Le vent en poupe Malgré une part modale encore faible, voire ridicule, face à l’automobile et aux transports en commun, la bicyclette en milieu urbain a la cote auprès des élus qui caressent les "modes doux" dans le sens du poil…
Après trois décennies de purgatoire dans les enquêtes ménages déplacements, ce mode de transport effectue un retour en force dans l’opinion.
De 1970 à 2000, les enquêtes ménages déplacements (EMD) réalisées par le CERTU (1) ont mis à mal la bicyclette. Un rappel chronologique sur 30 ans, prenant comme référence quatre périodes d’enquêtes ménages, révèle qu’entre 1975-1984 et 1995-2004, la mobilité à vélo est passée de 0,127 à 0,068 déplacement quotidien par personne. En raisonnant en part de marché, cela signifie que l’on est passé de 4 % des déplacements locaux au milieu des années 1970 à moins de 2 % au début des années 2000. Mais cette tendance semble s’inverser sur la période 2005-2010, comme le révèle la dernière compilation de 14 enquêtes ménages récentes réalisée du CERTU. Sur la période 2005-2010, l’indice de mobilité est passé de 0,068 à 0,076, soit une part modale qui repasse au-dessus des 2 %. Le rebond a été particulièrement spectaculaire sur Strasbourg, Rennes, Grenoble, Lyon ou Bordeaux. L’Île-de-France connaît le même phénomène, mais le contraste est très fort entre Paris et les communes franciliennes. L’Enquête globale transports Île-de-France, conduite sur la période 2010-2011, donne une moyenne de mobilité à vélo de 0,06 déplacement quotidien par personne. Paris est à 0,12, soit 3 % des déplacements. Autre illustration du phénomène: en Île-de-France, entre 2001 et 2010, le nombre quotidien de déplacements à vélo serait passé de 300 000 à 650 000, soit 116 % d’augmentation! Est-ce l’exhortation, en novembre 2007, de Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie et des Finances, qui encourageait les Français se plaignant du coût des carburants à prendre leur bicyclette? Il y a peut-être un peu de cela. Toutefois, faites le test auprès de votre entourage et questionnez un usager du vélo en ville: très souvent, vous trouverez d’autres arguments comme la rapidité, la praticité et la flexibilité. Pour le CERTU, le vélo est un mode de déplacement pertinent en milieu urbain « puisqu’une grande majorité (plus de 80 %) des déplacements est réalisée sur des distances inférieures à 5 kilomètres. » L’argument prix joue en faveur de la bicyclette, et pas seulement face au poste carburant. Il fonctionne aussi face aux transports en commun, lesquels seront de plus en plus confrontés à des problèmes de financement. Un adepte du vélo en ville ne renoncerait jamais au rapport prix/prestation de sa bicyclette! Mais le vélo ne séduit pas que les convaincus: d’après la compilation faite par le CERTU, 63 % des adjectifs utilisés pour le qualifier sont positifs. Regain confirmé par le récent sondage réalisé à la demande du Club des villes et territoires cyclables et de la Coordination interministérielle pour le développement de l’usage du vélo (rattaché au ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie). Ce sondage, effectué par questionnaire écrit entre les mois d’octobre et novembre 2012 auprès de 3 945 personnes réparties sur le territoire métropolitain, révèle que 45,5 % des sondés ont fait au moins une fois du vélo au cours des 12 mois précédant l’enquête. Un chiffre en hausse sensible puisqu’il était inférieur à 40 % en 2007 (L’économie du vélo, étude Atout France, 2009).
Un mode marginal… connu par une majorité!
