Enquête À mi-chemin entre le transport, l’informatique et la communication, de jeunes entreprises viennent élargir le marché de la mobilité depuis une dizaine d’années. Ces start-up surfent sur des comportements nouveaux, imprégnés d’intermodalité et d’esprit collaboratif.
Covoiturage, autopartage, vélopartage, VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur), location de voitures entre particuliers, etc. Depuis le début des années 2000, une myriade de start-up surfe sur ces nouvelles pratiques de mobilité. Peut-on parler de phénomène? « Oui et non », répond Boris Descarrega, responsable d’une étude sur les mobilités émergentes publiée par l’Observatoire société et consommation (L’Obsoco) en décembre dernier
En plein essor, ces pratiques sont plus populaires en milieu urbain que dans les communes rurales et se développent souvent parallèlement à l’offre de transport existante. « On observe une rupture à environ 100 000 habitants, observe Boris Descarrega, au-delà de ce seuil, on constate un plus fort développement des modes alternatifs et des pratiques émergentes. À moins de 50 000 habitants, on observe une dominante forte de la voiture individuelle. »
Parmi les usagers, les jeunes sont les plus réceptifs aux nouvelles façons de se déplacer. Mais le chercheur nuance: « Contre toute attente, ils ne sont pas forcément prêts à se détacher de la voiture individuelle ». La seule pratique faisant l’unanimité, partout et pour tous, est le covoiturage en ligne et informel. Il touche environ 30 % de la population française, en progrès de 10 points par rapport à 2011.
« Pratique par pratique, l’usage reste marginal », reconnaît Boris Descarrega. Cependant, l’esprit collaboratif, écologique et économique porté par ces nouvelles mobilités a le mérite de séduire les collectivités. « On peut dire que ces pratiques se sont institutionnalisées dès lors que des entreprises se créent et qu’elles sont soutenues par les pouvoirs publics », évalue le responsable d’étude avant de constater: « À l’international, la ville d’Helsinki a même prévu de supprimer l’accès des voitures individuelles au centre-ville d’ici 2020, au profit de systèmes de voitures partagées. »
Côté entreprises, BlaBlaCar, dédié au covoiturage, séduit quelque 10 millions d’utilisateurs dans le monde. Bertrand Altmayer, co-fondateur du site de réservation de VTC Marcel, parle d’une « croissance hebdomadaire à deux chiffres ». Uber, la plateforme de mise en relation entre clients et VTC, a collectionné quatre milliards de dollars de levée de fonds ces huit derniers mois. Moovit, une sorte de GPS collaboratif dans les transports collectifs, vient de signer un partenariat avec le groupe Keolis, tout en levant 50 millions de dollars. Plus qu’une simple tendance, ces start-up aux croissances exponentielles semblent s’inviter dans la cour des grands.
La partie n’était pourtant pas gagnée. « Au début, personne n’y croyait. Nous n’étions pas pris au sérieux. Le covoiturage était vu comme une pratique d’étudiant fauché et on nous prenait pour des utopistes. Honnêtement, j’ai dû me battre contre des moulins les deux premières années », se souvient Laure Wagner, directrice de la communication chez BlaBlaCar et membre de l’équipe fondatrice. Même constat pour Alexandre Molla, directeur général expansion d’Uber France: « Quand je suis arrivé, nous étions cinq en France, aujourd’hui nous sommes 45 et nous prévoyons d’être une centaine d’ici la fin de l’année. »
Dans l’ADN de ces machines à succès, plusieurs composantes reviennent de façon systématique. L’esprit de start-up tout d’abord, il sous-entend un public salarial relativement jeune et dynamique. Même pour Alex Torres, vice-président global marketing produit chez Moovit, l’entreprise de 62 salariés répartis dans six pays différents « fonctionne comme une start-up ». Et d’ajouter: « Nous sommes comme une petite famille ».
Deuxième leitmotiv, « l’ambition entrepreneuriale » des fondateurs qui va de pair avec “l’idée”. Pour Travis Kalanick, fondateur d’Uber, cette idée est venue à Paris, un jour de décembre, alors qu’il cherchait un taxi sous la neige. Pour Frédéric Mazella, fondateur de BlaBlaCar, elle est née – toujours à Paris – alors qu’il cherchait à rejoindre sa famille en Vendée pour les fêtes de Noël.
Faut-il comprendre que le froid parisien est source d’inspiration vertueuse? Ces mythologies d’entreprises sont moins anodines qu’il n’y paraît. Pour ces jeunes entrepreneurs, la clé réside non pas dans un business model à toute épreuve, mais dans une véritable « mission » qui, selon Alexandre Molla, anime chaque salarié présent dans l’immense open space des locaux que loue Uber France. « On est tous prêts à se mettre debout sur la table pour défendre Uber », plaisante-t-il.
Dernier pilier de ces nouveaux venus: l’informatique et le développement. En utilisant une plateforme en ligne, ces entreprises pratiquent le principe de scalability, évolutivité en français, à savoir la possibilité de s’agrandir au fur et à mesure, en fonction de la demande.
