Président d’Agir depuis un peu plus d’un an, Jean-Luc Rigaut est également président du Grand Annecy, maire d’Annecy, et président de l’Association des collectivités de France (AdCF).
Jean-Luc Rigaut. Agir donne la priorité à la qualité du dialogue entre un opérateur et son AO, dans l’intérêt de l’usager. Contrairement au cadre de la délégation de service public, dans lequel les rapports financiers sont prépondérants, c’est l’efficacité qui prime dans la gestion directe. Mais pour avoir du poids, les AO doivent être pertinentes, acquérir l’expertise et la capacité… d’agir.
J.-L. R. Essayons de regrouper les achats, de les massifier, et de simplifier les produits pour mieux maîtriser les coûts. Dans le cas du matériel roulant, le transport urbain n’est pas comparable à l’achat d’un véhicule individuel, avec toutes sortes d’options. Si l’on veut atteindre un bon niveau d’efficience dans le transport public, il faut veiller à ne pas laisser dériver les coûts. L’identité locale peut passer par le choix des livrées, ou la couleur des sièges. Mais l’essentiel de ce qui fait le prix du matériel roulant doit être industrialisé et massifié autant que possible. De plus, le jour où tel véhicule se trouve en panne ou indisponible, il est aussi plus facile de le remplacer, en se tournant par exemple vers la Centrale d’achat du transport public. Le service à l’usager n’aura pas à en souffrir.
J.-L. R. L’annonce faite par notre ministre des Transports, Elisabeth Borne, a pu être mal interprétée par certaines personnes. Cette généralisation des AOM à l’ensemble du territoire ne signifie pas que demain, il y aura des modes lourds ou des bus là où il n’existe aujourd’hui aucun transport en commun. La réalité, c’est que toutes les formes de transport qui ne sont pas strictement individuelles vont relever de la responsabilité de l’autorité organisatrice. La prise en compte des nouvelles mobilités conduit à mettre de l’ordre dans les modes diffus, des déplacements doux aux nouveaux usages de l’automobile. Ce sont les prémices de la structuration des mobilités au sein des territoires.
Le cœur de la mission des AO restera toujours la mise à disposition des bus. Dans les fonds de vallée, on va mettre en place des services de type TAD, ou soutenir du covoiturage. Le deuxième rôle de l’AO sera dans certains cas de coordonner des véhicules opérés par un tiers, et le troisième rôle est celui de l’intégration des données de transports. Au-delà, on pourra passer le cas échéant à l’intégration tarifaire.
Dans ces territoires excentrés, même si l’on applique le VT, il n’y a souvent que très peu de ressources à la clé. Annecy est passée de 155 000 à 210 000 habitants en intégrant cinq nouveaux EPCI a; ce qui représente un accroissement du VT de 600 000 euros sur un total de 15,4 millions d’euros. Les quelques entreprises supplémentaires sont taxées à 0,4 %.
J.-L. R. On ne sait pas encore exactement où l’on va. Le champ reste très ouvert. On va avancer en marchant. Le tout est de marcher un peu plus vite pour garder une longueur d’avance. On voit l’exemple du free-floating, que les collectivités sont obligées d’organiser: au lieu de trouver des vélos ou des trottinettes un peu partout, on voit arriver des espaces réservés, qui ressemblent furieusement à des stations « allégées ». c’est plus pratique pour tout le monde, y compris pour les usagers. Il y a six mois ou un an, qui était capable de prévoir ce qui allait se passer. Le rôle d’Agir est de faire circuler les retours d’expérience, et de faire la synthèse du meilleur.
Dans cette perspective, la CATP commence à objectiver et rationnaliser tous les startupers qui ont développé l’appli géniale, pour voir quel est le meilleur système qui se dégage, et comment le globaliser pour que l’usager puisse accéder à l’information. Au-delà de la philosophie du ticket universel, on vise le trajet porte à porte sans couture.
Quant aux risques de concurrence avec les Gafa, je crois qu’il ne faut pas tout mélanger. La logique des Gafa est celle d’un intégrateur de données, et celle des exploitants et des autorités organisatrices consiste à construire, hiérarchiser et architecturer l’offre. Il faudra différencier le travail de l’AO, et la mise à disposition de données.
La mise à disposition des données de transport doit être maîtrisée par les territoires, qui commencent à s’organiser dans cet objectif. Sur le territoire du Grand Annecy, nous avons lancé un projet global d’intégration des données qui associe la collectivité et les principales entreprises présentes sur son territoire.
J.-L. R. Je suis favorable au couple décentralisé formé par les grandes Régions et les intercommunalités. La Région pilote, organise et structure autour du réseau ferré. En complément, les pôles intermodaux se construisent autour des gares, pour irriguer les territoires, en application du « contrat opérationnel de mobilité ». Je précise au passage que toutes les Régions souhaitent adhérer à Agir, notamment pour s’organiser dans la perspective de l’ouverture à la concurrence du TER.
Dans les zones peu denses, est-ce que chacun organise son TAD ou son covoiturage localement, ou est-ce que la Région doit prendre la main? Je crois qu’il faut laisser la liberté aux collectivités de choisir ce qui leur convient. Si l’on en est encore à vouloir tout régler au niveau national, on n’a rien compris à l’organisation de la France d’aujourd’hui.
J.-L. R. Il faut remettre les choses dans le bon ordre. Si un certain nombre de petites lignes sont à l’abandon, c’est d’abord parce qu’elles n’attirent plus de passagers. Et s’il n’y a plus personne à transporter, c’est qu’il n’y a plus d’emplois. Le ministère des Transports ne peut pas à lui seul redonner de l’attractivité là où elle a disparu. Pour lutter contre la désertification des campagnes, il faudrait commencer par redynamiser les territoires d’un point de vue économique, avant de demander davantage de transport.
