Lecture L’évolution de la SNCF et la métamorphose des gares en supermarchés soulèvent en lui en accès de colère. Dans son essai La nostalgie des buffets de gare, Benoît Duteurtre pourfend ces gares devenues des vitrines de la mondialisation. Nostalgique de ces lieux de flânerie, il signe un livre critique, drôle et documenté, invitant à une réflexion plus générale sur une société qui est en train de perdre son âme.
La nostalgie des buffets de gare (éd. Payot) surgit comme un cri du cœur contre la standardisation des gares et des voyages en train. Benoît Duteurtre se souvient du temps de sa jeunesse, où prendre le train était une aventure à moindre coût. Les gares, dressées au cœur des villes et ouvertes sur des horizons inconnus, stimulaient les rêves et étaient propices à la flânerie.
Ce livre d’une centaine de pages n’est pas tant celui d’un expert que celui d’un usager en colère, nourri de ses longues années d’expérience des trains. « J’ai grandi durant les Trente Glorieuses, à une époque où le service public voulait vraiment dire quelque chose. Où est le progrès d’aujourd’hui, quand les trajets d’un Paris – Le Havre, par exemple, s’effectuent dorénavant en plus de deux heures alors qu’ils se faisaient en 1 h 50 à la fin des années 1970? », interroge Benoît Duteurtre. Né en 1960 à Sainte-Adresse, près du Havre, le romancier, essayiste, critique musical, producteur et animateur de radio a vu s’opérer un glissement vers un monde dont il n’est pas familier et qu’il n’aime guère. « La nature des gares est en train de changer. Les voici livrées à ce poison omniprésent que sont le démantèlement des services publics, l’obsession hygiéniste et sécuritaire, l’obscénité des marques, l’automatisation, la quête frénétique de rentabilité, l’inflation immobilière. Autant de réalités et de mots d’ordre martelés, puis mis en œuvre par l’administration des chemins de fer qui semble s’évertuer à détruire la poésie des gares pour les transformer en aéroports », écrit-il.
Le souvenir des zincs dans les bistrots de gare l’émeut. Il regrette les salles des pas perdus – rebaptisées « salles des pas rentables » – qui disparaissent peu à peu au profit des Starbucks Coffee, Burger King, Daily Monop’ et tant d’autres enseignes uniformisées de la restauration rapide qui « négligent les habitudes locales ». Remisés dans les hangars ou les musées ferroviaires, les trains couchette et les wagons restaurant éveillent en lui des sentiments nostalgiques dont il ne peut se défaire. L’invasion du marketing, des marques de train (Eurostar, Lisea) lui donne le tournis.
Rangé par certains dans la catégorie des réactionnaires bornés, Benoît Duteurtre se défend d’être un passéiste. « Je ne suis pas contre le train à grande vitesse. Je le prends moi-même avec plaisir, surtout quand j’ai la chance de voyager en première. Ce que je dénonce, c’est la fermeture de quantité des lignes secondaires et de certaines gares de province. C’est très paradoxal, les pouvoirs publics ne cessent de promouvoir le train au nom du développement durable. Dans la réalité, la SNCF est gérée comme une entreprise privée, avec comme seul objectif la rentabilité », poursuit-il, regrettant aussi que le prix unique du kilomètre ait été « liquidé ».
Dans un style remarquable et incisif, Benoît Duteurtre aurait pu écrire le même pamphlet sur l’évolution de La Poste ou de l’hôpital public: « C’est le même modèle », clame-t-il. « Les pouvoirs publics n’osent pas privatiser. Mais dans la pratique, les usagers sont devenus des clients. Et il y a d’un côté le train des riches – sur le modèle du transport aérien – qui relie essentiellement les grandes villes, et de l’autre, un transport low-cost avec ses billets non-échangeables et ses espaces réduits pour les passagers. »
L’auteur s’en prend aussi à ces gares nouvelle génération qui ont poussé comme des champignons, loin des centres, parfois en pleine campagne comme à Vendôme ou à Aix-TGV. « C’est là encore très paradoxal, on nous incite à prendre le train, mais on ne peut pas se rendre à la gare sans y aller en voiture ou en autocar. Dans ces gares-aéroports, le moteur à essence devient le prolongement nécessaire du voyage en train. » Ces implantations de nouvelles gares génèrent un trafic routier supplémentaire, des embouteillages aux heures de pointe « et des complications multiples pour le voyageur ».
La SNCF n’a pas réagi publiquement à cet ouvrage largement couvert par les médias nationaux, radiophoniques et télévisuels. « Je crois qu’ils n’ont pas du tout envie d’ouvrir ce débat », estime Benoît Duteurtre qui a publié en 2006 un roman appelé Chemins de fer. Pourtant, de nombreuses personnes semblent partager ce regard mélancolique sur les dérives d’un monde aseptisé. Lucide, l’auteur n’attend pas que son livre inverse le cours des choses. Le mouvement paraît irréversible. « Je ne me fais aucune illusion », lâche-t-il. Citant l’exemple raté – à ses yeux – de la rénovation de la gare Saint-Lazare à Paris, avec ses quatre-vingts boutiques et 10 000 m2 d’espaces commerciaux, il promet les mêmes désillusions pour les voyageurs de Montparnasse-Bienvenue et de la gare du Nord qui « passeront bientôt au grand nettoyage ». Les usagers se réveilleront alors « clients » et Paris, dit-il, « aura presque oublié ce qu’était une gare ».
Quant à l’autocar, il ne trouve pas pour autant grâce à ses yeux. Benoît Duteurtre n’a pas de mots assez durs contre la loi Macron qui ouvre la voie aux lignes de transport interrégionales sur route: « L’autocar est infiniment moins confortable que le train et il va contribuer à engorger la circulation ».
Que l’on soit d’accord ou pas avec l’approche de l’auteur, cet essai sans concessions est à glisser dans tous les sacs de plage. Une lecture salutaire, au goût légèrement suranné, qui invite à reposer la question du sens des services publics. Espérons qu’elle fasse réfléchir ceux qui échafaudent les projets des gares routières de demain. Mais il est peut-être déjà trop tard.
