Paiement sans contact à bord des bus, solutions de comptage en temps réel, transport dynamique et réservation de places dans les cars. Ces solutions, qui ont aidé les opérateurs à gérer les mesures barrières et de distanciation sociale, pourraient se généraliser à l’avenir.
Pendant le confinement, un grand nombre d’opérateurs de transport ont su faire preuve de pragmatisme pour s’adapter, souvent dans l’urgence, à une situation qui allait bouleverser toute leur manière de fonctionner. Paiement par carte bancaire, capteurs d’affluence à bord, transport dynamique… L’apport des nouvelles technologies a souvent aidé à s’adapter au plus juste face à la crise. Certains outils, qui n’étaient alors qu’en phase d’expérimentation, ont été propulsés sur le devant de la scène. Ainsi, le 18 mars dernier, soit au lendemain du début du confinement, la RATP a décidé d’étendre la vente de ticket par SMS sur l’ensemble de son réseau, alors que ce dispositif était jusqu’alors testé sur huit réseaux de bus de la grande couronne depuis fin 2018. Cette mesure a permis de pallier la suspension temporaire des ventes à bord, afin de protéger les conducteurs. D’autres réseaux ont également lancé, avec un peu d’avance, la dématérialisation de leur titre pendant la pandémie. Ce fut notamment le cas à Nevers, où Keolis a choisi le 11 mai, jour du déconfinement, pour lancer le paiement par carte bancaire sans contact, alors que cette offre aurait dû être proposée au cours de l’été, en complément d’une refonte complète du système billettique comprenant QR code, cartes abonnés, vente par correspondance, rechargement en ligne et application smartphone. Dans ces deux exemples, la crise du Covid-19 a précipité la mise en application de services mûrement préparés. Mais elle pourrait aussi servir de déclencheur pour les autres réseaux.
Plusieurs acteurs ont également revu leurs solutions de comptage à bord, initialement destinées à des seules fins d’analyse, afin de les rendre disponibles en temps réel. C’est le cas du spécialiste du déploiement de solutions pour le transport public, Businfo. Ce dernier a fait évoluer sa solution de comptage de précision QuantaBus, afin d’informer en temps réel sur le taux d’occupation des bus et autocars. Désormais, les données sont collectées par des capteurs installés aux portes des véhicules, puis affichées au conducteur et transmises au système central. Selon le paramétrage du système, cinq différents niveaux d’occupation sont indiqués: peu de monde, (moins de la moitié de la capacité), occupation moyenne (ex: 70 % de la capacité), chargé (ex: plus de 70 % de la capacité) et bus complet. La jauge fixant le maximum de capacité peut être déterminée par l’exploitant qui agira en fonction du contexte sanitaire. Les indicateurs de fréquentation peuvent être relayés aux voyageurs, notamment via des applications mobiles, aux bornes d’information voyageurs aux arrêts, ou mises à disposition en open data. Ces indicateurs sont aussi utilisables en temps réel par l’exploitant pour réguler le fonctionnement du réseau de transport. La ville de Nevers a été la première à déployer la version QuantaBus avec affichage pour le conducteur et information voyageurs (via l’application QuelBus), début juillet, sur onze bus de son réseau Taneo.
BusInfo a déjà reçu de nouvelles commandes pour déployer cette solution d’ici la rentrée de septembre à Angers (quinze bus), Creil (quinze bus), Saint-Quentin-en-Yvelines (49 bus), et sur 154 cars d’Île-de-France Mobilités (qui seront exploités par Transdev, Keolis et RATP). Businfo négocie également l’équipement de 200 bus, dont 140 pour un grand réseau urbain. Au Royaume-Uni, Stagecoach, un des plus gros opérateurs, propose également, depuis le 18 juin une application mobile qui permet de donner des indications sur l’affluence à bord de ses bus, ainsi qu’une position en temps réel des véhicules. En Suisse, pour la reprise du transport public, le 11 mai, les transports de la région lausannoise (TL) ont aussi adopté un nouvel outil, permettant de visualiser les stations et véhicules les plus sollicités pour d’un trajet donné. Les informations sont toutefois basées sur les statistiques de fréquentation des jours précédents.
