En tête de gondole dans les grandes librairies, La Francepériphérique, l’essai best-seller du géographe Christophe Guilluy, asuscité d’importantes divisions dans les médias, la classe politique etparmi ses pairs.
Depuis Fractures françaises, essai publié en 2010, ChristopheGuilluy, le géographe le plus controversé de France, est l’objet detoutes les critiques, et notamment de la gauche française qui l’accuse defaire le jeu du Front national. Ce flot discontinu d’invectives dans lesmédias, venant parfois de ses pairs, ce consultant spécialiste del’analyse territoriale n’en a cure. Christophe Guilluy est unpartisan du diagnostic “cash”, sans concessions :« Les intellectuels comme les politiques n’ont aucuneinfluence sur la société. Rééduquer les masses, c’était bon dans lesannées soixante-dix », avance-t-il dansl’Opinion.
Avec La France périphérique, publié à la rentrée de septembre, cethomme – qui serait néanmoins écouté attentivement parMatignon – enfonce le clou, établissant un état des lieux amerde cette France oubliée de la République et éloignée des métropoles.C’est là que vivraient 64 % de la population, concentrés dans70 % des communes de l’Hexagone. Ces chiffres sont le fruit de lacombinaison de sept indicateurs : proportion d’employés etd’ouvriers, de chômeurs, d’emplois et de logements précaires, defaibles revenus. Au cœur de cet essai, deux mondes se dessinentdistinctement, celui de la France des aires urbaines de l’Insee,« des grands gagnants de la mondialisation », etcelui des « fragilités sociales » :« La question sociale n’est pas circonscrite del’autre côté du périph’, mais de l’autre côté des métropoles,dans les espaces ruraux, les villes moyennes, dans certains espaces périurbainsqui rassemblent aujourd’hui près de 80 % des classespopulaires », affirme l’auteur.
Rangés dans la catégorie de « la Francepériphérique », cesterritoires – majoritairement ruraux – qui sedésindustrialisent ne réussissent pas à compenser la perte des emplois par letertiaire, à la différence des grandes agglomérations. Exclus des centresurbains et des métropoles à cause de la montée en flèche des prix del’immobilier, cette population est d’autant plus fragiliséequ’elle s’est éloignée des zones prescriptrices d’emplois.Christophe Guilluy considère que, pour la première fois dans l’histoirede France, les couches populaires ne vivent plus là où se crée la richesse.
Cet état de fait conduit inexorablement à l’isolement. Carl’offre de transport public ne serait pas adaptée à leurs besoinsréels.
Obligées de circuler en voiture individuelle, ces couches populaires sontles premières victimes collatérales du surenchérissement des prix à la pompe.L’éloignement des pôles dynamiques accentue les fractures entre lesmétropoles « de mobilités (par le haut pour les catégoriessupérieures et par le bas pour les catégories populairesimmigrées) », et cette « France des sédentaires,contrainte par le contexte économique, social et foncier ».
Les effets de cette mise à l’écart se ressentent mécaniquement dansles urnes. Les catégories populaires oscillent délibérément entrel’abstention (60 % des électeurs aux dernières électionseuropéennes) et le vote protestataire, favorisant à la montée en puissance duFront national. « Le sentiment d’une classe politique“hors sol” est d’autant plus fort que désormais plus aucunreprésentant, l’exemple est frappant pour les députés, n’est issudes catégories populaires, pourtant majoritaires ». Le géographeobserve même qu’en milieu populaire, la référence gauche-droite classiquen’est plus « opérante », surtout auprès desplus jeunes.
Un temps annoncée, et qui ne sera sans doute pas retenue, la disparition desconseils généraux ne ferait qu’aggraver ce sentiment de défiance vis àvis de l’élite et du pouvoir centralisé : « Ladisparition programmée des départements, c’est-à-dire des seulescollectivités visibles pour les citoyens et qui pèsent politiquement, est untrès mauvais signe pour cette France périphérique »,écrit-il.
Les thèses de Christophe Guilluy commencent à infuser dans les plus hautessphères de l’État. La loi du 13 février 2014 a ouvert lapolitique de la ville, qui consacrait traditionnellement la totalité de sesmoyens aux banlieues, à ces villes isolées, rétrogradées et désindustrialisées(Issoudun et Vierzon par exemple) parmi les 700 communes aidées.« En se concentrant sur la pauvreté, sans retenir d’autrescritères que la présence de grands ensembles ou que le taux d’immigrés,le gouvernement fait entrer les “petits Blancs” dans la géographieprioritaire », indiquait alors le géographe à l’AFP.C’est un premier pas, modeste, mais un premier pas quand même vers uneprise de conscience.
