Grenelle de la mobilité
Lancé mi-janvier par Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine de Bordeaux, ce projet réuni les principaux acteurs et utilisateurs des infrastructures routières et de transport. Ils ont six mois pour présenter des solutions innovantes. L’agglomération est au bord de l’asphyxie.
RIEN N’Y FAIT. Malgré les dépenses faramineuses consacrées au tramway (1,3 milliard d’euros à ce jour), les transports en commun ne décollent pas à Bordeaux, affichant un petit 11 % des déplacements face à la voiture qui totalise 63 %. Résultat, l’agglomération étouffe, prisonnière du trafic auto. Les Bordelais consacrent en moyenne soixante-quatre minutes chaque jour à leurs déplacements, soit une minute de plus que l’an dernier. “Il est indécent d’attendre. J’ai donc décidé de mettre en place un Grenelle des mobilités métropolitaines qui doit permettre d’élaborer une nouvelle stratégie de déplacements. À partir du rapport final, qui sera rendu fin juin, un « new deal » de la mobilité sera mis en place”, a déclaré Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine de Bordeaux (Cub).
Les 196 participants au Grenelle avaient rendez-vous le 26 janvier à Bordeaux pour le lancement de cette opération de concertation. Ils sont issus de six collèges représentatifs: collectivités territoriales, État, employeurs, salariés, experts et associations (environnementales et d’usagers). Dans son discours d’ouverture, Vincent Feltesse a encouragé les acteurs à trouver des solutions simples et peu onéreuses pour fluidifier la circulation. Par exemple, en jouant sur les rythmes urbains ou en incitant à un usage plus collectif de la voiture: “Cinq voitures en circulation sur la rocade égalent en moyenne six personnes véhiculées. Or, si on arrive à en faire transporter sept, on réussit à alléger le trafic sur la rocade de 15 %, ce qui donne un résultat comparable à la réalisation d’un grand contournement autoroutier.” Le président de la Cub a également souligné que “le modèle local de mobilité ne répond ni aux exigences environnementales du moment, ni aux ambitions sociales et économiques de la métropole bordelaise”, constatant au passage que la raréfaction de l’argent public imposait aussi de nouvelles contraintes.
La Cub a confié à l’agence d’urbanisme a’urba le soin de piloter le Grenelle des mobilités. Pour son directeur, Jean-Marc Offner, un tel choix se justifie par le fait que son agence “compte des représentants des collectivités, de l’État, de la CCI, de l’université…” et qu’un procès en récupération politique serait malvenu. Six ateliers thématiques, présidés chacun par un membre de chaque collège, ont été mis en place: grands déplacements, mobilité et emploi, rythmes urbains, partage des futurs, transports collectifs et “la voiture autrement”. Chaque collège se retrouvera tous les mois, avec un ordre du jour déjà défini: constats, orientations, pistes d’actions et modes de réalisations. Des réunions intermédiaires qui rassemblent tous les intervenants sont également programmées. La charte éthique du participant prévoit notamment que “chaque personne s’engage à dépasser la simple défense des intérêts et des visions de la structure qu’il représente.” Une précision bienvenue, mais qui sera sans doute peu suivie d’effet, tant les revendications des uns et des autres sont éloignées, voire contradictoires, et soutenues à chaque fois avec force. Ainsi en va-t-il du grand contournement autoroutier de Bordeaux, serpent de mer défendu par l’ensemble du monde patronal depuis de nombreuses années, et combattu avec virulence par les associations environnementales et de représentants des transports en commun. Pour Nicole Pizzamiglia, présidente de l’atelier “grands déplacements”, et élue à la Chambre de commerce et d’industrie, “un grand contournement autoroutier par l’ouest permettra de désenclaver la Haute-Gironde, le Médoc, et de desservir le port et l’aéroport. L’agglomération doit passer de 700 000 habitants aujourd’hui à un million en 2030, alors que la rocade est de plus en plus souvent saturée. Où va-t-on mettre les nouveaux arrivants?” Un point de vue que réfute Christian Boucaret, président de l’atelier “rythmes urbains” et de l’Association des usagers des transports de la région Aquitaine: “La hausse du prix de l’énergie doit accélérer la construction d’un grand contournement ferroviaire autour de Bordeaux.” Et s’il ne se dit pas complètement opposé à l’éventuel grand contournement autoroutier, il donne néanmoins la priorité aux projets de court terme: “Les heures d’embauche des salariés et d’ouverture des écoles sont partout identiques. Ne pourrait-on pas envisager de décaler certains horaires pour éviter une heure de pointe sur la route et dans les transports?”
