Cohabitation Concilier les exigences d’une activité touristique croissante avec les modes doux sur les rives des fleuves reste un exercice périlleux. C’est le cas à Lyon, où les différentes pratiques cohabitent difficilement.
L’année dernière, la communauté urbaine du Grand Lyon a réuni un budget de 5 Md€ pour élaborer un schéma directeur des paquebots de croisière fluviale. Ce projet ambitieux, qui doit s’étaler jusqu’en 2017, compte parmi ses promoteurs l’Union européenne et l’État (dans le cadre du plan Rhône), le conseil régional Rhône-Alpes et le conseil général du Rhône, ainsi que Voies navigables de France (VNF) pour la partie Saône, et la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) pour la partie Rhône.
Ce schéma directeur doit permettre d’amplifier la vague déjà porteuse du tourisme fluvial, et de la croisière fluviale en particulier. Aussi bien en France qu’en Europe, le secteur est en fort développement, et l’axe Rhône-Saône en est le premier bassin français. En 1998, on ne comptait que quatre paquebots de croisière fluviale à Lyon. Aujourd’hui ils sont 22, et on en attend une trentaine pour 2018! Selon les études effectuées en vue du schéma directeur, pour environ 90 000 passagers, dont 70 000 étrangers, cela représente un chiffre d’affaires annuel de 11 M€ dépensés dans l’agglomération lyonnaise.
Mais cette situation, et surtout la forte croissance envisagée, ne vont pas sans poser problème, notamment en ce qui concerne les accès aux paquebots, tant pour les passagers que pour les marchandises ou la logistique des bateaux.
Sur le premier site d’accueil des bateaux de croisières au cœur de Lyon, Bernard Van Straaten, l’un des principaux réceptifs lyonnais en la matière, relève ainsi certaines pratiques contradictoires avec les perspectives de développement: « à ce jour, nous observons jusqu’à huit bateaux en simultané sur le quai Claude-Bernard, à Lyon 2e. Cela peut représenter jusqu’à 1 200 clients, soit plus d’une vingtaine d’autocars. Or, ceux-ci n’ont accès au bas-port, celui qui donne accès aux paquebots, que de 9 h 00 à 11 h 30! », relève-t-il. Et en dehors de ces périodes autorisées, les procès-verbaux pleuvent: « jusqu’à 75 % de la paie de la journée du conducteur », précise le directeur de l’agence réceptive BVSTours. Il ne reste que la possibilité de déposer la clientèle sur la voirie du quai. Une solution qui n’est pas satisfaisante: « il faut compter 500 mètres de cheminement. De nuit, l’accès est très difficile, avec un escalier aux marches incertaines et délabrées, sans rampe, ce qui est problématique pour une clientèle âgée, a fortiori lorsqu’il pleut ou que la météo n’est pas bonne », déplore Bernard Van Straaten. Une situation unique à Lyon. « Nous travaillons aussi à Paris et à Bordeaux […] et les accès et les procédures sont bien plus faciles, avec des contraintes bien moindres. »
Le problème de l’accès aux bateaux a été relayé par courrier auprès de la communauté urbaine par le président délégué général du comité des armateurs fluviaux, Didier Léandri, en octobre dernier: « il serait dommageable, alors que le secteur de la croisière fluviale connaît une croissance sans précédent sur le Rhône, la Seine ou la Garonne, que le centre de Lyon ne soit plus desservi », peut-on lire. « Il me semble que les conditions d’accès aux bateaux des autocars, des taxis et des véhicules d’avitaillement doivent être aménagées en fonction des contraintes propres à la croisière fluviale, sans méconnaître bien sûr celles propres aux autres usages », poursuit-il.
De même, Agiship, société représentant 14 entreprises étrangères, demande une concertation avec la collectivité « concernant la gestion des flux du quai, que ce soit par le biais d’une capitainerie ou d’un système de dépose-minute par horodateur, il ne peut être envisagé de solution acceptable et durable pour nos croisiéristes que par un partage physique de la zone entre les activités ludiques et celles des professionnels pour les paquebots de croisières », écrit son président Yannick Paturel. Enfin, l’IG River Cruise, organisation rassemblant les croisiéristes européens, s’est invitée elle aussi dans le débat: « les restrictions et la limitation des accès aux parkings ne sont pas compatibles avec les horaires de retour d’excursion des croisiéristes qui, habituellement, tournent autour de 15 h 00. Ceux-ci ont souvent des personnes âgées qui ne peuvent pas supporter des distances trop longues pour rejoindre les bateaux », écrit Helge Grammerstorf, son directeur général. « Ces restrictions diminuent l’intérêt du port de Lyon comme port de croisière et contribuent au désintérêt des tour-opérateurs et des clients pour cette destination » ajoute-t-il. « Nous apprécions beaucoup tout ce que fait la municipalité afin d’être reconnue comme une destination touristique internationale, également pour le tourisme de croisière fluvial », tempère-t-il par ailleurs.
