Depuis vingt-cinq ans, la Commission européenne poursuit un objectif en matière de politique ferroviaire: libéraliser les rails européens, les ouvrir à la concurrence. Ce serait la seule alternative pour redynamiser un secteur jugé en déclin. Le processus s’est accéléré au début des années 2000, avec le lancement de trois paquets successifs. Le quatrième, qui serait le dernier, a été lancé fin janvier 2013. Il a finalement été adopté le 8 octobre par la Commission. Prochaine étape: son passage au Parlement européen…
La « concurrence libre et non faussée » serait-elle un dogme intangible? Elle semble en tout cas rester un incontournable de la panoplie politico-idéologique de la Commission européenne. Même si, poids des lobbys de toute provenance oblige, son principe est très souvent battu en brèche pour aboutir à de nombreux compromis. Et c’est sans doute dans le domaine du rail que son application la plus stricte s’est heurtée au maximum de difficultés, pour d’évidentes raisons de résistances de la part des différents acteurs de la filière. Mais ces difficultés sont aussi et surtout liées aux spécificités techniques et organisationnelles du mode ferroviaire.
Les transports aériens et routiers sont bien plus libres quant à leurs infrastructures dont les coûts sont, pour l’essentiel, assumés par d’autres que les opérateurs eux-mêmes. Le fer est avant tout un mode intégré, c’est-à-dire que l’interaction entre l’infrastructure et les matériels roulants est aussi totale qu’indissociable
Face à cette réalité complexe, les experts de la Commission européenne se trouvaient sur un terrain très singulier qui a quelque peu émoussé l’application du dogme. D’autant que les aléas – parfois tragiques, accidents meurtriers multiples à l’appui – de la libéralisation ferroviaire britannique avaient de quoi interpeller les décideurs européens. Aussi, se sont-ils avancés à petits pas, associant ouverture du marché et régulation qui s’avère nécessaire pour assurer à tous les acteurs des conditions équitables d’accès au marché.
Cette démarche s’est concrétisée sous la forme des paquets ferroviaires. Il s’agit d’ensembles législatifs, réglementaires et techniques, ce dernier aspect prenant au fil du temps de plus en plus de place, comme si l’idéologie avait dû céder devant la complexité de la réalité. En même temps, on prend conscience de la nécessité d’investir dans le rail, après des décennies de priorité donnée à la route, priorité encore affirmée lors de l’intégration des pays d’Europe centrale à l’Union européenne. C’est la naissance du principe des grands corridors ferroviaires transeuropéens, intégrés dans un vaste réseau de transport multimodal: le RTE-T, réseau de transport transeuropéen (TEN-T, en anglais).
Le 1er paquet a été adopté en 2001. Il avait été précédé par la désormais célèbre directive européenne 91-440 qui, dès 1991, donnait les clés d’une séparation comptable puis institutionnelle entre les infrastructures ferroviaires et leur exploitation
Le 2e paquet ferroviaire, adopté en 2004 et appliqué en deux temps, à partir du 1er janvier 2006 et du 1er janvier 2007, a ouvert à la concurrence l’ensemble des services de fret ferroviaire européens, en trafic international puis national. En même temps, étaient mises en place des agences européennes et nationales spécialisées, principalement dans la sécurité
Le 3e paquet a été adopté en 2007. Il a, en principe, ouvert les services ferroviaires internationaux de voyageurs au marché concurrentiel, tout en leur offrant des possibilités de cabotage national
Le 4e paquet ferroviaire a été adopté par la Commission européenne le 8 octobre 2015. Sous réserve de modifications, qui seront sans doute apportées ultérieurement par le Parlement européen, il concerne aussi bien l’aspect politique que technique. Le premier vise entre autres à définir les modalités d’ouverture à la concurrence des services ferroviaires nationaux. Le second aspect a pris une dimension décisive, car portant sur la sécurité et l’interopérabilité, il devrait permettre de réduire les coûts des procédures d’accès aux réseaux européens.
Un résultat du 4e paquet ferroviaire a été diversement apprécié. Il pourrait repousser à 2020, voire 2026, l’ouverture à la concurrence, car grâce à de nombreuses dérogations possibles, le Conseil européen laisse le choix aux États jusqu’à ces deux horizons. Les législateurs pourront en effet opter pour l’attribution directe et la mise en appel d’offres des services ferroviaires régionaux et nationaux, comme les TER et les TET en France. Le texte laisse aussi jusqu’à dix années de délai de validité pour les marchés attribués d’ici 2022 dans les conditions précédentes, donc sans la mise en concurrence.