Étonnamment, Pierre Langrand, président de l’association Mouvable, qui réunit les trois AOT locales, a été désigné pour présider l’atelier “la voiture autrement”. Celui-ci admet sa surprise, mais relativise: “Le Grenelle pose la question de la mobilité au sens large. Toute la palette des modes de transport doit être étudiée, voire les non-déplacements avec le télétravail ou la livraison à domicile. Mon atelier abordera notamment la question du covoiturage. À l’échelle d’une agglomération comme Bordeaux, une telle solution, certes difficile à mettre en place, doit se faire via les clubs ou restaurants d’entreprises, les zones industrielles…” Un propos complété par Jean-Marc Offner: “Il ne faut pas raisonner sur de l’individuel, mais sur du collectif. Plutôt que de se demander: où peut-on trouver deux personnes qui travaillent et vivent au même endroit, il faut envisager la création de parkings de covoiturage où l’on se rendrait à vélo ou en voiture, et d’où partirait une voiture qui se dirigerait vers un autre parking de covoiturage. Les nouvelles technologies mobiles peuvent aider à rendre le système très efficace. Une certitude: si on fait les choses par petit bout, ça ne marche pas. Il faut une rupture évidente pour que tout le monde joue le jeu.”
Le directeur de l’agence d’urbanisme avance également des idées concernant les transports en commun: “Les élus assimilent trop les transports collectifs au tramway. Il faut sortir du « tout tramway ». Ce mode de transport, grandement plébiscité, ne va pas vite, et ne représente pas une solution pertinente au-delà des courtes distances. Je rappelle qu’il faut une heure pour aller d’un bout à l’autre d’une ligne. Une nouvelle maille, à l’échelle métropolitaine, doit voir le jour, comme l’exprime le Scot. La Cub, le département et la région ont déjà réfléchi sur l’interconnexion entre leurs réseaux. Le Grenelle devra passer à l’étape supérieure: un réseau métropolitain qui suppose que l’on s’entende sur la hiérarchie du territoire. Les collectivités réfléchissent souvent en terme d’égalitarisme territorial. Mais pour plus d’efficacité, il faut hiérarchiser.” À ce jour, si de nombreuses mairies sont desservies par le tramway, les deux grandes zones d’activités de l’agglomération, à Mérignac et Pessac, ne profitent que de lignes de bus.
La question des transports collectifs sera abordée par l’atelier 6, présidé par Michel Duvette, directeur de la Direction départementale des territoires et de la mer de Gironde. Alors que de nombreux projets liés au transport urbain sont déjà planifiés pour les prochaines années (3e phase du tramway ou BHNS notamment), celui-ci souhaite porter la réflexion de son groupe au-delà de la métropole. “Comment articuler l’offre de transport au niveau départemental? C’est la question centrale que nous devons nous poser. Pour cela, nous dégagerons d’abord des axes généraux assez consensuels sur les axes les plus pertinents et l’organisation territoriale. Puis, nous proposerons des actions concrètes sur l’aménagement du territoire ou le développement de certains services ou équipements. Mais je ne peux présager de ce qui va émerger de nos réflexions.” Pour les membres de l’atelier 6, l’objectif ultime est de proposer une stratégie qui incite les personnes à modifier leur pratique de mobilité pour abandonner leur voiture au profit de transports doux ou collectifs.
Jean-Marc Offner espère que les discussions à venir, jusqu’à l’été, “feront évoluer les idées initiales et permettront de faire émerger des propositions consensuelles. En associant les acteurs publics et privés, nous espérons que des solutions globales verront le jour. Tout le monde doit être acteur et prescripteur de ce Grenelle.”
