Rencontres À l’initiative de l’Union internationale du transport public (UITP), six Pdg de compagnies de transport de capitales européennes ont signé, le 12 décembre 2012, une déclaration appelant leurs gouvernements à investir plus dans le transport public.
« Là où croît le péril, croît aussi ce qui le sauve ». La citation, que l’on doit au poète et philosophe allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843) , aurait pu être le mot d’ordre des participants de la conférence organisée par l’Union internationale du transport public (UITP) à Rome le 11 décembre 2012. Intitulée: “Le transport public peut-il être la clé à molette de la croissance en Europe?”, la rencontre réunissait six directeurs de réseaux de transport en commun européens et russe autour de la défense du transport public: Sigrid Kikutta de la compagnie des transports BVG Berlin, Peter Hendy de Transport for London (TfL), Ignacio Gonzalez Velayos président directeur général du Métro de Madrid, Ivan Besedin à la tête du métro de Moscou, Emmanuel Pitron secrétaire général du groupe RATP à Paris et Roberto Diacetti, administrateur délégué du réseau de transport ATAC Rome. Tous ont accepté de signer la déclaration de Rome de l’UITP, dont l’objectif est de lancer un appel aux chefs politiques du Vieux Continent pour leur faire prendre conscience qu’avec plus d’investissements, leur secteur pourrait être un des moteurs de la relance économique.
Cet appel se base sur un constat sans appel: alors que la crise économique frappe de plein fouet les pays européens, la tendance de fréquentation des transports en commun, elle, est en hausse. L’époque où Margaret Thatcher déclarait que “tout homme qui prend le bus pour aller au travail après l’âge de 26 ans, peut considérer qu’il a raté sa vie”, semble loin. Si la voiture joue encore un rôle de baromètre de la réussite sociale dans l’inconscient collectif, les transports en commun parviennent doucement – mais sûrement – à s’imposer. Un phénomène qui, selon le sociologue italien Domenico de Masi, présent à la conférence, devrait s’accentuer d’ici à 2020. Pour le professeur, enseignant à l’Université de Rome La Sapienza, la hausse quasi inévitable des prix du carburant, et des prévisions tablant sur une baisse du pouvoir d’achat de 15 % dans les pays européens, devrait s’accompagner d’un affaiblissement de l’image du véhicule individuel. Une aubaine pour le transport public dont les participants de la conférence espèrent bien profiter.
Une question demeure cependant. Comment le secteur pourrait-il à terme, poser les jalons d’une prospérité future pour l’Europe? “Une mobilité urbaine efficace est la fondation pour la croissance économique et crée de l’intégration sociale. L’urbanisation rapide signifie qu’il y a un besoin urgent d’investir dans les villes et qu’il faut soutenir cette expansion, ce qui, en retour, aide la croissance économique et encourage la création d’emplois”, considère l’UITP. À la clé donc: la promesse d’une mobilité durable, qui faciliterait les échanges – donc l’économie – et serait créatrice d’emplois.
D’autant plus que les avantages qu’occasionneront une politique plus volontariste en faveur du transport public ne se limiteraient pas au simple aspect économique: “Le transport urbain aura aussi un rôle à jouer au niveau environnemental car il représente un quart du total des émissions de CO2. Pour atteindre les objectifs fixés par la Commission européenne lors du protocole de Kyoto, à savoir une réduction de 20 % des émissions en dessous de celles de 2008, les transports publics ont aussi un rôle à jouer”, indique Philippe Maystadt, ancien ministre des finances belge de 1988 à 1995, auteur de l’ouvrage intitulé Europe: le continent perdu?.
Cependant, pour que le transport public joue pleinement son rôle de catalyseur de la relance, il faudrait que les chefs politiques européens mettent rapidement la main au porte-monnaie pour apporter les investissements nécessaires en termes d’infrastructures. Une étape que les grands de ce monde ne semblent pas prêts à franchir aujourd’hui. “Les financements sont faibles en raison de la crise qui fait réduire les budgets. Nous voulons convaincre les hommes politiques de changer leurs priorités”, explique Alain Flausch, secrétaire général de l’UITP.
