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Robotique

Navya, plus réactive que l’homme

CarPostal, premier opérateur du transport de voyageurs en Suisse, va lancer dans les prochains mois deux navettes Navya à Sion. Sécurité, fiabilité et avenir de cette petite révolution sont abordés par Philippe Cina, coordinateur du Mobility Lab.

Connexion: En novembre 2015, CarPostal a lancé une expérimentation, sur site fermé, de navettes autonomes. Sont-elles aujourd’hui prêtes à entrer sur l’espace public?

Philippe Cina: Nous espérons lancer les premières navettes autonomes dans l’espace public au début de l’été. Cette inauguration s’effectuera à Sion, dans le canton du Valais en Suisse. Nous sommes aujourd’hui dans la dernière phase du projet: l’autorisation législative. Il faut un dispositif légal au niveau de la Confédération helvétique, une dérogation à la règle qui veut qu’un véhicule doit avoir un volant et un conducteur.

On en était resté aux progrès de la Google Car, avec l’idée d’avoir un véhicule autonome commercialisable vers 2020. Or, vous nous annoncez avoir déjà sauté le pas.

Ph. C.: Internet a bouleversé les habitudes des usagers. Il réalise la transition de l’intermodalité vers la multimodalité: pour le même trajet, on peut choisir entre différents moyens de transport, par exemple le bus si l’on est chargé et qu’il fait froid, le vélo en libre-service pendant l’été. C’est autour de cet enjeu que CarPostal a lancé le Mobility Lab, avec l’École polytechnique de Lausanne, le canton du Valais et la ville de Sion.

Il s’agissait d’inventer un mélange entre transport public et covoiturage, avec le but d’amener des véhicules autonomes dans un centre-ville. CarPostal a donc commandé deux navettes autonomes à Navya, un constructeur français spécialisé dans la robotique. Nous sommes pionniers.

Techniquement, comment est-ce possible?

Ph. C.: La navette suit des rails virtuels: une fois qu’elle a appris son trajet, elle effectuera toujours le même. La première course est manuelle, on dirige le véhicule avec une manette de Xbox et il enregistre une cartographie en 3D de son environnement (trottoirs, arbres, etc.), qui est ensuite affinée pour ne garder que les éléments permanents. Cette première course permet aussi de lire les panneaux de signalisation.

Le second élément de cette technologie, ce sont les capteurs et les caméras qui servent à détecter les imprévus (piétons, cyclistes, obstacles, etc.) et à y réagir. Un freinage d’urgence peut s’opérer, sans blesser les personnes à l’intérieur de l’habitacle. Mais la machine est plus réactive que l’homme.

Et à Sion, comment cela va-t-il se passer?

Ph. C.: L’idée, c’est de ne pas avoir une ligne classique d’un point A à un point B, mais des itinéraires variés, de l’adaptation au gré des envies et des besoins. Le trajet total fera entre 500 mètres et 1,5 kilomètre, avec plusieurs arrêts. La navette roulera à environ 20 km/h. Elle devra cartographier son espace, constitué de zones piétonnes et de zones de rencontre. Nous allons lui apprendre différents itinéraires, mais avec globalement les mêmes arrêts pour ne pas perturber les usagers. J’aimerais beaucoup qu’à l’été 2017, les navettes puissent rejoindre les deux collines qui dominent Sion. L’intérêt touristique est fort. Mais pour l’instant, nous sommes en phase de test. Il faut se familiariser avec le véhicule, jouer avec lui, expérimenter.

Un système d’assistance humain est-il prévu pour réagir en cas de problème?

Ph. C.: Qui dit véhicule autonome, dit personnel encadrant. Et cela à deux niveaux: à l’intérieur de la navette elle-même, avant tout pour informer les passagers, les habituer au fonctionnement; et à l’extérieur, une sorte de tour de contrôle comme dans les aéroports. C’est le rôle du logiciel de gestion de flotte BestMile et de ses algorithmes. Mais un opérateur peut aussi décider d’arrêter le véhicule, de le dérouter – à condition que le trajet alternatif ait été préalablement appris – ou lui faire contourner un obstacle. Des caméras l’aident dans sa prise de décision.

