Portrait Gilles Lefèvre n’est pas un homme du sérail, il n’est pas l’héritier d’une entreprise familiale de transport de voyageurs. Il a seulement découvert ce secteur il y a six ans en prenant la direction de TLC, autocariste de Blois, filiale de Veolia-Transdev. Cet homme de 45 ans porte un regard neuf, sans concession sur sa profession « passionnante mais stressante ».
Après avoir travaillé de nombreuses années dans une blanchisserie industrielle et dans la plasturgie, Gilles Lefèvre, directeur de TLC à Blois, ne regrette en rien cette nouvelle vie de dirigeant d’une PME de transport de voyageurs (200 salariés), « où règne une absence totale de monotonie ». Dans ce département rural, qui fait la part belle aux transports publics avec gratuité totale pour les scolaires et un ticket unique pour les autres usagers (2 euros par voyage), TLC doit batailler pour continuer à exister: « Le conseil général reste notre plus gros client, mais comme dans toutes les collectivités locales, son président Maurice Leroy est attentif à son budget », explique Gilles Lefèvre. Le conseil général du Loir-et-Cher représente à lui seul 80 % du chiffre d’affaires de l’entreprise (13 millions en 2012), soit plus de 6,5 millions d’euros pour les lignes régulières et 2 millions pour le transport scolaire. La tentation de l’autorité organisatrice de demander davantage sans rallonge budgétaire, dans un contexte de concurrence féroce, est grande. Et c’est du reste, de cette pression-là que le directeur de TLC souffre, comme tous les autocaristes de l’Hexagone. « Si je me place du point de vue de l’usager, du citoyen, du père de famille, je trouve cela plutôt sain, rassurant, mais en tant que responsable d’entreprise, je ne peux pas avoir la même grille de lecture. »
La conjoncture pour une entreprise comme TLC est « particulièrement compliquée ». Sa société peine à trouver l’équilibre financier: « En 2012, nous avons gagné un peu d’argent alors qu’en 2011, nous avons fini légèrement déficitaires. » Le chiffre d’affaires est passé péniblement de 12,6 à 13 millions l’an dernier, à la faveur d’une diversification de l’activité (TAD, occasionnel), qui semble porter ses fruits. La mise en place du tarif unique à 2 euros en septembre 2009 a suscité un engouement « colossal ». D’après lui, la « clientèle commerciale a été multipliée par trois en quatre ans. C’est une progression à deux chiffres chaque année! »
Gilles Lefèvre ne pointe pas du doigt les collectivités locales, qui « font ce qu’elles peuvent », mais plutôt l’État: « C’est à lui d’apporter des réponses claires, c’est lui qui impose des contraintes réglementaires toujours plus lourdes à supporter. » Le patron de TLC n’aime guère employer la langue de bois. Il parle aisément des sujets qui fâchent: « Prenez l’exemple de la ceinture de sécurité. Sur le principe, personne ne peut être contre. Mais qu’est-ce que cela aurait changé de donner 20 ans aux entreprises pour se mettre en conformité avec les textes. 2020 plutôt que 2015? Franchement! », enrage-t-il. Il n’a pas de mots assez durs contre ces règles trop rigoureuses qui empêchent les autocaristes de pouvoir investir à bon escient pour améliorer le confort des usagers (installation du Wi-Fi dans les véhicules) et s’équiper des meilleurs véhicules du marché, à l’image du modèle espagnol.
Ce chef d’entreprise, diplômé de l’ISC Paris et de l’Essec, s’en prend aussi à la loi sur le handicap, sur ses conditions d’application plus que sur le principe: « Adapter tous les véhicules dédiés au scolaire, c’est absurde. En début d’année, on connaît les besoins et ils ne sont pas si nombreux que cela. Sur nos cinq circuits scolaires, on pourrait très bien utiliser quelques véhicules pour le transport de ces élèves handicapés sans avoir à équiper la totalité de notre flotte sous prétexte que la loi l’exige! » Sur l’interurbain, la question ne se pose pas dans les mêmes termes car, par définition, « l’accueil de voyageurs handicapés ne se prévoit pas ». En dépit de ce constat, il s’interroge sur les capacités de la France, « en l’état actuel de ses finances », à se mettre en conformité avec la loi sur l’accessibilité. L’homme n’a pas seulement le verbe haut, il se veut pragmatique. Pour faire progresser la profession, fidéliser ses salariés, attirer de nouveaux clients et s’ouvrir à de nouveaux marchés, il faut investir, copier les modèles espagnol, anglo-saxon ou ceux des pays de l’Est comme la Hongrie. « Or, depuis quinze ans, nos investissements se limitent à rattraper notre retard sur la réglementation. Nous ne pouvons pas faire plus », avance-t-il. Argument à l’appui: « Regardez nos taux de marge, c’est très variable, mais en général très faible. Faire 8 % de marge cinq ans de suite, cela n’existe plus. »
La faiblesse des marges oblige les entreprises de transport de voyageurs à innover. Gilles Lefèvre cherche par tous les moyens « à mutualiser les moyens, dans notre organisation de planning, ou avec les entreprises du groupe ». Son vaste atelier de maintenance, richement doté de 17 mécaniciens, est, par exemple, utilisé par d’autres filiales du groupe. Il pourrait étendre cette stratégie jusqu’à des coopérations avec d’autres entreprises de la région – nombreuses en Loir-et-Cher –, qui ne sont, pour lui, des « concurrents qu’au moment des appels d’offres, après ce sont des collègues avec lesquels il faut se serrer les coudes ». Il regrette, en outre, le très fort cloisonnement du secteur du transport de voyageurs en France. « Nous aurions tous à gagner si l’on admettait que l’autocar est le meilleur ami du ferroviaire. Nous en sommes loin! »
En dépit de l’âpreté évidente du contexte, Gilles Lefèvre trouve d’autres motifs de satisfaction. Il a, ici « plus qu’ailleurs », le sentiment de rendre un service au public: « Ces mots veulent dire quelque chose, ils ne sont pas galvaudés. » L’obligation de résultats et la responsabilité de l’autocariste par rapport aux usagers, scolaires ou non, donnent un sens au quotidien de ce père de famille originaire de Seine-Maritime. « Prenez le transport scolaire, vous vous rendez compte, on prend rendez-vous chaque matin et chaque soir avec 7 000 à 8 000 enfants et adolescents dans nos cars! » La sécurité est une priorité de tous les instants. À plus forte raison que, contrairement aux transports de marchandises, « nous faisons la une de tous les journaux dès qu’il y a un accident, la pression sur nos épaules est permanente ». Iconoclaste, Gilles Lefèvre ne verse définitivement pas dans « le politiquement correct ».
