L’intégration des réseaux ferrés des pays d’Europe centrale aurait pu être une formidable opportunité pour la construction d’une véritable Europe ferroviaire. Cela n’a pas été le cas. Soumis sans véritable transition au choc du marché, ces réseaux auraient-ils été les cobayes d’une expérimentation de la concurrence?
Après le culte du plan, il leur a fallu passer d’emblée à la religion du marché! Et cela, sans bénéficier d’un quelconque sas de transition qui aurait été accompagné d’investissements judicieux. Les réseaux ferrés des pays d’Europe centrale, qui ont adhéré les premiers à l’Union européenne en 2004
De 1990 à 2014, les réseaux ferrés polonais, tchèques, slovaques, hongrois et slovènes ont réduit de près de 12 % la longueur de leurs lignes
La concurrence routière s’est aussi manifestée par l’explosion du taux de motorisation des familles qui, globalement, a rejoint le niveau de l’Europe occidentale. Mais la régression du rail a été également liée à une nouvelle organisation de l’espace étatique, avec pour conséquence une plus grande fragmentation du marché. Concernant le trafic fret, cela n’a pu qu’aboutir à favoriser la route. Ainsi, la partition de la Tchécoslovaquie en 1990 a eu pour résultat l’éclatement du réseau CSD. De leur côté, les chemins de fer slovènes, devenus un simple réseau frontière de l’Union, se sont retrouvés séparés de leur ancien hinterland yougoslave, la guerre de Bosnie ayant en sus fortement aggravé les conséquences de cette coupure.
Ces réseaux, qui structuraient auparavant des états disparus, ont subi une évolution somme toute inverse de celle de l’Allemagne réunifiée où, en dépit des coûts considérables de la remise à niveau du réseau ferré de l’ex-RDA et de la reconstitution du maillage des lignes interallemandes, l’espace ferroviaire s’est accru significativement. De fait, le réseau ferré allemand est devenu la plaque tournante, voire le pivot, de l’ensemble des trafics ferroviaires européens. C’est notamment vrai pour les flux d’est en ouest dont l’importance s’accroît régulièrement, au fil de l’extension vers l’est de cette zone de la banane bleue (Londres, la Ruhr et la plaine du Pô) qui représenterait le cœur économique de l’Europe.
Une autre raison de la régression du rail en Europe centrale est la volonté affirmée de casser le monopole de l’exploitant historique, pour appliquer, ici aussi, la règle de la « concurrence libre et non faussée ». Il est vrai que cette démarche s’intégrait plus globalement dans les réformes générales liées au passage à l’économie de marché. Elle s’est rapidement traduite, de multiples et coûteuses expertises de cabinets occidentaux spécialisés à la clé, par l’application rapide et sans véritable transition des directives européennes issues des premiers paquets ferroviaires.
Cela commence par la séparation formelle et légalisée de l’infrastructure et de l’exploitation, ce qui était pourtant déjà une sorte de réalité de fait dans tous ces pays, comme en Allemagne et en raison des mêmes traditions ferroviaires héritées d’une histoire commune
Dans ces conditions, on peut estimer rétrospectivement qu’une occasion inespérée de relance massive du mode ferroviaire, principalement pour le fret, a été perdue au détriment de l’ensemble du rail européen. Et cela pour trois raisons.
Tout d’abord, à l’orée des années 1990 dans les pays d’Europe centrale, la part ferroviaire dans le partage modal était infiniment supérieure à ce qu’elle était dans les pays de l’Union européenne d’alors
Ensuite, les infrastructures étaient fatiguées par des trafics lourds, dont la maintenance laissait beaucoup à désirer. D’autre part, les parcs de matériel roulant étaient aussi pléthoriques que souvent obsolètes? Cependant, ces réseaux présentaient un niveau important de trafic, de densité et d’équipement (notamment en matière de double voie, d’électrification et d’automatisation de la signalisation) très supérieur à celui qu’offraient les réseaux ferrés espagnols, grecs, irlandais et portugais, lors de leur entrée dans l’Union européenne deux décennies auparavant.
Enfin, un temps précieux a été perdu durant les années 1990-2000. Il faut désormais le rattraper à l’aide de très coûteux investissements, le plus souvent issus des fonds de cohésion de l’Union européenne. Cela est nécessaire, même si désormais, s’ajoutant à un commencement de modernisation et de renouvellement des parcs des matériels roulants, l’espoir vient des grands corridors transeuropéens
L’ensemble des infrastructures ferroviaires des pays d’Europe centrale va pouvoir en profiter, avec une véritable manne de fonds communautaires à l’appui. En premier lieu, ce sera le réseau ferré polonais. Totalisant à lui seul pas moins de 45 % de la longueur, près de 60 % des trafics fret et 47 % des trafics voyageurs des réseaux ferrés des pays d’Europe centrale, il vient d’entrer dans le club de la grande vitesse ferroviaire (voirBus & Car n° 969). Il a déjà bénéficié de plus de 8 Md€ d’investissements communautaires durant les années 2010-2014 et devrait en recevoir encore 10,5 d’ici 2020!
(1) Quatre pays et leurs réseaux historiques: Pologne (PKP) République tchèque (CD), Slovaquie (ZZK), Hongrie (MAV) et Slovénie (SZ). Les plus récentes adhésions à l’UE de la Bulgarie, de la Croatie et de la Roumanie ne permettent pas, faute de recul suffisant et de documentation précise, d’intégrer les réseaux BDZ, HZ et CFR dans cette analyse.
(2) Comme l’augmentation importante de la charge à l’essieu pour les camions. Cette mesure qui, en aggravant l’état des routes, a ensuite incité à d’importants investissements dans ce domaine.
(3) Une évolution comparable à celle de l’Europe occidentale où, en deux fois plus de temps il est vrai, le kilométrage des réseaux ferrés a diminué de près d’un tiers, alors que celui des autoroutes a triplé.
(4) Le développement des infrastructures ferroviaires était sous la responsabilité de l’État propriétaire des réseaux. Leur maintenance était assurée, contre rétribution annuelle – très variable – de l’État, par l’exploitant historique. Cette organisation était issue des réseaux prussiens et austro-hongrois d’avant 1918. Elle avait perduré durant l’entre-deux-guerres et s’était perpétuée de fait dans les systèmes économiques planifiés de l’époque communiste.
(5) Ils restent très importants, notamment avec le charbon qui assure par exemple plus du tiers du trafic fret polonais, ce qui en fait le second réseau ferré fret d’Europe après le réseau allemand.
(6) Notamment pour le fret où cette part modale du rail atteignait en moyenne près de 40 %, soit plus du double de celle existante dans les pays de l’Union européenne d’avant la chute du rideau de fer. L’explosion du trafic routier a eu notamment pour conséquence que le pavillon routier polonais, devenu le premier d’Europe, concurrence désormais très fortement ses homologues d’Europe occidentale.
(7) D’autant que près de la moitié du kilométrage des futurs corridors ferroviaires du réseau RTE-T se situe en Europe centrale et balkanique. Leur mise à niveau implique d’importants travaux de modernisation et de capacité (électrification, doublement, renouvellement de la voie, équipement ERTMS, etc.).
