Infrastructures Le 27 septembre dernier, la communauté d’agglomération Plaine Commune
Alors que le gouvernement planche d’arrache-pied sur le projet de loi des finances pour 2013, les élus franciliens ne veulent pas rater le coche. Et l’enjeu est de taille puisque si la majorité précédente a posé les fondements du projet du Grand Paris, c’est au tour de celle fraîchement élue de prendre le relais sur les choix budgétaires et le respect du phasage des différents projets. Chantiers qui prennent du retard, gouvernance redondante, financements qui tardent à être bouclés, le Grand Paris a du plomb dans l’aile, du moins aux yeux d’une poignée d’élus qui joue des coudes pour se faire entendre et attirer l’attention sur les projets qui concernent leurs municipalités. Certains d’entre eux ont même ajouté quelques préalables à leurs engagements la veille de la signature de leurs Contrats de développement territorial (CDT), tandis que d’autres ont voté une motion relative à la poursuite des chantiers qui les touchent. L’heure est donc au coup de pression.
En Seine-Saint-Denis, les élus n’ont pas mâché leurs mots: “Nous en appelons à l’État et à la Société du Grand Paris (SGP) pour la réalisation du Grand Paris Express mais aussi aux régions et aux départements pour les autres projets!”, revendique Patrick Braouezec, député et président de Plaine Commune lors d’une conférence de presse le 27 septembre dernier à Saint-Denis (93). En coulisses, ce mot d’ordre est beaucoup plus stratégique qu’il n’y paraît dans la mesure où les politiques sont en pleine négociation du premier CDT, une démarche de contractualisation avec l’État qu’ils espèrent boucler d’ici à la fin 2013. Baptisé Territoire de la culture et de la création, ce CDT résulte d’un processus relativement avancé notamment en matière de créations d’habitats dont l’État a grand besoin s’il veut tenir son objectif de 70 000 nouveaux logements annuels. Aussi, pour faire entendre leurs revendications sur le volet transport, les huit maires de la Communauté d’agglomération Plaine Commune ont donc décidé d’ajouter trois préalables à leur engagement: la requalification de la gare de Saint-Denis, le prolongement du tramway T8 de Pleyel jusqu’à Saint-Denis, mais aussi la réalisation du prolongement de la ligne 14 entre mairie de Saint-Ouen et Pleyel dès qu’elle aura rejoint Saint-Ouen. Autre cible de leur mécontentement: Réseau ferré de France (RFF) directement mis en cause concernant d’importants retards sur plusieurs projets pour avoir “mal anticipé l’acquisition du foncier”, dénonce Patrick Braouezec. Rappelant que l’activité de la communauté impacte directement sur 16 000 emplois, 43 000 étudiants et 13 000 entreprises, les élus ont également regretté que dans un contexte de révision du Plan de déplacements urbains d’Ile-de-France (PDUIF) et du Schéma directeur de la Région Ile-de-France (Sdrif), “l’inscription à l’agenda et la concrétisation de projets clés pour notre territoire risquent d’être compromises”, redoute Patrick Braouezec.
