Salon InnoTrans C’est l’événement mondial incontournable auquel tous les acteurs du ferroviaire se doivent d’être présents tous les deux ans. Cette année, du 18 au 21 septembre, ils étaient 2 500 exposants et près de 100 000 visiteurs à découvrir les dernières nouveautés d’un secteur en perpétuelle croissance.
LA capitale allemande a accueilli, comme tous les deux ans, le salon Innotrans, le plus grand rendez-vous international du ferroviaire, qui a regroupé une nouvelle fois au moins 2 500 exposants, c’est-à-dire tous les constructeurs de trains ou de pièces détachées et les opérateurs ferroviaires comme la SNCF ou la Deutsche Bahn. Dans cet espace gigantesque, que certains comparent au salon du Bourget pour l’aéronautique en version XXL, pas moins de 115 véhicules étaient exposés en plein air. Et cet inventaire ne s’arrête pas là: InnoTrans 2012 a occupé 26 halls d’exposition et une zone d’exposition extérieure d’une superficie de 180 000 m². De tels indicateurs laisseraient presque croire que le cours ordinaire des choses a repris ses droits, que la prospérité a succédé à une crise qui n’aura été au fond que passagère. Car tous les signaux clignotent apparemment en vert vif. Nicole Bricq, la ministre du Commerce extérieure s’est réjoui que la “demande en matière de transport connaisse un essor important depuis le début des années 2000, en particulier dans le transport urbain (+ 4 % par an, ndlr)”. Le renchérissement des prix du pétrole pousse d’autre part, selon elle, “de nombreux pays à se doter de moyens de transports plus économes en énergie.” Seulement voilà, les constructeurs de rames et de matériels doivent faire face à une réalité économique de leurs clients, beaucoup plus contrastée voire plus complexe qu’elle n’y paraît. Les États, les collectivités territoriales, dont les finances sont en berne, et les entreprises ferroviaires, qui cherchent à réaliser des économies, font peser une chape de plomb sur le secteur. En clair, personne n’ose vraiment analyser la situation.
Les grands constructeurs mondiaux Alstom, Bombardier et Siemens tentent au contraire de relativiser. “Notre carnet de commandes atteint 31,9 millions de dollars dans le monde”, observe André Navarri, le président de la branche transport de Bombardier. D’aucuns se frottent les mains devant “l’accroissement de la demande dans les pays émergents où il est indispensable de régler les problèmes d’embouteillage.” Bombardier prévoit une hausse en valeur de 7,5 % de ses commandes d’ici à 2017. Chez Alstom, Henri Poupart-Lafarge, le jeune p-dg d’Alstom Transport, diffuse à qui veut l’entendre ce même message d’optimisme: “Il y a plein de projets partout dans le monde.” Mieux, cette année, les ateliers d’Alstom ont produit un niveau de rames “record”. En Europe, selon Bombardier, la demande de trains régionaux devrait aussi continuer de progresser, de 2,4 % au cours de la même période.
Les organisateurs d’InnoTrans ont délivré un message proche. Christian Göke, directeur de l’exploitation du Messe Berlin GmbH, a ainsi déclaré lors de la conférence de presse inaugurale que “la réussite d’InnoTrans est inégalée”. Et de constater qu’en “dépit d’une économie mondiale stagnante, InnoTrans 2012 s’est élargi et a établi de nouveaux records, soulignant ainsi sa position incontestée en tant que principal salon commercial dédié aux technologies du transport.” Matthias Steckmann, le directeur du Messe Berlin, a poursuivi sur ce ton en affirmant que “cette année, l’industrie du rail est davantage représentée au salon InnoTrans qu’à n’importe quel autre événement précédent. Outre les fournisseurs de gamme complète et les entreprises moyennes, de nombreuses sociétés de transport et associations, allemandes et internationales, sont également réunies à Berlin. InnoTrans est une composante obligée du calendrier des décideurs, négociants et partenaires commerciaux présents sur le marché du rail.”
Dans ce contexte de récession des dépenses publiques, les constructeurs espèrent que la croissance du secteur sera maintenue à la faveur d’une intervention d’investisseurs privés. Chez Bombardier, on observe que les Anglais “ont été capables d’attraper l’argent privé pour financer leur système. Les fonds de pension et les fonds actions qui ont misé sur la Bourse n’ont pas obtenu de bons rendements. Ils pourraient parier sur le rail sur lequel ils ont une visibilité.” L’action de la Banque européenne d’investissement et le boom des partenariats publics privés donnent de réels motifs d’espoir aux constructeurs. Autre facteur encourageant: de nombreux observateurs constatent que les pays de l’Occident et les opérateurs ferroviaires vont devoir renouveler leur flotte ou investir dans la rénovation du parc existant, jugé vétuste ou mal adapté.