La déclaration de Rome, qui défend la cause du transport collectif, établit plusieurs nécessités. La première, celle d’utiliser en priorité les ressources limités pour des initiatives qui favorisent la croissance et la création d’emplois. “Avec beaucoup de pays qui souffrent de la récession économique ou d’une croissance faible, le temps est venu de donner un coup d’accélérateur décisif à l’investissement dans le transport public”, indique le document. Autre point mis en avant: le fait qu’il est nécessaire d’avoir une approche globale des besoins des villes durables. Ainsi, “le transport public doit être intégré dans des politiques de développement économique et de cohésion communautaires à long terme pour s’assurer que les options de transport durable sont incorporées dès le début”, est-il indiqué dans la déclaration. Insistant, par ailleurs, sur l’importance de financements fiables et à long terme, tout en donnant plus de pouvoir aux gouvernements locaux. Enfin, il est demandé qu’une impulsion ait lieu au niveau de l’innovation. “L’innovation au niveau de la politique, du management, des ressources humaines et de la technologie, aident au développement de nouveaux modèles de sociétés de transport public et satisfait les attentes des clients”, stipule la déclaration.
Face à ces nécessités, les différents directeurs de réseaux ont été amenés à présenter leurs opinions pour favoriser la ville durable. La question du partenariat public-privé, dans le but d’apporter des financements, a notamment été abordée. Si la déclaration souhaite notamment “favoriser la participation au secteur privé” en matière d’investissement dans le transport public, Peter Hendy a tenu cependant a nuancer les propos, en expliquant qu’à Londres, ce type d’investissement qui avaient été réalisés pour les Jeux Olympiques, ont coûté beaucoup plus cher que prévu. “Le financement public privé peut-être une bonne idée, mais sous certaines conditions”, a-t-il considéré. En revanche, selon Roberto Diacetti (Atac, Rome), l’idée de travailler avec le secteur privé pourrait apporter des solutions. “Il faut traiter le citoyen non plus en tant qu’usager mais en tant que client. Nous devons mettre le client et le marché au centre des réflexions pour éliminer les problèmes d’inefficacité du transport public. La privatisation pourrait nous aider dans cette voie, car nous avons besoin que des expériences plus avancées venant du privé nous aident à avancer”. Un point de vue partagé par Ivan Besedin qui explique qu’en Russie, “le métro de Moscou est financé par le gouvernement, mais cela fait vingt ans qu’il travaille avec des acteurs privés”.
Une autre des idées défendues fut celle d’un nécessaire travail collectif entre tous les modes de transport pour développer une réponse adaptée aux nouveaux challenges de la mobilité qui attendent les villes dans l’avenir. En Allemagne, c’est cette option qui a d’ores et déjà été développée, avec succès. Selon Sigrid Nikutta (BVG Berlin), transport durable rime avec l’importance de faciliter l’accès aux usagers à tous les modes de transport, sans oublier les modes doux comme la marche à pied ou le vélo: “À Berlin, nous avons des cartes de mobilité incluant tous les modes de transport. […] Il faut promouvoir les transports alternatifs. Il faut que le transport public s’éloigne de l’idée de transporter quelqu’un d’un point A à un point B, il faut utiliser une chaine de mobilité”, a-t-elle indiqué. Un point de vue également défendu par Alain Flausch. “Il est nécessaire de rendre les choses plus faciles pour tout les usagers en mettant en place des systèmes comme celui de la carte de transport multimodale Oyster Card à Londres”, a-t-il indiqué.
Pourtant, cette simplification de l’utilisation des différents moyens de transports, ainsi que l’utilisation de la chaîne de mobilité complète n’est pas suffisante, elle doit s’accompagner d’une évolution des mentalités. “Ce changement culturel doit intervenir à la fois au niveau des entreprises et des usagers”, considère Sigrid Nikutta. Au niveau des usagers, une telle transformation a pu être observée à Londres lors des Jeux Olympiques qui se sont déroulés du 27 juillet au 12 août 2012. “Lors des JO, un des défis était qu’une partie de notre réseau est tellement engorgé qu’il est impossible de faire rentrer d’autres personnes. Nous avons donc utilisé tous les moyens de communication à notre disposition, tels que les réseaux sociaux, du personnel, des panneaux d’affichage…, pour faire comprendre aux usagers qu’ils devraient changer leurs habitudes. Tout ce qui était mobilisable a été mobilisé. Résultat: un tiers des personnes travaillant à Londres a changé ses habitudes de déplacement. Cela a permis de faire en sorte que tout le monde puisse prendre les transports en commun. Mais pour améliorer les choses, il faut une interaction entre l’usager et le transporteur”, a indiqué Peter Hendy (TfL London).
