La multiplication des équipements électroniques à bord, fait prendre à l’autocar un nouveau virage technologique. Intégration plus rationnelle, adoption de protocoles informatiques plus répandus et plus ouverts comme l’IP… il devient un véritable réseau informatique roulant.
Informations voyageurs, GPS, wifi pour les voyageurs, aide à l’exploitation, billettique, vidéoprotection, système d’écoconduite, etc. La croissance exponentielle des appareils électroniques et informatiques, utilisés au quotidien dans le transport routier de voyageurs, a permis de répondre à de nouveaux besoins en termes de suivi de la qualité de l’exploitation, de gain de productivité, sans oublier la sécurité.
Mais l’ajout de nouvelles fonctions toujours plus gourmandes en capacité de calcul, de traitement et en bande passante (le nombre d’informations qui doivent? transiter à la bonne vitesse dans les câbles, c’est-à-dire la largeur des tuyaux), pose les limites de l’architecture actuelle des véhicules, basée sur le réseau CAN (Controller Area Network) et l’interface plus évoluée FMS (Fleet Management Systems). La solution passe par la conservation de ce duo, en y ajoutant de nouvelles capacités informatiques plus ouvertes et davantage plug-and-play.
Comment retrouver la simplicité éprouvée de l’informatique réseau professionnelle et grand public (Internet, réseaux IP, données XML, protocole DNS, etc.), mais enrichie de normes spécifiques au transport public? « Nous assistons à une évolution du CAN, utilisé dans l’automobile, vers celui de FMS, lancé par les constructeurs de véhicules industriels, et aujourd’hui vers l’IP, le protocole réseau répandu dans l’informatique », explique Philippe Boutonnet, directeur des solutions cars et bus d’Actia. « Il s’agit d’un vrai virage, car le protocole IP est ouvert et élargit les possibilités vers de nouveaux champs d’appareils et d’applications. Les bénéfices seront nombreux pour les opérateurs en termes d’exploitation et d’interaction entre le matériel et les back-offices fournis par les intégrateurs comme Ineo ou Init. Les constructeurs auront également intérêt à s’approprier ces standards qui facilitent le travail des opérateurs, un véritable argument commercial. »
Car le besoin de simplification et d’une meilleure intégration est bien à l’ordre du jour, comme le rappelle l’organisation ATEC ITS France dans sa dernière revue consacrée à la mobilité intelligente, publiée à l’occasion du congrès mondial des ITS qui s’est tenu à Bordeaux. Les limites de cette superposition des équipements à bord des véhicules et la nécessité de faire évoluer les standards informatiques utilisés sont au cœur des volets ITS (intelligent transportation systems) des projets européens coordonnés par l’UITP, EBSF, 3iBS et la plate-forme ITxPT (voir encadré page suivante). « Il suffit de regarder sur le toit d’un bus pour mesurer l’ampleur de la redondance des fonctions des équipements », explique l’association. Module de géolocalisation, antenne de communication 3G et wifi, écran et pupitre, calculateur, etc., ces éléments sont répliqués au niveau de chaque équipement, créant un manque de rationalisation du câblage, une maintenance alourdie et plus coûteuse.
De plus, l’installation de solutions et d’interfaces propriétaires pour chacun des équipements limite les possibilités d’évolutions technologiques, sans compter l’absence d’interopérabilité, et donc la création d’une dépendance commerciale avec un seul fournisseur, ainsi que la complexité induite par des longueurs croissantes de câbles à bord.
C’est pour répondre à ces évolutions que le programme EBSF et plus particulièrement son volet ITS a initié la définition d’une architecture IT embarquée, modulaire et plug-and-play. « Concrètement, les appareils parlent la même langue et sont ainsi capables de se reconnaître, de découvrir les services présents dans les véhicules sans configuration préalable », résume une présentation de ITxPT. « Les équipements fonctionnels comme les SAE, la billettique ou l’information voyageurs deviennent plug-and-play sur le réseau IP embarqué, pré-installé dans les véhicules avec des connecteurs standards. »
Autre application concrète, les logiciels ou équipements embarqués peuvent être mutualisés: « les informations de géolocalisation fournies par l’un sont accessibles à l’ensemble des autres modules », une seule passerelle de communication multicanale peut être partagée, et pour le conducteur, un seul terminal MADT (Multi Application Driver Terminal) lui permet d’accéder à plusieurs applications connectées au réseau IP, et/ou de les piloter.
Toutes ces fonctionnalités sont détaillées dans une nouvelle norme (EN 13149, parties 7, 8 et 9) et la plateforme ITxPT s’emploie à la faire adopter par tous les acteurs du transport. À ce jour, 22 sociétés sont membres de ITxPT, des opérateurs (Keolis, Transdev, Arriva, TFL, etc.), des constructeurs (Iveco Bus, Scania, Volvo, etc.) ou des spécialistes des ITS (Actia, Continental, Init, Cofely Ineo, Thales, Parkeon). Des essais pilotes grandeur nature de cette norme sont prévus en Europe et en France (Paris, Lyon).