Pour Uber par exemple, cela se traduit par le développement de nouveaux services comme Uberpop, lancé en février 2014, qui permet de mettre en relation des chauffeurs amateurs avec des clients, ou Uberpool, lancé en novembre dernier, qui permet d’optimiser le VTC en prenant plusieurs passagers sur le chemin emprunté, le tout sur une seule et même application. Le seul hic de cette stratégie basée sur la technologie: « Il y a un hiatus dans le cadre réglementaire. Lorsqu’il a été créé, les smartphones et les applications mobiles n’existaient pas, explique Alexandre Molla, charge à nous d’être force de propositions pour le faire évoluer. »
Ces start-up peuvent-elles présenter une menace pour les transporteurs traditionnels? Elles s’en défendent. « Nous sommes complémentaires, explique Laure Wagner. Par rapport à l’autocar par exemple, nous offrons un service plus convivial, tandis que l’autocar permet d’emporter plus de bagages avec soi ». Certains géants du transport, comme la SNCF, sont allés jusqu’à miser sur ces pratiques. « Nous sommes tout à fait en phase avec l’ambition de transport en porte à porte de la SNCF », explique Olivier Demaegdt, directeur d’IDVroom, un site dédié au covoiturage courte distance racheté par le groupe ferroviaire.
Pour Laurent Kocher, directeur marketing, innovation et services chez Keolis, le partenariat noué avec Moovit en janvier de cette année fait foi d’une « volonté d’investir dans des solutions de mobilité innovantes de la part du groupe ». Déjà en lien avec Keolis depuis un an à Bordeaux, où l’application a rassemblé quelque 10 000 utilisateurs, Moovit sera proposée aux autres collectivités clientes de l’opérateur.
Quant à la pérennité de ces pratiques, les acteurs se disent « confiants ». Pour Ghislain Gridel, directeur de la plateforme pour VTC verts Greentomatocars, implantée à Paris depuis septembre dernier, « Plus nous avancerons, plus les usagers mutualiseront leurs besoins de déplacements ». De son point de vue de chargé d’études, Boris Descarrega observe: « Ces pratiques ont probablement été propulsées par la crise. Les gens devaient trouver des alternatives peu coûteuses pour se déplacer. Mais même si la situation se redresse, on n’oublie pas tout à fait ce que l’on apprend. Prenons le covoiturage par exemple, la motivation n’est pas purement financière, les gens disent aussi que c’est plus pratique. Même si le pouvoir d’achat augmente, le covoiturage sera amené à durer. » Et enfin, il constate que l’esprit start-up gagne même l’usager: « Il y a une forme de défiance face à la société marchande. On n’a pas envie de donner son argent à de grandes entreprises. Dans les raisons qui poussent les usagers à se déplacer différemment, on note l’aspect pratique en tête, puis le prix, et la défiance en troisième position. »
Étude commandée par la SNCF, Peugeot et l’Ademe, réalisée sur 4 000 individus de 28 à 75 ans.
Marcel
Site et application de réservation de VTC.
Création: Paris, 2012.
Greentomatocars
Site et application de mise en relation entre VTC hybrides et clients.
Création: Londres, 2006 (arrivée en 2014 en France).
Uber
Application de mise en relation entre VTC (professionnels ou particuliers) et clients.
Création: San Francisco, 2009 (arrivée en 2011 en France).
IDVroom
Plateforme de covoiturage placée sur la courte distance et les trajets réguliers (domicile-travail).
Création: Paris, 1999: entreprise Ecolutis, rachetée en 2013 par la SNCF. Naissance d’IDVroom en 2014.
Moovit
Application collaborative pour calculer des itinéraires dans les transports collectifs.
Création: Israël, 2012.
BlaBlaCar
Site et application dédiés au covoiturage longue distance.
Création: Paris, 2004.
Cycl’où
Application permettant de connaître les places disponibles dans les stations de Vélib’.
Création: Paris, 2014.
Tripndrive
Location de voitures entre particuliers aux aéroports.
Création: Paris, 2013.
Wattmobile
Location courte durée de voitures électriques en libre-service dans les gares.
Création: Paris, 2010.
• 75 % des possesseurs de smartphones utilisent un service en ligne pour organiser leurs déplacements.
• 56 % disent que l’usage de la technologie a changé leur façon de se déplacer.
• 74 % des Français ont confiance dans le covoiturage, les taxis et les VTC.
• 300 et 400 millions d’euros, c’est la somme dépensée par les ménages français dans le covoiturage.
• 30 % de la population française (20 % en 2011) est concernée par le covoiturage (via Internet et informel).
• 81 % des Français disent préférer la voiture individuelle aux autres moyens de transport.
• 93 % de ceux qui utilisent leur voiture quotidiennement ou quasi exclusivement estiment qu’ils n’ont pas d’autres choix.
