. Elle doit nous permettre d’améliorer la circulation de l’information en interne et d’être plus proches de nos clients. Les responsabilités et devoirs des différents individus ont été étendus et précisés. L’objectif est de faire en sorte que nos différentes implantations fonctionnent à la manière de concessions rattachées à un siège où sont prises les décisions de groupe et fixées les grandes orientations. Ainsi, les différents sites devraient gagner en autonomie pour les actions du quotidien. Les départs ont été parfaitement digérés, ils ont permis l’éclosion de nouvelles compétences en interne. À titre personnel, j’en ai profité pour me replonger dans la réalité et le fonctionnement quotidien du groupe. Je suis retourné plus souvent sur le terrain avec les commerciaux. Ainsi, j’ai mieux pris la mesure de leurs besoins. Aujourd’hui, ils disposent des outils leur permettant d’être le plus performant possible.
Changement de l’équipe dirigeante, bouleversement des effectifs en Europe, rumeurs de ventes… Le quotidien de Temsa n’a pas été calme ces derniers temps. Quelles ont été les conséquences pour vous?
– Dietrich Carebus Group n’a pas été affecté par ces remous. Notre partenaire a traversé la crise qui touchait l’économie turque comme il a l’habitude de le faire, sans trop de concession et dans l’attente d’une reprise qui est aujourd’hui effective en Turquie. Mais durant cette période nos interlocuteurs au sein de l’usine sont restés les mêmes, nous n’avons pas connu de période de flottement. L’amélioration continue des produits apporte la meilleure des preuves.
Durant cette période, avez-vous rappelé à Temsa que vous étiez prêts à assurer la commercialisation de la gamme au-delà de l’Hexagone?
– C’est un dossier que j’avais souvent évoqué par le passé, avant même la constitution de Temsa Europe. Je n’ai pas cherché à profiter de la réorganisation de Temsa Europe pour rediscuter du sujet. Temsa est au courant de mes capacités et du savoir-faire du groupe. Ils savent où me trouver s’ils estiment avoir besoin de moi.
Les incertitudes qui planaient sur Temsa ont-elles incité votre groupe à travailler avec Yutong?
– Ce n’est pas le cas, les contacts avec Yutong ont été initiés il y a plus de deux ans. C’est le contexte économique européen et l’évolution du marché français qui m’ont orienté dans cette direction. Les opérateurs ont tendance à s’appauvrir du fait de marges toujours plus serrées. Avec Yutong, je vais leur proposer une offre plus en adéquation avec la réalité économique des marchés auxquels ils répondent. Il me semblait être un devoir de répondre à leurs attentes. Notre destin est intimement lié à celui de nos clients, nous ne pouvons feindre d’ignorer leurs préoccupations.
Temsa ne vous permet plus de satisfaire les attentes financières des transporteurs?
– En plus de dix ans, nous sommes parvenus à installer Temsa sur un segment de marché où les véhicules se distinguent davantage sous leurs aspects qualitatifs. Je pense qu’il existe un autre créneau où la notion de prix est déterminante. Pour y prendre part, il me semblait judicieux d’introduire sur le marché un acteur venu d’Asie. C’est aussi une manière de préparer l’avenir, car un jour viendra où les industriels chinois n’attendront plus le soutien d’un partenaire européen pour venir sur nos marchés. Avec Yutong, nous allons mieux amortir les investissements réalisés pour accompagner la croissance de Temsa. La qualité et la maturité de la gamme dégagent aujourd’hui du temps et de la compétence au sein de notre service après-vente. Il sera disponible pour participer au lancement de Yutong. De cette façon, les coûts fixes de Dietrich Carebus Group seront mieux exploités.
Comment Temsa a-t-il accueilli la nouvelle de votre collaboration avec Yutong?
– Rien n’a été fait contre ou dans le dos de Temsa qui a accueilli la nouvelle avec la sérénité et la clairvoyance d’une grande société gérée par un holding. Les dirigeants de Temsa sont conscients que nous avons des exigences de rentabilité qui nous poussent naturellement à la diversification.
