Portrait Yves Krattinger, sénateur et président du conseil général de Haute-Saône (PS) est une figure politique incontournable de la décentralisation et des transports publics. Cet homme de 65 ans a su faire sa place grâce à son travail et son langage de vérité.
Dans son bureau du Sénat, rue de Vaugirard à Paris, le décor est sobre. Une atmosphère enveloppante se dégage de ces lieux sans fioritures, propices au travail et à la réflexion. Un exemplaire du quotidien sportif L’Équipe, seul signe apparent de distraction, surgit au milieu de la pile épaisse de rapports et dossiers des multiples commissions auxquelles il appartient. Yves Krattinger, sénateur et président du conseil général de Haute-Saône d’où il est originaire, est assis devant un petit bureau en bois, en bras de chemise, l’air décontracté et accueillant. Il y a quelque chose de fascinant chez cet homme politique hors-norme et charismatique qui, au-delà des clivages idéologiques, a su séduire tous les camps. Lorsqu’il prend la parole lors des nombreux colloques auxquels il est invité, cet ancien professeur de construction mécanique et microtechnique capte l’attention de tous. Avec un discours tout en maîtrise et mâtiné de bons mots, il dit sa part de « vérité », sans démagogie ni langue de bois. D’un naturel apparemment calme, il a l’assurance de ceux qui savent vraiment de quoi ils parlent.
Yves Krattinger n’est pas venu à la politique pour plaire. Il fait partie de ceux qui agissent pour faire bouger les lignes et les conservatismes, mettre fin aux aberrations d’un système politique aussi centralisé que confus et qui ne tient pas suffisamment compte des réalités de terrain: « Les faits sont têtus! », aime-t-il à répéter. Ce socialiste de cœur, fermement enraciné dans sa région natale, a très tôt gravi les échelons un à un:« Le terrain a précédé mon engagement partisan au Parti socialiste, que je ne renie pas. J’ai été conseiller municipal à 22 ans, maire à 33 ans, avant de rentrer au PS », raconte celui qui fut délégué de classe tout au long de sa scolarité et maire de trois communes différentes, mais jamais de Boult, son village natal.
Depuis qu’il a été élu au Sénat en 2001, il cumule – avec plaisir – les fonctions de l’ombre: rapporteur de la mission temporaire sur l’organisation et l’évolution des collectivités territoriales entre 2008 et 2009, membre du bureau et du conseil d’administration du président de la commission Périurbain et intermodalité du Groupement des autorités responsables des transports (GART) et du conseil d’administration du comité français de l’Association internationale permanente des congrès de la route (AIPCR), ancien président du comité d’orientation de l’Agence française pour l’information multimodale et la billettique. Il est aujourd’hui, à la tête de la commission Aménagement du territoire, transports, infrastructures et NTIC de l’Assemblée des départements de France et président du comité de pilotage des États généraux de la Démocratie territoriale. Yves Krattinger est un homme de défis. Passionné de sport – il a joué au football à « un niveau honorable » pendant 20 ans –, après une préparation physique rigoureuse, il a fait le tour du Mont-Blanc l’automne dernier pour« nourrir son mental », et « vérifier que j’étais encore capable ». Il a la conviction chevillée au corps que l’on ne fait rien « sans efforts ».
Bien sûr, Yves Krattinger aimerait aller plus loin. Il a cru un moment entrer dans le gouvernement Ayrault, lui qui a accompagné le président Hollande dans sa campagne électorale en tant que responsable du pôle Territoires, services publics et ruralité. Il se voyait bien au ministère de la Réforme de l’État, de la décentralisation et de la fonction publique, occupé par Marylise Lebranchu, fidèle de Martine Aubry. Il sait qu’au-delà de la compétence, il aurait « des positions claires » sur le sujet. Mais il s’est rapidement fait une raison: « Je n’ai pas été pris. Peut-être que ma franchise peut inquiéter certains. » Son ancrage local l’aide à se ressourcer. Partout où il se trouve, il sait faire son trou à force de travail et grâce à ce langage de vérité qui ne lui a « jamais été reproché ». Et si d’aventure il était obligé de quitter une de ses fonctions à cause d’une loi sur le non-cumul des mandats, il ne fera pas d’histoires. « Cela me servira d’alibi facile. On m’obligera alors à quitter quelque chose. » Cependant, la fin du cumul des mandats serait, à ses yeux, une erreur car « l’avantage du système actuel, c’est que les élus parlent de ce qu’ils savent. » Il constate déjà que les politiques de la nouvelle génération et les hauts fonctionnaires ne connaissent plus « assez bien le terrain ». À contre-courant, il continue de militer pour que les hauts fonctionnaires commencent leur carrière avec au moins cinq ans passés dans une collectivité territoriale. L’art de faire de la politique ne passe plus seulement par les idées. Pour lui,« il faut être capable de confronter ses pratiques aux situations nouvelles. »
L’engagement d’Yves Krattinger est aussi tourné vers l’avenir. Dans le domaine des transports, il plaide par exemple pour que les pouvoirs publics prennent le virage des transports publics intelligents. « Les TIC [technologies de l’information et des communications] sont sous-exploitées chez nous ». Il cite en exemple l’autoroute entre Détroit et Montréal qui sera entièrement « branchée sur 1 000 km ». Il regrette que la France ne se donne pas les moyens: « D’autres le feront à notre place, alors que nous pourrions vendre cette technologie » qu’il juge « incontournable ». À tout juste 65 ans, le sénateur ne s’imagine pas dans la peau d’un retraité oisif. Il ne se réjouit pas à l’idée de mener une vie à l’écart des affaires du monde, à cultiver son potager ou à « promener mon chien, que je n’ai d’ailleurs pas », dit-il, l’air goguenard. « Dans mon entourage, personne ne m’y voit du reste! » Au conseil général, sa majorité pousse au contraire leur « capitaine » à continuer l’aventure.« Tant que j’aurais des choses à apprendre et que j’aurais envie d’apprendre, je ne me vois pas arrêter ».
