Entretien Personnalité singulière du monde des transports publics, Patrice Wolf, directeur des partenariats institutionnels chez Keolis, défend avec abnégation le service public. Cet homme, à la curiosité aiguisée, a aussi des engagements associatifs dans la culture qui rejoignent son attachement pour des politiques porteuses de sens et respectueuses de l’humain.
Son parcours l’a mené par un heureux hasard vers les transports publics. Patrice Wolf, 60 ans, directeur des relations institutionnelles et des partenariats chez Keolis, en charge de l’assistance technique des SEM (sociétés d’économie mixte) de Strasbourg, Pau, Metz et Le Mans, n’est pas un homme du sérail. Son père était réparateur de machines à coudre et sa mère travaillait comme couturière à Ménilmontant. Rien ne le prédestinait à devenir un jour chef de cabinet du directeur de la SNCF, à Tours entre 1998 et 2006, puis directeur de Fil Bleu, le réseau urbain de la ville et de l’agglomération tourangelle. Il œuvre aujourd’hui à la création de la branche grand-urbain de Keolis, filiale de l’opérateur ferroviaire.
Ancien étudiant en psychologie, il a attrapé le virus du transport public en 1974, en travaillant l’été pour le magazine La vie du rail: « J’y ai découvert deux univers qui m’ont fasciné: la presse et le transport », se souvient cet homme affable, un large sourire aux lèvres. Embauché par le magazine en 1978 pour y intégrer le service marketing, il souffle au rédacteur en chef de l’époque l’idée d’y faire quelques piges. Jusqu’en 1986, il s’occupera de la rubrique spectacles et littérature jeunesse, avec trois pages mensuelles à la clé.
Cette activité complémentaire va prendre de plus en plus de place dans sa vie. En 1981, il crée La lettre d’Astéroïde, association culturelle en direction des enfants et bulletin d’information professionnelle. Cela le conduit tout droit vers la Maison de la radio où Denis Cheissoux lui propose de coanimer une émission jeunesse pendant l’été 1985, puis « L’as-tu vu mon petit loup? » diffusée tous les samedis de 1987 à 2008. Il mène de front ces deux vies avec panache et passion. Car, entre-temps, après avoir quitté La vie du rail, Patrice Wolf s’est formé pendant un an à l’EDHEC de Lille d’où il sort en 1990 pour prendre la direction d’une agence commerciale de fret à Auxerre. Pendant trois ans, il vend du transport de marchandises dans un vaste territoire, d’Avallon à Saint-Florentin, en passant par Gien et Montargis.
Patrice Wolf devient ensuite formateur de cadres pour l’activité fret de la SNCF. En 1996, l’opérateur ferroviaire lui propose de présider aux destinées de sa communication. « Je suis devenu l’un des quatre attachés de presse de la SNCF, en commençant directement par la grande grève de 1995, le départ de Jean Bergougnoux, l’arrivée de Loïk Le Floch-Prigent à la tête de l’entreprise. Ce fut une tour d’observation exceptionnelle. Mes semaines étaient assez intenses. » Son émission sur France Inter prenait à ce « journaliste refoulé » environ 20 heures de travail de préparation par semaine. « Quand j’y repense, c’était une vie de fou. Cet enchaînement naturel de tous mes rêves est incroyable, alors que je n’avais aucune idée précise de carrière à mes débuts. » Un autre désir prend forme en 1998: il devient chef de cabinet du directeur régional de la SNCF à Tours. « La curiosité et mon engagement permanent m’ont sans doute aidé. J’avais en moi la nécessité d’être un acteur dans la vie sociale », explique-t-il.
Les transports publics le passionnent: « Ils assument une fonction de respiration, de mouvement, de mobilité des gens ». En trente ans, Patrick Wolf a observé une évolution considérable depuis les années 1990, date à laquelle le concept de mobilité s’est peu à peu imposé: « Nous ne sommes plus à l’époque où des techniciens avaient pour mission de faire rouler des unités mobiles. Le service rendu à la population a pris toute sa place. Pour qualifier les voyageurs, le vocabulaire a évolué: nous sommes passés du terme d’usager à celui de client, ou plus exactement: les usagers sont restés des usagers pour les politiques et sont devenus des clients du point de vue de l’entreprise. Ce n’est pas anodin », observe-t-? il. Selon lui, ce changement se manifeste aussi dans le marketing: « Dans les années 1970, les campagnes de publicité mettaient en avant les modes de transport. Dans les années 2000, on a montré le voyageur ». Les réseaux de transport améliorent la signalétique, les systèmes d’information et le confort à bord des véhicules: « On s’intéresse à l’individu, à l’être humain. Et c’est l’essentiel ».
Ce sens aigu du service public est sans nul doute le fil conducteur de sa vie professionnelle aux multiples facettes, et c’est ce qui l’anime aujourd’hui encore chez Keolis: « Ma préoccupation consiste à faire en sorte que les engagements pris par l’entreprise soient respectés. Comme je suis l’interlocuteur unique de l’entreprise avec les SEM, je veille à ce que toutes nos promesses soient tenues ».
Patrice Wolf est aussi capable d’aider les autorités organisatrices des transports à mettre en œuvre un nouveau mode de transport. À Tours, il a d’ailleurs participé au projet de tramway et à l’élaboration de son tracé: « J’ai aimé la réflexion autour de l’insertion du tramway dans la ville. Le projet de Tours avait une approche humaine. La ligne irrigue le Sanitas. Cet apport de service public fait respirer ce quartier populaire et le maille avec le reste de la ville ». Dessiné par Daniel Buren et conçu comme un paysage mobile, le tramway de Tours est bien davantage qu’un moyen de transport.
Président du pOlau-pôle des arts urbains, une association qui promeut les arts urbains, Patrice Wolf a toujours cherché à mettre en relation le monde de la culture et celui du transport. En 1998, alors que la SNCF n’avait pas prévu de festivités pour le centenaire de la gare de Tours, il fait confiance à la compagnie Off, une troupe d’artistes locaux emmenée par Philippe Freslon et Maud Le Floch, pour un « projet fou, et a priori irréalisable, qui a neutralisé tout l’espace sous la verrière de la gare, ce qui avait nécessité de créer plus loin des quais provisoires pour faire fonctionner les trains ». Ce spectacle « époustouflant » avait attiré 100 000 personnes: « Cette compagnie avait fait peu de choses à Tours à ce moment-là. Une boîte d’événementiel, plus classique, avait répondu à l’appel à projets. Mais j’ai défendu le projet de cette association locale sans jamais le regretter! »
Depuis, la compagnie Off sillonne le monde avec ses nouvelles créations. Patrice Wolf a gardé le contact avec Maud Le Floch, qui créa plus tard le pOlau-pôle des arts urbains. L’ancien directeur de Fil Bleu en est devenu le président en 2011: « Je rêve d’un jour où chaque chantier de construction ou de rénovation d’un lieu public sera accompagné d’une réflexion sur son appropriation par la population avec une démarche culturelle et artistique. C’est précisément le point de départ de l’aventure du tramway de Tours. Les projets du Grand Paris intègrent cette dimension », se réjouit Patrice Wolf, en quête perpétuelle de sens.