Dans la musette de revendications de ces élus: le prolongement du futur tramway T8 qui reliera la porte de Paris à Saint-Denis à la gare du RER E Rosa Parks à Paris. Si, pour l’heure, les travaux concernant la phase nord sont en cours entre Saint-Denis/porte de Paris et Epinay-Orgemont/Villetaneuse Université, et devraient permettre son entrée en service en 2014, c’est concernant la tranche Sud allant jusqu’à Rosa Parks que le bât blesse. En effet, relancée en 2004 dans le cadre de la candidature de Paris aux jeux Olympiques 2012, la réalisation de ce segment semble au point mort depuis la constitution du dossier d’objectifs et de composantes principales (DOCP) la même année. Déjà réactualisé en 2006, ce projet attend d’être de nouveau remis à jour puis approuvé par le Syndicat des transports d’Ile-de-France (Stif) pour passer à l’étape suivante: les études d’avant-projet dont le coût est estimé à trois millions d’euros sur un montant total de 150 millions d’euros. Du point de vue de l’économie locale, ce chantier devrait déboucher sur la création de 25 000 emplois, l’arrivée de 15 000 habitants, de 460 000 m2 de bureaux et de 2 000 logements d’ici à 2015. D’où l’intérêt de signer, au plus vite, une convention de financements entre la région, les départements et la mairie de Paris permettant au Stif de débuter les études préalables conduisant à l’inscription de ce projet au prochain Contrat plan État-Région (CPER). Autre urgence: le financement de la réhabilitation de la gare de Saint-Denis dont la fréquentation “devrait passer de 60 000 usagers quotidiens aujourd’hui à 100 000 d’ici à 2020”, prévient Didier Paillard, maire de Saint-Denis et vice-président de Plaine Commune. Comportant un volet de mise en accessibilité, ce projet prévoit un futur pôle multimodal qui s’articulera autour d’un plateau piéton de part et d’autre de la gare et d’un quartier vert s’ouvrant vers la Seine. Localement, cette rénovation devrait générer 1 650 nouveaux logements, 200 hébergements étudiants et quelque 109 000 m2 d’activités économiques. “Nous demandons là aussi la rédaction d’un DOCP en vue de son inscription au prochain CPER”, résume Didier Paillard.
En outre, les élus de Plaine Commune semblent également préoccupés par les retards constatés sur différents chantiers dont celui du RER B + dont l’objectif était d’offrir une desserte omnibus entre Paris, l’aéroport de Roissy-Charles-de- Gaulle et Mitry-Claye. Fonctionnant actuellement avec vingt trains par heure entre la gare du Nord et Aulnay-sous-Bois, dix trains par heure entre la gare du Nord et l’aéroport CDG2 et dix trains par heure jusqu’à Mitry-Claye, quinze gares seront entièrement rendues accessibles et devraient accueillir 298 000 voyageurs d’ici à 2015. “Son entrée en service initialement prévue fin 2012 a été reportée à septembre 2013”, déplore Dominique Carré, 3e adjoint au maire de Pierrefitte-sur-Seine en charge des transports et conseiller délégué de Plaine Commune. Même scénario pour le tramway T5 reliant Saint-Denis et Garges-Sarcelles qui devait hériter d’une nouvelle ligne de 6,6 kilomètres sur seize stations afin d’accueillir 30 000 nouveaux voyageurs et 90 000 habitants supplémentaires. Censé être opérationnel d’ici à la fin de cette année, c’est plutôt sur mi 2013 qu’il faut désormais tabler. Enfin, attendue elle aussi de pied ferme par ces élus, la tangentielle Nord entre Epinay et le Bourget s’appuie sur la création d’une nouvelle liaison de 28 kilomètres et six stations neuves sur les 14 de l’ensemble de la ligne. En ligne de mire: une fréquentation de 29 800 voyageurs aux heures de pointe. Si sa mise en service était attendue fin 2014, le projet a pris deux ans dans l’aile puisque les prévisions les plus optimistes parient désormais sur fin 2016.