En France, Emmanuel Pitron a expliqué de quelle manière la Régie autonome des transports parisiens (RATP) et le Syndicat des transports d’Île-de-France (Stif) se sont entendus pour qu’un meilleur service soit rendu aux voyageurs: “Nous avons signé un contrat avec le Stif, dans lequel nous avons une obligation d’assurer une prestation de très haut niveau, si nous ne respectons pas les termes de l’accord, nous devons nous acquitter d’un malus, c’est-à-dire des sanctions financières”.
Le contrat a été signé le 16 mars 2012. Il prévoit notamment une enveloppe de 6,5 milliards d’euros d’investissements sur quatre ans (dont 3,5 milliards d’euros financés par la RATP, et 1,5 par les collectivités publiques ainsi qu’1,5 par le STIF). Cet argent sera consacré pour les deux tiers à la modernisation des réseaux et à un tiers à l’extension de ces derniers. En revanche, il astreint notamment la RATP à une plus grande ponctualité de ses véhicules, ainsi qu’à une meilleure information voyageurs. “En 2000, nous avions 22 indicateurs jugeant de la qualité du service, aujourd’hui, nous en avons 141. Cela élève donc ainsi le niveau d’exigence en termes de prestations”, ajoute Emmanuel Pitron. Les solutions existent donc, à condition que, comme dans les deux exemples précédents, des investissements à long terme soient effectués. Et que chacun soit prêt à tout mettre en œuvre pour que la ville durable du futur devienne une réalité en Europe.
31,6 milliards d’euros, c’est la somme qui pourrait être dédiée au transport au sein du Mécanisme pour l’interconnexion en Europe, un plan dont la création a été présentée le 19 octobre par la Commission européenne dans sa proposition de budget 2014-2020.
L’importance des réseaux de transport est quelque chose d’assimilé au sein de l’Union européenne. Dans son ouvrage intitulé Europe: le continent perdu?, Philippe Maystadt, ancien ministre des Finances belge, qui était présent à la conférence de l’Union internationale du transport public le 12 décembre 2012, explique qu’au sein de l’UE, l’idée de la libre circulation des personnes et des marchandises doit être encouragée pour que le marché intérieur soit réellement efficace, n’a rien de nouveau. En effet, dès 1993, Jacques Delors avait lancé le concept de Réseau Transeuropéen de transport (RTE). Si comme le souligne Philippe Maystadt, “certains n’y ont vu qu’une proposition keynesienne de grands travaux susceptibles de stimuler l’activité économique […] les promoteurs des réseaux transeuropéens de transport RTE les considèrent avant tout comme un promoteur du marché unique”.
L’importance de ces réseaux a d’ailleurs été réaffirmée par le Parlement européen le 6 juillet 2011 qui souligne “de disposer d’un système de transports efficace et interconnecté permettant la libre circulation des personnes, des marchandises et des services, et promouvant la croissance” ainsi que le bien-fondé “des réseaux transeuropéens de transport (RTE-T) en vue d’apporter une valeur ajoutée européenne essentielle, car ils permettent de supprimer les goulets d’étranglement, d’éliminer les barrières physiques telles que les différents gabarits de rail, et de fournir des infrastructures transfrontalières”.
En outre, la Commission européenne a présenté le 19 octobre 2011, dans sa proposition de budget pour la période 2014-2020, un plan qui prévoit 50 milliards d’euros à la création de la “Connecting Europe Facility”, ou “Mécanisme pour l’interconnexion en Europe”, dont le but est de renforcer les connexions entre les pays européens. Sur cette somme, 31,6 milliards d’euros devraient être dédiés aux infrastructures de transport.