Ce segment touristique s’adresse à une clientèle plutôt âgée, à fort pouvoir d’achat, qui vient en groupe et qui, pour l’essentiel, ne connaît pas Lyon. Les opérateurs, à l’exception de CroisiEurope, arrivent du nord de l’Europe et connaissent, de mars à octobre, un taux de remplissage de près de 90 %, pour des croisières d’une durée moyenne d’une semaine.
Pour positionner Lyon parmi les grandes destinations fluviales européennes, le schéma directeur propose d’organiser, à l’horizon 2018, l’accueil des bateaux sur six sites et un autre à Collonges-au-Mont-d’Or, de façon à porter la capacité à 15 bateaux en centre-ville. Sont d’ores et déjà programmés le site du quai Rambaud sur la Saône pour la fin de d’année, celui du musée des Confluences et le site Leclerc sur le Rhône, respectivement en 2015 et en 2017. En dehors des dispositifs spécifiques à la navigation et au stationnement des bateaux, chacun d’entre eux offrira la logistique nécessaire pour l’embarquement et le débarquement des passagers: accueil autocars, desserte en eau potable, collecte des ordures, branchements électriques, etc. Mais la suppression des parkings individuels au profit de l’aménagement des berges en pistes cyclables, promenades, espaces verts et ludiques a déjà modifié sensiblement l’activité touristique de certains opérateurs: « notre activité mariage n’existe pratiquement plus depuis que nos clients ne peuvent plus venir stationner à proximité de nos bateaux », déplore Jean-Marc Provent, gérant de Lyon City Boat, la principale société exploitante d’excursion sur les deux fleuves lyonnais.
En ce qui concerne le quai Claude-Bernard, actuel point stratégique de la desserte des croisières fluviales du centre-ville lyonnais, la vocation nouvelle donnée à ces bas-ports par la ville entraîne d’autres usages des berges. Ainsi, les quais sont un remarquable itinéraire de découverte de la ville: original et agréable. La collectivité a aménagé ces bas-ports: modes doux, jeux de boules, pelouses, terrains de jeux et d’animation, etc. Et surtout, c’est le passage obligé de la Viarhôna, l’itinéraire du Léman à la Méditerranée (cf. encadré). « Entre les professionnels du tourisme et les autres utilisateurs des modes doux, il serait dommage de ne pas arriver à un compromis », conclut Bernard Van Straaten.
Du lac Léman à la mer Méditerranée, le Rhône serpente sur près de 700 kilomètres, traversant successivement les régions Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Languedoc-Roussillon, soit 12 départements.
La véloroute est un itinéraire dédié aux modes doux. Il est implanté à 65 % en bordure du fleuve, sur le domaine de la Compagnie Nationale du Rhône et à 35 % sur des petites routes.
À ce jour, le chantier Viarhôna suit son cours. En Rhône-Alpes, 47 kilomètres ont été réalisés cette année, ce qui porte à 273 le nombre de kilomètres réalisés sur les 440 que compte Viarhôna dans la région. « D’ici trois-quatre ans, la totalité des aménagements sera terminée en Rhône-Alpes et la livraison complète de l’itinéraire est envisagée pour 2020 », confirmait en mai dernier Jean-Jack Queyranne, président de la région. À la même époque, la Compagnie Nationale du Rhône, propriétaire des deux tiers du domaine de la Viarhôna et qui assure le quart du financement de ses aménagements, annonçait qu’elle allait déposer un dossier de candidature en vue de l’inscription de cet itinéraire au catalogue EuroVelo, référent en la matière de mise en marché du vélo tourisme. Car si le tourisme fluvial est en pleine croissance, le tourisme à vélo est lui aussi un marché prometteur: 40 % de la population française pratique le vélo, c’est la deuxième activité pratiquée durant les vacances, et les touristes itinérants à vélo dépensent en moyenne 75 € par jour. Un euro investi en véloroute engendre au moins un euro de recette touristique pour le territoire.
D’ores et déjà Viarhôna mobilise les acteurs du tourisme. Sous l’égide de Rhône-Alpes Tourisme, de nombreux séjours touristiques ont été élaborés. Ils associent, tout au long de la colonne vertébrale qu’est le fleuve, les thématiques de découverte, de culture, d’œnologie, d’histoire des civilisations qui se sont succédé, etc.
