Pari gagné Les autocars Arcoutel, à Rocamadour dans le Lot, ont misé sur le lancement d’une navette cabriolet en 2012, le Quercybus, en marge de leur activité transport. Un succès auprès du public, que l’autocariste souhaite proposer aux professionnels.
Comme une procession de lumières glissant sur la falaise abrupte, la cité médiévale de Rocamadour se dresse à près de 150 mètres au-dessus de la vallée de l’Alzou. Il est à peine 21 heures, et après avoir été foulée par plus d’un million et demi de visiteurs, comme chaque été, cette commune la plus visitée après le Mont-Saint-Michel semble désertée. Dans le creux de la vallée, un petit train serpente au pas. Depuis 15 ans, il a le monopole des déplacements touristiques autour de la cité, de jour comme de nuit. Il dispose d’un parking en contrebas, interdit aux autocars, à deux pas d’une entrée piétonne.
Il y a deux ans, Denis Arcoutel « s’agace » de la situation, et décide de « mettre le pied dans la marre ». Cet amadourien et sa femme, Patricia, ont racheté l’entreprise des parents Arcoutel en 1989. « Il restait un car et demi », plaisante leur fils, avec un accent local chantant. Denis s’est alors évertué à redresser la PME. Elle compte aujourd’hui 35 véhicules, et l’an dernier, elle affichait un chiffre d’affaires d’1,5 million d’euros.
« On avait déjà vu des bus cabriolets à Paris ou ailleurs, se souvient le chef d’entreprise, on s’est dit qu’à Rocamadour, il y avait aussi la place d’en mettre un. » Et d’ajouter en brandissant une photo d’autobus en grand format datée du 29 juin 1936: « Mon grand-père avait un bus cabriolet lorsqu’il a créé la société dans les années 1920, pourquoi pas nous? »
Le pari est risqué, mais la famille Arcoutel se lance. En 2012, elle loue un Iveco Mago cabriolet de 34 places à l’entreprise Lambert. Le véhicule trace un circuit en cinq étapes, trois arrêts sur les hauteurs de Rocamadour – dont un gratuit pour les usagers de la navette –, et un arrêt devant la porte basse de la cité, dite du Figuier.
Avec un passage toutes les heures, il permet aux touristes de se déplacer autour de la cité sans être obligé d’emprunter l’ascenseur incliné, autre institution locale, à 4,20 € l’aller-retour contre 3,50 € pour le City Tour du Quercybus. De brefs commentaires audio permettent de se situer, mais l’objectif du cabriolet n’est pas d’offrir une visite touristique détaillée. « On ne recherche pas la concurrence directe », insiste le transporteur.
« Le lancement est allé très vite, explique Patricia Arcoutel, au mois de mai on passait commande, et en juillet le car était en place. » Sans campagne publicitaire, si ce n’est une discrète inauguration et une bénédiction du véhicule par le curé de Rocamadour, la navette Quercybus attise la curiosité de 6 800 visiteurs entre le 1er juillet et le 31 août 2012. Satisfaits de ce bilan, les Arcoutel décident d’investir durablement dans cette activité et achètent l’autocar d’occasion l’année suivante, au prix de 60 000 € (contre 130 000 € neuf).
Faisant appel à l’entreprise Graphibus pour designer une livrée aux couleurs locales, la famille déploie une signalétique et une communication plus étendue, du flyer au spot radio. « En tout, le projet Quercybus nous aura coûté 100 000 € », calcule Denis Arcoutel. Et l’investissement paye. En 2013, le nombre de clients passe à 7 000, pour atteindre les 7 500 cette année.
Malgré cette croissance encourageante, l’activité n’est pas rentable. Le problème? À Rocamadour, les commerçants locaux, soit la quasi-totalité des 630 habitants permanents, se montrent frileux. « Si on déplace le moindre point de parking, les locaux ont peur que ça ne se répercute sur leur commerce, déplore Denis Arcoutel, ce qui peut se comprendre. Mais à force, on est en train de se scléroser, poursuit-il, avant d’illustrer: « Les commerçants préfèrent agrandir les parkings plutôt que désenclaver la cité grâce à des navettes comme le Quercybus. »
Résultat: les exigences de la mairie sont contraignantes, notamment quant aux horaires de circulation qui ne doivent pas empiéter sur l’activité de nuit du petit train, et en ce qui concerne le prix de location des points d’arrêts qui fait grimacer l’autocariste. Un arrêt stratégique devant le château de Rocamadour, desservi par l’ascenseur, lui est même interdit.
« Acheter un deuxième car, ce n’est pas possible », constate Denis. Pour rentrer dans ses frais, l’entreprise « cherche donc à étendre [son] activité dans l’année. »
En 2014, le Quercybus a circulé tous les jours du 29 juin au 14 septembre. « C’était un bon test, s’enthousiasme Patricia Arcoutel, ça a aussi bien marché qu’en juillet. » À terme, le couple envisage même de développer des produits groupes en mai ou en octobre.
L’autre source de revenus potentielle part d’un constat simple: « La route à Rocamadour peut être dangereuse et beaucoup d’autocaristes qui ne connaissent pas la région accrochent leurs véhicules », explique Denis que l’on appelle régulièrement pour des dépannages.
Deux accès se montrent particulièrement délicats. Le premier est un tunnel étroit, passage obligé pour se rendre à la Porte du Figuier. En autocar grand tourisme de 13 mètres, les rétroviseurs tutoient la paroi rocheuse. « Imaginez un peu quand le car croise un autre véhicule à cet endroit, en plein mois d’août, alors que la route est bondée », s’anime Denis Arcoutel. Pour parcourir une cinquantaine de mètres, la manœuvre dure près de trois minutes. « Au-delà de 12 mètres, certains transporteurs refusent de faire passer leur autocar. »
Le deuxième point d’accrochage se situe devant la Porte du Figuier, où une dizaine de places réservées aux autocars sont louées à prix d’or. Ces derniers, ne pouvant ni entrer dans la cité aux ruelles étroites ni avoir accès à la vallée en contrebas, ont une seule option: faire demi-tour au niveau d’un virage en épingle, entre les platanes, les piétons et les voitures qui, elles, peuvent circuler à leur guise. « C’est une catastrophe pour les conducteurs, insiste Patricia Arcoutel, cet été, un autocar est même resté bloqué pendant plusieurs heures. »
Sur le même trajet en navette Quercybus, 9 mètres seulement, la conduite est plus souple. « Notre idée, c’est de proposer aux transporteurs de récupérer les clients sur le parking du château et de les emmener en navette Quercybus pour éviter la casse », argumente le chef d’entreprise. Ce serait de plus une occasion de désenclaver la cité en proie à la congestion en saison haute.
En surfant entre lobbys et autorisations limitées, les autocars Arcoutel comptent sur le décollage de leur petit dernier en tissant des partenariats avec les autocaristes qui couvrent la région. « On envisage aussi de proposer une visite avec une heure de commentaires un peu plus complets », explique Patricia qui s’occupe elle-même de la billetterie.