« La cohérence du système ferroviaire français, désormais organisé en un grand groupe public intégré, a pesé dans les débats européens. » Tel est le commentaire plutôt sibyllin du secrétariat d’État aux Transports. Il estime par ailleurs que l’« ouverture à la concurrence ne peut constituer une fin en soi, [même si] l’opérateur de transport SNCF Mobilités a mis en place toutes les mesures nécessaires pour garantir un accès transparent et équitable au réseau ferré français. » Cette satisfaction n’est pas partagée par les opérateurs privés. Transdev parle même « d’un recul sans précédent en matière de politique européenne ferroviaire », et estime qu’en raison de « la fermeture programmée de certaines lignes TET […] le déclin ferroviaire est déjà en marche en France. » Voilà qui laisse entendre que du côté de l’ouverture à la concurrence, ce 4e paquet serait un « coup pour rien ».
Le texte précise toutefois que les services dits « commerciaux », donc non subventionnés, comme les TGV en France, seraient ouverts d’ici 2020, mais « dans le respect du cadre social national » et sans devoir porter atteinte aux services exploités avec l’aide publique comme les TET et les TER. Ce n’est donc qu’en 2026 qu’un nouveau régime sera mis en place pour l’attribution des contrats de service public. Il permettra aux AOT (autorités organisatrices de transport) de choisir entre l’attribution directe et l’appel d’offres concurrentiel.
« Libéralisation impossible », et « maintien d’entraves profondes », estimait déjà bien avant la signature du compromis une étude
Cela dit, les acteurs du ferroviaire espèrent que le « temps de la stabilité législative devrait enfin venir », résume Matteo Mussini, responsable des affaires publiques et des opérations à la communauté européenne du rail (CER). Il estime que « le 4e paquet ferroviaire doit être l’occasion d’offrir un volet technique ad hoc dans le domaine de l’interopérabilité ». Quant à l’évolution vers une plus grande ouverture du marché, elle est inéluctable et « a déjà porté ses fruits, par exemple en matière de transparence des coûts », même si « la Commission européenne a subi une défaite dans le domaine de la séparation totale entre gestionnaires d’infrastructures et opérateurs ». La concurrence devrait à (long) terme amener une recomposition et une « concentration des opérateurs », principalement dans les petits réseaux comme en Belgique. Une concentration qui pourrait avoir l’inconvénient de faire naître de nouveaux monopoles, privés cette fois, et tout aussi complexes à réguler!
(1) À tel point que dans la Grande-Bretagne des débuts du chemin de fer, certaines compagnies ferroviaires construisaient elles-mêmes leurs matériels roulants!
(2) En France, elle a conduit en 1997 à la création de RFF (Réseau ferré de France), gestionnaire d’infrastructure ferroviaire totalement séparé de l’exploitant historique SNCF.
(3) L’EPSF (Établissement public de sécurité ferroviaire) en France, sous la houlette de l’agence européenne ad hoc installée à Valenciennes.
(4) Prendre et déposer des voyageurs dans plusieurs gares d’un même réseau national, sans toutefois porter atteinte à l’équilibre économique d’un contrat de service public, comme les TER en France et les trains Regio en Allemagne. La région Paca, qui avait porté plainte contre les trains du service Thello (Marseille–Nice–Gênes–Milan) de Transdev, a été déboutée, le régulateur (l’Araf) n’ayant pas constaté « d’atteinte à l’équilibre des TER », en raison notamment des créneaux horaires du service Thello qui auraient plutôt concurrencé des TET… disparus depuis longtemps!
(5) Alexis Périer: Le quatrième paquet ferroviaire: l’impossible libéralisation? Collège d’Europe, European Political and Administrative Studies/Études politiques et administratives. Bruges Political Research Papers, n° 33/2014.
(6) Selon l’Agence ferroviaire européenne, il existerait plus de 11 000 règles techniques nationales en Europe. Elles illustrent les 20 systèmes différents de signalisation, les 6 types d’électrification et les 4 écartements de voies qui caractérisent les réseaux ferrés européens.