D’autres solutions, plus simples, peuvent être mises en place sur le principe du modèle collaboratif. Ainsi, depuis le 13 mai, la RATP propose sur son application des indications sur l’affluence en temps réel, les données étant fournies par les voyageurs. Ce projet collaboratif appelé Crowdsourcing affluence voyageurs, qui était dans les cartons de la RATP, a été activé pendant la crise, avec un développement en interne. Cette solution est à la fois plus simple et nettement moins onéreuse que le recours aux capteurs. « Cette instantanéité est extrêmement difficile à obtenir par des moyens purement mécaniques de comptage ou d’estimation. Il y a des caméras dans certaines rames, mais qui ne sont pas prévues pour cela. Je pense que la bonne vieille méthode de la collaboration entre les personnes est probablement la plus efficace, la plus simple et la plus facile à mettre en œuvre et, pour peu que les voyageurs jouent le jeu, c’est très fiable », a reconnu Patricia Delon, directrice commerciale du groupe, au micro de France Inter.
Transdev a également déployé cette solution dans sa filiale anglaise. Depuis le 29 mai, la fonctionnalité SpaceChecker permet aux voyageurs de donner des informations sur la congestion de leurs bus sur les réseaux du Yorkshire et du Lancashire. Enfin, des solutions se mettent en place pour synthétiser toutes ces sources d’information. C’est ce que propose Cityway, spécialiste des solutions digitales (groupe Transdev), en s’associant avec la start-up Flowly (capteurs à bord) pour créer un outil d’information et de gestion de l’affluence à bord des bus et des trains. Leur solution synthétise des informations sur les flux de voyageurs provenant des traces passives des téléphones portables des voyageurs dans les véhicules (anonymisées), mais aussi des informations remontées par les voyageurs, via crowdsourcing, et par les conducteurs et les contrôleurs via des interfaces digitales, tout en associant les données remontées des systèmes embarqués. Ces solutions sont déjà en place dans plusieurs agglomérations comme Le Havre, Grenoble et Toulon.
Si des solutions existent pour contrôler l’affluence à bord, il peut également être tentant de réguler cet accès, quitte à prendre ses distances avec le mass transit. Plusieurs start-up, spécialistes du transport à la demande, sont prêtes à proposer leurs produits. « Dans le cadre de l’après-confinement, [nous]recevons de plus en plus de demandes de collectivités locales pour adapter, créer ou inventer des services, pour soutenir la reprise d’activité tout en minimisant les risques », avance ainsi Padam Mobility. La jeune pousse française, spécialiste du transport dynamique, indique être sollicitée pour préparer l’après confinement, avec la réouverture des écoles et l’autorisation de se rendre sur son lieu de travail. Sa solution permet de proposer des services de transport sur réservation, dont le taux de remplissage maximal peut s’adapter aux contraintes sanitaires. Son concurrent Via, partenaire de Keolis, considère également que le transport à la demande permet d’apporter une réponse en ces temps de restrictions budgétaires (cf. interview page 18).
En Italie, la plateforme de réservation de cars et de minibus privés Busrapido (plus de 350 sociétés partenaires certifiées) a lancé un service de réservation de navettes à destination des entreprises qui voudraient assurer le transport de leurs employés, sans qu’ils aient à emprunter les transports en commun. Busrapido peut fournir en quelques jours des véhicules, assortis d’un système de réservation et de suivi en temps réel des navettes. Pour cela, la plateforme s’est associée avec la société britannique Zeelo, spécialisée dans les voyages en bus et cars personnalisés (entreprises, événements, voyages, etc.). Les deux entreprises opèrent déjà des navettes privées au Royaume-Uni pour le compte de d’Amazon ou Colgate, en transportant des centaines d’employés chaque jour.