La navette est 100 % électrique. La batterie sera-t-elle suffisante pour une journée?

Ph. C.: Les navettes sont prévues pour fonctionner 8 à 9 heures par jour. La batterie, elle, dure environ 8 heures. Mais il y a des variables qui vont influencer son autonomie: le nombre de passagers, l’activation de la climatisation, la température extérieure, la pente de la route ou le nombre d’arrêts. La plus longue boucle fera a priori 1,5 kilomètre avec 9 arrêts.

20 km/h, c’est la vitesse d’un vélo. Vous n’avez pas peur de la concurrence des autres moyens de transport? Quelle plus-value les navettes autonomes apportent-elles?

Ph. C.: La ville se transforme: à Sion comme dans d’autres villes, l’idée est d’éjecter la voiture, de rendre l’espace urbain aux gens, de créer des espaces verts et des zones de rencontre. Mais il reste des enjeux de mobilité sur ces zones, auxquels la navette autonome apporte une réponse: elle est silencieuse, petite et roule lentement. C’est une compensation pour les gens qui ont laissé la voiture. S’il y aura bien entendu un temps d’acceptation, plusieurs facteurs favorisent le choix du véhicule autonome: le vieillissement de la population, qui induit que l’on peut parfois préférer être véhiculé sur une zone piétonne, les conditions météo et son chargement personnel: avec des bagages, on préfère le transport à la marche. Pour la collectivité et l’opérateur, on a aussi un gain économique par rapport aux petites navettes traditionnelles, même si on ne remplace pas de ligne existante: les navettes autonomes sont moins chères et plus flexibles. Nous envisageons en effet de les rendre disponibles à n’importe quelle heure.

Vous voulez dire que le système peut évoluer vers le transport à la demande? Il faudrait gérer les opérations en temps réel, tenir compte des horaires flexibles, se rendre au domicile des personnes, etc.

Ph. C.: C’est un des axes de son développement. La navette peut devenir une sorte de taxi à la demande, elle pourra être sollicitée si elle est disponible. La gestion des trajets sera confiée à BestMile. La forme de l’application smartphone reste à définir, mais elle sera dédiée à la navette.

Toutefois, le projet est aussi d’intégrer l’appli à ce qui existe déjà, par exemple aux transports à vélo, qui est à la fois concurrent et complémentaire de la navette.

Quels sont aujourd’hui les freins légaux?

Ph. C.: Tous les pays européens sont dans la même situation: il faut une dérogation à la Convention de Vienne sur la circulation routière qui stipule qu’un véhicule est composé nécessairement d’un conducteur et d’un volant (La révision de cette Convention a été lancée par la Commission des affaires économiques de l’ONU le 24 mars, ndlr). Toutes les autorisations sont des dérogations, qui sont délivrées chez nous par la Confédération helvétique. Qui sera le premier à légiférer? En tout cas, nous sommes optimistes pour avoir le feu vert en juin.

En revanche, pas besoin d’autorisation pour les sites privés. Navya fournit déjà six navettes autonomes au site nucléaire de Civaux. Réussir à les implanter dans les campus, les sites industriels ou les aéroports, c’est un vrai enjeu. Cela permettra des gains de productivité énormes.

Après Sion, la Suisse entière, puis la France?

Ph. C.: Il y a des demandes du monde entier pour voir notre expérimentation, tout récemment du Japon. Pour passer à la Suisse entière, il faut d’abord une vraie évolution du cadre législatif. En fonction de cela, et de notre propre expérience à Sion, nous allons évoluer. Mais nous sommes persuadés que les navettes autonomes vont devenir une nouvelle corde à notre arc.

Fiche technique

Long. × haut. × larg.: 4,75 × 2,55 × 2,05.

Poids avec passagers: de 3 150 à 3 400 kg.

Nombre maximum de passagers: 15 dont 8 assis.

Vitesse maximum: 45 km/h.

Vitesse de croisière: 25 km/h.

Durée de charge de la batterie: de 5 à 12 heures.

Autonomie de la batterie: de 5 à 13 heures.

Puissance: de 15 à 25 kW.

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Auteur

  • Aymeric Guittet
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