Le gisement mobilité à vélo est considérable: le sondage réalisé par MTI Conseil et TNS Sofrès nous apprend que 97,9 % des personnes interrogées déclarent savoir faire du vélo. D’après une étude sur la communauté urbaine de Strasbourg, la part modale du vélo grimpe jusqu’à près de 14 % pour des parcours de 1 à 2 km. La synthèse des 14 enquêtes ménages révèle que la vitesse moyenne des déplacements à vélo est deux fois plus élevée que celle du piéton et légèrement supérieure à celle des bus urbains! Les esprits chagrins noteront qu’elle est deux fois inférieure à la vitesse moyenne tous modes confondus. Mais si l’on tient compte des déplacements effectués en zone urbaine dense, le résultat est probant. L’usage de la bicyclette reste toutefois très marqué par le sexe et l’âge: toutes les enquêtes corroborent un usage plutôt masculin et sur essentiellement 2 tranches d’âge: les jeunes de moins de 19 ans et les actifs de 35-49 ans. Un engouement qui ne passe pas inaperçu auprès des élus et techniciens des collectivités qui n’ont que les “modes doux” à la bouche. Il semble loin le temps où Henri Chabert, 1er adjoint du maire de Lyon pouvait afficher son mépris (au début des années 1990) en affirmant « qu’il n’y aura jamais de vélo à Lyon à cause du relief. » Si les modes doux sont à la mode, il faut toutefois reconnaître que les adeptes du vélo sont, d’après les enquêtes ménages du CERTU, plus nombreux entre mai et septembre, 9,6 déplacements moyens à vélo pour 100 personnes, qu’entre octobre et avril, 7,7 déplacements moyens pour 100 personnes(2). Il existe donc un caractère saisonnier à l’usage du vélo, mais est-ce dans les villes au climat plus clément qu’il fait le plus d’émules? Non! Sa part modale est nettement plus forte dans la communauté urbaine de Strasbourg (7,6 % d’après l’enquête de 2009) que sur la Côte d’Azur (0,9 %). Sur la communauté d’agglomération de Grenoble, la part de marché du vélo est de 3,9 % (enquête ménage CERTU 2010) alors qu’elle est de 1,3 % sur la côte Basque! Autre paradoxe (apparent): la moyenne d’utilisation de la bicyclette est plus faible dans les villes moyennes que dans les 15 plus grandes agglomérations françaises. Seules Colmar et La Rochelle ont une part significative de cyclistes avec 6 et 8 % de part de marché des déplacements effectués(3). Le développement du vélo tient donc à d’autres facteurs que le climat.
Travailleuses, travailleurs!
D’après la compilation du CERTU, les habitués du vélo, tout de même 1 044 000 personnes sur l’ensemble des 14 enquêtes ménages, utilisent une bicyclette principalement pour leurs déplacements domicile-travail (incluent les lieux d’études) et pour leurs achats. Une information que les commerçants de centre-ville devraient intégrer dans leurs schémas mentaux: ces mêmes cyclistes « ont un niveau d’études supérieur à la moyenne. Les clients du vélo sont plus souvent qu’en moyenne des cadres, professions libérales ou des professions intermédiaires et techniciens. Ils sont moins souvent des employés. » L’image du prolo à vélo est bel et bien révolue. Les usagers occasionnels, 1 965 000 personnes, l’utilisent surtout pour la promenade ou les loisirs. Les adeptes du vélo sont quant à eux pour un usage utilitaire de ce mode de transport, pour se rendre sur leur lieu de travail ou d’étude. Le CERTU révèle que ces cyclistes « réalisent plus d’activités en se déplaçant moins longtemps. » Ce privilège de l’habitant du centre-ville est une caractéristique très franco-française. On ne la retrouve pas aux Pays-Bas, ni en Allemagne, où l’usage de la bicyclette semble plus équilibré entre la ville et les périphéries. Cela s’explique par le fait que l’optimum de rentabilité espace-temps du vélo est constant quel que soit le territoire concerné et pose par là même le problème de l’urbanisme et des aménagements de voirie. En effet, trop souvent, les grandes villes sont ceintes d’autoroutes ou de grands axes interdits d’accès et/ou difficilement franchissables pour un deux roues non motorisé. Se pose alors la question, stratégique, de la continuité de l’itinéraire cyclable.
CERTU: Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques.
Source CERTU d’après Insee et Inrets, Enquête nationale transports et déplacements 2008.
Enquête déplacement ménages villes moyennes, standard CERTU.