Il n’est donc pas fortuit de voir un nombre toujours plus élevé d’acteurs qui tentent de se gagner une place dans ce jeu planétaire. Ce phénomène particulièrement visible à InnoTrans pourrait fragiliser, voire remettre en cause la prééminence des trois mastodontes, Alstom, Siemens et Bombardier, qui se partagent pour le moment une grande partie des marchés mondiaux.
Les organisateurs du salon ont enregistré la présence de 100 pays. Si les exposants européens continuent de dominer les stands, le nombre d’entreprises asiatiques fut d’ailleurs particulièrement “remarquable”. La superficie de l’espace d’exposition occupé par les exposants de cette région est de 58 % supérieure à celle enregistrée en 2010. L’espace d’exposition occupé par les exposants chinois a progressé de 90 %, contre 84 % pour celui des entreprises japonaises. Dans le même temps, le nombre d’entreprises américaines présentes au salon a également fortement augmenté. Elles ont organisé pour la première fois simultanément une exposition nationale combinée. Les Polonais ont aussi montré des signes “très offensifs”, selon les organisateurs. Des entreprises de Malte, de Singapour, d’Estonie et du Mexique ont fait irruption pour la première fois cette année à InnoTrans. Cette concurrence féroce n’inquiète pas Henri Poupart-Lafarge qui estime même “logique de voir de plus en plus d’acteurs tenter de grignoter leur part d’un gâteau de plus en plus grand”.
Pour le gouvernement français, représenté à InnoTrans par Frédéric Cuvillier, le ministre des Transports, puis par Nicole Bricq, l’enjeu est considérable. Cette dernière a rappelé: “L’une de mes priorités sera de structurer une offre commerciale française complète en matière de ville durable (urbanisme, écoconstruction, mobilité durable, ndlr) dans laquelle le transport urbain tiendra une place centrale.” Histoire de mettre en valeur la filière ferroviaire française qui dispose, selon elle, de nombreux atouts, à commencer par des “entreprises performantes tout au long de la chaîne – ingénierie, infrastructures, matériel roulant, signalisation, exploitation… –, recherche et développement de pointe avec de nombreux pôles de compétitivité”, un grand pavillon français a été dressé au cœur du salon.
La concurrence mondiale fait peur, très peur à la France qui doit impérativement se presser d’inverser la balance de son commerce extérieur, déficitaire depuis le milieu des années 2000. Affaire à suivre.
"Concevoir une nouvelle approche marketing pour lutter contre le low cost"
Depuis des années, la gérante de RCP Design, qui compte une quinzaine de salariés à Tours, se bat pour améliorer le confort des usagers dans les transports collectifs.
X. R: Quel regard portez-vous sur la conjoncture du ferroviaire?
R. C.-P: La crise a frappé. Deux grandes tendances se dégagent: le low cost se développe à côté de projets qui font prévaloir d’autres axes de développement mettant en avant la qualité de vie dans les trains. Des projets de TGV très capacitaires poussent un peu partout en Europe et dans le monde, en parallèle de ces projets où la notion de confort est étudiée avec sérieux. Et contrairement à ce que l’on peut penser, cela n’implique pas forcément des équipements de très haut de gamme. Pour dire aux gens: "Ne prenez plus votre voiture, choisissez les transports publics!", il faut avoir les arguments qui modifient leurs habitudes. Ça vient progressivement.
X. R: À InnoTrans, vous êtes invitée par Compin, groupe avec lequel vous avez redessiné le TGV sud-est. Cette forme de coopération revient-elle à une demande?
– Avec Compin, nous avons dessiné les rames de la nouvelle ligne à grande vitesse Rhin-Rhône qui a été mise en service le 11 décembre dernier. Ce sont 60 rames du TGV Paris sud-est dont l’aménagement intérieur a été entièrement repensé. Je viens à InnoTrans avec RCP à chaque édition depuis des années, mais c’est la première fois que je suis invitée par une entreprise. Je rencontre ses clients en direct, nous discutons de cette approche que nous défendons ensemble. Avec Compin, nous nous complétons. Car ses dirigeants ne considèrent pas le design par le petit bout de la lorgnette.