C’est cette démarche qu’a initiée le réseau Réunir avec un projet développé en interne, modestement baptisé Condor mais plus prosaïquement résumé en bus connecté pour l’extérieur. « Au départ du projet en 2011, notre volonté a été de répondre à nos propres besoins métier de services interurbains, de faciliter le travail de nos adhérents et des conducteurs, d’assurer notre indépendance sur nos équipements et d’apporter un outil technologique efficace sur ce marché très concurrentiel de l’interurbain en France », explique Christian Rey-Renaux, responsable des affaires publiques et du pôle nouvelles technologies de Réunir Services.
Techniquement, la solution se base sur un boîtier installé à bord du véhicule, un calculateur mutualisé Actia, qui relie et contrôle à l’aide de câblage IP les équipements: girouette, écran d’affichage en bandeau lumineux et sonore, chronotachygraphe, éthylotest antidémarrage, module écoconduite, etc. Il permet d’assurer la remontée d’informations en temps réel par une antenne unique connectée au réseau Orange. Préparées aux formats des standards ouverts (Siri et Neptune via l’outil Chouette porté par l’agence nationale AFIMB), les données peuvent dès lors être exploitées par le back-office au dépôt.
Cette solution sur mesure, développée avec Orange Business Services après un appel d’offres et avec d’autres partenaires selon les modules concernés (ABC Informatique pour le planning, par exemple), répond aux lacunes des offres des fournisseurs du marché qui ne pouvaient remplir totalement le cahier des charges. « Les intégrateurs ont des solutions plus adaptées aux services urbains qui incluent des fonctionnalités très spécifiques comme de la régulation. De plus, nous cherchions à avoir notre propre système interopérable avec tous les fournisseurs d’équipement, nous pouvons brancher en plug-and-play la majeure partie des équipements du marché, ça fonctionne vraiment », se félicite Christian Rey-Renaux. Les obstacles dans le déroulement du projet « n’ont pas été techniques mais plutôt d’ordre commercial, à cause du fonctionnement très monolithique de certains fournisseurs qui n’appréciaient pas que ce ne soit plus leur propre système qui commande leur équipement, mais notre calculateur mutualisé. »
Car techniquement, le parcours s’inspire de celui d’une start-up: développement, tests, déploiement, bugs, correctifs, tests. « Notre équipe de 6 personnes, en incluant les techniciens d’Orange, a adopté le mode d’organisation d’une start-up », explique le responsable, qui a tout de même dû composer avec un budget de 2,5 M€, bien en dessous de ceux de la Silicon Valley! Aujourd’hui, une centaine de véhicules d’adhérents de Réunir ont adopté ce SIV « made in Réunir », et le nombre devrait aller croissant. Le système peut être installé en rétrofit sur les autocars ou bien être pré-installé pour les véhicules neufs commandés.
« Les intégrateurs ont des solutions plus adaptées aux services urbains qui incluent des fonctionnalités très spécifiques comme de la régulation. De plus, nous cherchions à avoir notre propre système interopérable avec tous les fournisseurs d’équipement, nous pouvons brancher en plug-and-play la majeure partie des équipements du marché, ça fonctionne vraiment. »
CAN
(Controller Area Network)
Protocole développé dans les années quatre-vingt par Bosch pour l’industrie automobile. Il s’agit de concentrer sur une seule ligne de communication/ échange de données (désignée comme un bus, qui est un homonyme informatique du véhicule urbain) de tous les organes de commandes électroniques.
Il permet donc d’éviter la multiplication de câblages dédiés.
FMS
(Fleet Management Systems)
Interface standardisée permettant d’accéder à une sélection de données du véhicule et issues du bus CAN. La prise FMS est utilisée pour remonter les informations techniques du véhicule (trajets, kilométrage, vitesse, freinage, consommation carburant, température et régimes moteurs, etc.) à travers des équipements tiers, comme la télématique ou le télédiagnostic technique par exemple. Le FMS a été créé en 2002 par six constructeurs de véhicules industriels et de voyageurs (DAF, Daimler, MAN, Iveco, Scania, Volvo).
IP
Protocole de communication des réseaux informatiques conçus pour être utilisé par Internet.
Pour coordonner et stimuler les innovations dans le transport public (accessibilité, ergonomie du tableau d’affichage et architecture informatique embarquée), la Commission européenne finance des projets de recherche et développement que l’UITP (Union internationale des transports publics) se charge de coordonner. De 2008 à 2012, European Bus System of the Future (EBSF) a été le premier programme d’envergure réunissant toutes les parties prenantes du secteur des transports (constructeurs, équipementiers, opérateurs, autorités organisatrices) autour d’un budget de 26 M€. Le programme The intelligent, innovative, integrated Bus Systems project (3iBS), financé à hauteur de 3,3 M€, a pris la relève jusqu’en 2015 pour assurer la diffusion des technologies et des solutions préconisées lors de l’ESBF. Un deuxième volet EBSF a été lancé avec un budget de 12,4 M€ en mai 2015. Prévu sur une durée de trois ans, il doit permettre d’accélérer le déploiement des solutions Bus Systems de l’EBSF 1 et 3iBS.
Enfin, la plateforme de test et de validation technique ITxPT (Information Technology for Public Transport) répond plus spécifiquement au déploiement d’une norme informatique ouverte dans le transport public.