Véritable dossier fédérateur, le projet de métro automatique du Grand Paris Express concentre les mécontentements des élus franciliens, particulièrement ceux de Seine-et-Marne qui ont même voté une motion à ce sujet le 28 septembre dernier. Pour justifier leur démarche, les élus ont réaffirmé leur attachement à la réalisation de l’ensemble des tronçons envisagés “en particulier l’arc Grand-Est reliant Noisy-le- Grand/Champs-sur-Marne à Saint-Denis Pleyel, et le Bourget au Mesnil-Amelot”, note Vincent Elbé, sénateur et président du conseil général de Seine-et-Marne. À leurs yeux, la principale responsable de cette situation n’est autre que la SGP dans la mesure où “elle se doit de trouver des solutions techniques et financières permettant l’interconnexion entre le réseau desservant actuellement la Seine-et-Marne et le futur réseau automatique”, défend Vincent Elbé. Sauf que la SGP ne peut dépenser que les crédits que le gouvernement lui octroie. D’où la surprise, fin septembre, de ne pas voir figurer le Grand Paris Express et son enveloppe budgétaire d’un milliard d’euros dans le projet de loi des finances 2013-2015 (voir encadré). À son échelle, le département de Seine-et-Marne avoue avoir déjà mis la main à la poche pour contribuer aux efforts d’amélioration du réseau existant, notamment pour les RER A, B et D, le doublement du tunnel de Châtelet ou le RER à grande vitesse, aussi baptisé “RERGV” qui devrait interconnecter Lieusaint-Sénart aux pôles LGV de Massy, Orly, Marne-la-Vallée et Roissy. Dénonçant “un déséquilibre persistant dans les investissements franciliens, où 60 % des voyages journaliers se réalisent alors que le budget consacré aux transports en commun franciliens dépasse à peine 40 % du budget national des transports publics”, constate Vincent Eblé pour qui “le Grand Paris Express constitue une occasion de réparer ses injustices.”
Initiative phare, le Grand Paris Express n’a pas manqué non plus de faire réagir les élus de Seine-Saint-Denis, dans la mesure où la future gare de Pleyel devrait constituer un “hub” où se croiseront les lignes rouges, orange et bleues avec le prolongement de la ligne 14. “Nous avons déjà interpellé le Premier ministre Jean-Marc Ayrault à ce sujet, puisque la ligne rouge et la ligne orange vont offrir une possibilité de désenclaver de villes comme Clichy-Montfermeil ou Sevran”, assure Patrick Braouzec. Enfin, les élus de Plaine Commune pointent aussi une incohérence de gouvernance freinant l’avancement du prolongement de la ligne 14 jusqu’à la mairie de Saint-Ouen dont la maîtrise d’ouvrage a été confiée au Stif, tandis que celui reliant la mairie de Saint-Ouen à Pleyel est chapeauté par la SGP.
Aubervilliers, Epinay-sur-Seine, L’Ile-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Stains et Villetaneuse.
Le 2 octobre dernier, le gouvernement répondait aux inquiétudes déclenchées par la non-inscription du Grand Paris Express à la future loi des finances 2013-2015 en réaffirmant son engagement pour le projet. "Au mois de juillet, Cécile Duflot, ministre de l’Égalité des territoires et du Logement, a fait lancer, par la Société du Grand Paris (SGP), toutes les enquêtes publiques de toutes les lignes du tracé dans le calendrier prévu par l’accord État-région. L’une d’entre elles a d’ailleurs commencé: celle de la future ligne « rouge » reliant Noisy-Champs au pont de Sèvres", assure le ministère de l’Egalité des Territoires et du Logement dans un communiqué de presse. Une prise de position qui fait écho aux inquiétudes de certains élus qui ne voyaient pas apparaître le chantier dans la loi des finances 2013-2015. Si la SGP et la région Ile-de-France attendaient de pied ferme l’inscription du Grand Paris Express au budget prévisionnel 2013-2015, c’est surtout pour verrouiller le financement qui l’accompagne, c’est-à-dire un milliard d’euros. "Les engagements financiers pris par l’État n’ayant pas été garantis par le précédent gouvernement, Cécile Duflot a souhaité que toute la transparence soit faite sur les coûts du projet et ses modalités de financement", précise le ministère qui planche actuellement avec les ministres chargés des Finances, du Budget et des Transports, sur l’actualisation des estimations des coûts du projet, l’organisation du travail et le phasage de réalisation des futures lignes. À l’issue de ce premier tour de table, le plan de financement devrait suivre et pourrait prendre la forme d’"une dotation en capital de la SGP, dont les montants ne sont pas des crédits budgétaires obligatoirement retranscrits dans la trajectoire de la loi pluriannuelle des finances publiques sur le point d’être examinée par le Parlement", justifie le ministère. Pour plus de détails, il faudra toutefois attendre le début de l’année 2013.