Le jour d’après sera-t-il « le même, en un peu pire », selon Michel Houellebecq? La pandémie a vu l’arrivée dans la sphère publique de moyens de contrôle qui semblaient réservés aux séries d’anticipation, avec l’installation de caméras de reconnaissance faciale pour vérifier le port du masque (installées le 6 mai à la station Châtelet-les-Halles par la RATP ainsi que dans un bus et des marchés de la ville de Cannes). Dans un avis publié le 17 juin, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a considéré que ces dispositifs ne devaient être déployés qu’avec le consentement des personnes filmées et ne pas porter une atteinte disproportionnée à la vie privée. De fait, l’expérience à Châtelet a été suspendue le 12 juin. La RATP et son prestataire, Datakalab, donnaient en théorie le droit aux voyageurs de s’opposer à l’enregistrement de leur visage, grâce à un signe négatif de la tête. Une méthode jugée « peu praticable dans les faits et difficilement généralisable, qui contraint également les individus à afficher publiquement leur opposition au traitement ».
La Cnil vient rappeler que la technologie doit s’arrêter dès lors que la notion de liberté individuelle est en jeu, et appelle les acteurs « à une grande vigilance afin de ne pas multiplier et de ne pas pérenniser les instruments de surveillance par caméras dans les lieux publics ou ouverts au public, qu’il s’agisse d’une rue, de locaux professionnels ou d’autres types d’établissements ». La volonté de répondre à chaque problème par la technologie est toujours tentante, même s’il faut éviter de verser dans le « solutionnisme technologique ». Un concept développé par le chercheur américain Evgeny Morozov et consistant à régler chaque problème avec solution numérique, sans jamais s’intéresser à sa cause…
Diverses solutions de paiements sans contact ont été lancées avant ou après la période de confinement. C’est le cas sur le réseau Star de la Métropole de Rennes (Keolis), où une expérimentation a été lancée, le 5 juin, pour recharger la carte KorriGo Services en l’apposant au dos d’un smartphone, ce qui permet de la charger en tickets, abonnements, pass, ou formules (réservée aux utilisateurs de smartphones Android récents). Le 11 mai, la métropole de Rouen Normandie est devenue la première collectivité à proposer sur son réseau Astuce (Transdev) l’achat de titres SMS aux voyageurs abonnés chez l’opérateur mobile Free (cet opérateur était réfractaire jusqu’alors). N’oublions pas également le réseau Stas à Saint-Étienne (Transdev), qui a eu la bonne idée de lancer son offre de M-Ticket, le 11 mars dernier, soit quelques jours à peine avant le début du confinement…
Le 30 juin, Alstom a démarré la commercialisation d’une nouvelle version de sa solution de supervision de mobilité Mastria, afin d’intégrer de nouveaux paramètres adaptés aux exigences de distanciation physique. Les premiers tests ont eu lieu dans le métro de Panama afin de ne pas dépasser un taux de fréquentation de 40 %. « La solution peut suggérer d’augmenter la fréquence des trains, de rediriger les passagers vers la station la plus proche, de renforcer des systèmes de transport alternatifs, de restreindre l’accès à certaines stations, voire de gérer la répartition des passagers sur la plateforme pour les aligner sur les voitures de train les moins remplies », indique Alstom.
Mastria collecte ses données à partir d’une multitude de sources: capteurs de poids des trains, distributeurs de billets, systèmes de gestion et de signalisation du trafic, caméras de surveillance, réseaux mobiles, informations sur la demande des passagers de sorte à donner une image en temps réel des flux de voyageurs. L’outil fait également appel à des algorithmes de prédiction, pour anticiper ces situations, parfois plus de 30 minutes à l’avance. Alstom indique que cette solution est également testée à Paris, Florence et Saragosse.