Les deux gammes ne risquent-elles pas de se faire de l’ombre?
– Nous devons mettre en place une cohabitation cohérente afin que les deux marques trouvent et gardent leur place sur le marché. Je pense que Temsa et Yutong se compléteront bien. L’objectif n’est pas de déshabiller Temsa pour vêtir Yutong. Notre but est bien de donner à Dietrich Carebus Group une nouvelle dimension. Temsa reste notre raison d’être. C’est une décision réfléchie que je n’aurais pas prise quelques années auparavant. La position de la marque Temsa et de Dietrich Carebus Group sur le marché français me permet de lancer ce nouveau challenge. Bien avant nous, d’autres constructeurs ont trouvé le bon équilibre en conservant plusieurs marques. Il n’y a rien d’impossible. Pour accompagner ce développement, nous avons recruté deux nouveaux commerciaux. Dans un premier temps, tous nos vendeurs commercialiseront les deux marques. Par la suite, en fonction des résultats, nous pourrons modifier notre approche et réorganiser nos équipes commerciales.
Quelle sera votre offre Yutong dans un premier temps?
– Nous exposons à Courtrai deux véhicules: un mixte de 10,8 m et un interurbain de 12,2 m. Il ne s’agit pas des versions définitives telles que nous les avons définies pour le marché français, mais il me semblait essentiel de montrer quelque chose de concret à nos clients. L’interurbain est un bon exemple de complémentarité avec la gamme Temsa. Il nous permettra de répondre à des marchés où le Tourmalin souffrait de son côté trop scolaire et où le Safari RD DD apportait une offre trop qualitative. Ainsi, avec Yutong nous segmentons l’offre Dietrich Carebus Group. D’autres véhicules viendront enrichir notre catalogue, mais il faut le temps nécessaire à l’européanisation des produits. En 2012, nous devrions présenter des nouveautés.
Quel est le poids de l’apport Dietrich Carebus Group dans une collaboration avec un géant comme Yutong, premier constructeur mondial, dans l’élaboration des produits?
– Le travail se fait en collaboration. Je retrouve ce que j’ai connu avec Temsa. Nous sommes impliqués dans la conception des nouveaux véhicules ou dans l’amélioration des produits existants afin qu’ils répondent aux standards européens. Aujourd’hui, nous multiplions les visites à l’usine avec nos équipes d’homologation technique et le service pièces de rechange. Le plan qualité est en train d’être mis en place. Nous souhaitons leur faire acquérir la sensibilité européenne dans l’approche de l’autocar. La mise en place d’une ligne de production réservée à l’Europe est un des objectifs. Mais, attention, nous n’avons pas la prétention d’apprendre à Yutong l’art de construire des cars et des bus. Ils ont la maîtrise et un outil industriel de premier rang avec des installations dernier cri. On parle du premier constructeur mondial. Yutong est notamment en pointe sur le plan des énergies propres. Nous comptons en profiter pour développer une offre qui se détachera de la concurrence.
Quand allez-vous démarrer la commercialisation, et avec quel objectif?
– Les premiers modèles de démonstrations arriveront à Ingwiller d’ici à la fin de l’année. Cela nous permettra de démarrer effectivement la commercialisation pour des livraisons en 2012. Il est trop tôt pour évoquer un objectif chiffré. Mais qu’importe la performance, nous disposons déjà du service après-vente taillé pour accompagner le développement. C’est aussi ce qui a séduit Yutong qui cherchait un réseau établi et pas un simple importateur.
Vous profitez aussi de Busworld pour étoffer la gamme mini Ingwi. Pouvez-vous nous en dire plus?