X.R: Est-ce la seule façon de lutter contre la puissance chinoise qui frappe durant ce salon?
– Les Français (Alstom notamment) comprennent que s’ils veulent se démarquer de la présence très offensive des Chinois, qui savent très bien copier les choses mais qui n’ont pas encore acquis leur propre savoir-faire, ils doivent miser sur autre chose. Cela passe par un effort qualitatif. Nous, entrepreneurs, si nous ne nous repositionnons pas différemment, si nous ne cherchons pas à vendre autre chose, il sera difficile de lutter contre le low cost. Il faut une plus grande écoute de l’usager, prendre conscience qu’il faut en premier lieu partir de l’homme et de tout ce qui n’est pas physique. Plus qu’un beau produit, nous avons à vendre un train toujours plus rapide. La notion de service est fondamentale. C’est une nouvelle approche marketing, assez proche de ce qui existe dans l’automobile. Mais prenez la grande distribution avec le développement des Carrefour Market, le constat est le même. Depuis quelques semaines, après des mois difficiles, on sent un frémissement de l’activité des industriels. C’est le retour de beaux projets. À InnoTrans, je viens voir si ce qui se passe dans les bureaux se traduit effectivement sur le terrain.
Propos recueillis par Xavier Renard
"Nous sommes les premiers à faire ça en Europe!", se réjouit Barbara Dalibard, directrice générale de SNCF voyages. La SNCF a annoncé le lancement imminent de mytripsite.com, un site européen pour préparer son voyage et acheter l’ensemble de ses billets. Il sera bientôt possible de planifier son voyage de Londres à Berlin en passant ou non par la France et d’acheter l’ensemble des titres de transport nécessaires. Barbara Dalibard et Yves Tyrode, directeur général de voyages-sncf. com, ont présenté ce site, disponible avant la fin de l’année en France et, l’an prochain, en Europe. Dans un premier temps, il proposera les itinéraires les plus rapides, les moins chers, incluant tous les moyens de locomotion. Il sera ensuite possible d’acheter les billets nécessaires à son voyage. Une base de données de 20 000 trains sera très vite accessible, soit tous les trains circulant sur les grandes lignes.
X.R.
La crise? "Connais pas!" Keolis ne parlerait pas aussi abruptement de ce qui apparaît pourtant comme une vérité. Les faits sont têtus: l’opérateur Keolis, filiale de la SNCF qui possède 70 % du capital – les 30 % restants sont détenus par la Caisse des dépôts et des placements du Québec –, connaît une ascension impressionnante dans le monde, à la faveur d’une présence forte dans tous les champs de la mobilité: métro, tramway, train, autocar, autopartage, parking… Présent à InnoTrans, sur le stand de la maison-mère, Bernard Tabary, directeur général international de l’entreprise, s’est livré de bonne grâce à Bus & Car. Il observe notamment que les autorités organisatrices des transports partout dans le monde "font en sorte de résoudre actuellement des problèmes universels de congestion." Pour lui, le marché qui s’est externalisé ces dix dernières années dans des proportions importantes donne aux opérateurs et aux gestionnaires de lignes "un réservoir de croissance significatif." La difficulté pour une entreprise comme Keolis est de faire "les bons choix." Le Moyen et l’Extrême-Orient, l’Océanie, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord investissent lourdement, mais Keolis, qui est présent dans 13 pays, a choisi de cibler les zones "où l’état de droit existe et le régime politique et social n’est pas difficile à cerner." C’est le volume d’activité réalisé dans ces pays (Europe du Nord, Amérique du Nord et du Sud, Océanie, Asie) qui permet "de trouver l’équilibre." En 2012, Keolis a signé un premier contrat d’exploitation de trois lignes de métro en Inde où les gisements de développement sont considérables avec "plus de 40 villes de plus d’un million d’habitants", rappelle son directeur général. Sa volonté est aujourd’hui de répondre à l’ensemble des appels d’offres passés dans des pays bien connus de l’entreprise comme l’Angleterre, le Canada, la Suède, l’Allemagne ou l’Australie. Si la concurrence internationale est rude, parfois acharnée, elle ne semble pas inquiéter outre mesure Bernard Tabary qui s’appuie sur l’implacabilité des chiffres. Les voyants sont au vert: le chiffre d’affaires a cru en 2011 de 12 %, soit 4,5 milliards d’euros (dont 50 % émanent des marchés gagnés à l’étranger). Disons-le, Keolis est un placement sûr pour la SNCF.
X.R