– Au modèle de 23 places, nous ajoutons le Ingwi 33. Pour le développer, nous avons monté un partenariat à trois avec Probus qui le distribuera en Allemagne, et Casas, le carrossier macédonien, qui réalise le véhicule. L’émulation générée par ce trio nous a permis de donner naissance à un véhicule inédit avec de l’avance sur l’offre de la concurrence en place. Nous avons notamment privilégié les matériaux légers comme l’Inox et les éléments composites, ainsi que les volumes. Nous devrions aussi être particulièrement bien placés sur le plan tarifaire à niveau d’équipement équivalent.
Quelles sont vos attentes commerciales avec l’Ingwi 33?
– La production a été lancée et les 25 premiers exemplaires ont été vendus avant même le lancement public à Courtrai. C’est la preuve de la grande confiance que nous accordent nos clients. En 2012, nous devrions être en mesure d’immatriculer entre 50 et 100 véhicules, majoritairement sur base Iveco Daily, car j’éprouve des difficultés à acheter les châssis Mercedes auprès d’Evobus en France. Mais je ne désespère pas de trouver une solution.
Revenons à Temsa. Quel bilan tirez-vous des trois trimestres écoulés?
– L’essentiel de notre activité a été fait. Nous avons vécu une année compliquée, mais c’est propre à l’ensemble du marché, ce n’est pas spécifique à Dietrich Carebus Group/Temsa. Nous proposons des produits répondant bien aux attentes de nos clients et depuis deux ans, nous avons atteint un niveau de qualité plus que satisfaisant. La question du niveau de finition et de performance d’un autocar Temsa ne se pose plus. La marque fait sans nulle doute partie du paysage.
Le lancement du MD9 répond-il à vos attentes?
– Entièrement. Ce véhicule reflète parfaitement la stratégie produits mise en place chez Temsa depuis plusieurs années. La précipitation n’a pas été à l’ordre du jour, et le MD 9 en a pleinement profité. Les trois années de développement nous permettent de proposer un autocar réellement abouti. Les vingt premiers exemplaires ont été livrés, je n’ai aucune remontée négative. Au contraire, les clients sont prêts à en commander d’autres! Ce véhicule se positionne sur un segment mou du marché où il y a une réelle place à prendre. C’est le petit car confortable et abordable qui faisait défaut dans les parcs des transporteurs. Je le présente sans hésitation comme un générateur de rentabilité. Les versions interurbaines avec double porte centrale et low entry lancées à Courtrai vont nous permettre de nous imposer davantage sur ce créneau.
Votre site francilien devait notamment vous permettre d’être plus présents chez les grands groupes. Qu’en est-il plus de deux ans après son ouverture?
– Une présence “parisienne” me semblait indispensable, mais il est vrai que nous n’avons pas encore récolté tous les fruits que nous attendions. Nous n’avons pas encore gagné notre ticket d’entrée chez les grands groupes. Nous n’étions sans doute pas encore assez mûrs pour nous placer chez ces clients. Mais j’ai le sentiment que les mentalités évoluent. Ils ne voient plus Temsa comme une nouvelle marque mais comme un acteur pertinent sur le marché. Notre partenariat avec le premier constructeur mondial ne manquera pas de renforcer notre crédibilité auprès des groupes. Dietrich Carebus Group se présentera avec une gamme multimarque complète et apte à satisfaire tous les besoins.
Dans cette optique, le marché de l’urbain semble incontournable. Qu’en est-il de l’Avenue, l’autobus lancé par Temsa à Hanovre en 2008?
– Nous avons commencé en 2011 les présentations dans les réseaux. Un exemplaire est en test à la RATP. Nous sommes désormais en mesure de répondre aux appels d’offres. Sur ce sujet, je n’ai jamais souhaité me précipiter. Il fallait laisser à Temsa le temps de faire mûrir son produit qui fait ses gammes sur le marché turc en premier lieu. C’est un nouveau marché pour nous et il était indispensable de disposer d’une offre de qualité. Dans un premier temps, notre équipe, qui répond aux appels d’offres interurbains, traitera aussi ceux concernant l’urbain. Potentiellement, nous avons toutes les cartes en main pour livrer les premiers véhicules en 2012.
