Cumulant les difficultés, entre habitat diffus, absence de véritables centres urbains et lente reconversion d’un pays minier, les territoires d’Artois et de Gohelle misent sur leur réseau de transport en commun, délégué à Tadao, pour apporter dynamisme et modernité. Ce lifting prend la forme de lignes BHNS, dont l’une sera intégralement exploitée par des bus à hydrogène. Une première en France.
En 2006, deux axes structurants sont choisis afin d’établir les deux lignes du futur tramway Artois-Gohelle sur 37 km. Il s’agit alors de relier, d’une part, Béthune, Bruay-la-Buissière et Beuvry et, d’autre part, Liévin, Lens et Hénin-Beaumont. Abandonné en 2013, ce projet est remplacé par des lignes de bus à haut niveau de service (BHNS) appelées BuLLes, acronyme de « bus Lens Liévin ». Organisateur du transport urbain, le syndicat mixte des transports Artois-Gohelle (SMT-AG) délègue l’exploitation de son réseau à Tadao dans le cadre d’une délégation de service public (DSP). Sous la houlette de Keolis jusqu’à la fin de l’année 2016, Tadao est depuis passé dans le giron de Transdev.
Le réseau se trouve entre Lille au nord, et Arras au sud. Il dessert une ancienne région minière où les terrils forment les principaux reliefs et où les chevalements des fosses ont été conservés. Ici, guère d’immeubles, mais un habitat pavillonnaire diffus, tendu, multipolaire. Sans véritable ville-centre, les zones urbaines sont variées avec des densités d’habitat moyennes ou faibles. Elles sont donc peu favorables à la massification des transports. On comprend ainsi que la part modale du bus et du train soit pour l’heure réduite à 4 % bien que 90 % des déplacements aient lieu à l’intérieur du territoire. Celui-ci réunit 150 communes dont les 650 000 habitants accomplissent 2,2 millions de déplacements par jour. Ce chiffre est à comparer aux 60 000 validations quotidiennes sur le réseau Tadao, qui doit donc faire évoluer ses services afin d’augmenter sa part modale. L’offre tarifaire comprend déjà des mesures attractives, avec un accès illimité au réseau Tadao et aux TER du territoire à 50 € par an pour les moins de 26 ans et pour les plus de 65 ans, au lieu de 308 € par an.
Encore prisonnier de son passé houiller, qui a contribué à émietter l’habitat, le territoire se développe sur 999 km2. Il couvre 60 km d’est en ouest, et 30 km du nord au sud dans ses plus grandes dimensions. S’adressant à 44 % de la population du Pas-de-Calais, le réseau sous la responsabilité du SMT-AG est le sixième de France par la surface et le volume de voyageurs. Il emploie 400 personnes dont 293 conducteurs hommes et femmes. Le développement de l’offre BHNS va susciter l’embauche de 85 personnes, dont 90 % de conducteurs.
Aujourd’hui, il est déjà possible de suivre les véhicules de la ligne BHNS BuLLes 1 avec l’appli ZenBus. Fin septembre 2018, l’information des voyageurs (dans les bus et aux points d’arrêt) sera déployée sur l’ensemble du réseau Tadao qui comprendra alors 52 lignes régulières. Chaque usager connaîtra ainsi en temps réel le délai d’attente avant la prochaine desserte d’un point d’arrêt. Parallèlement, la billettique est actualisée (avec vente des titres de transport aux points d’arrêts BHNS) tandis que l’offre de transport à la demande sera intensifiée.
Avec sa cinquantaine de lignes de bus, Tadao génère 12 millions de kilomètres parcourus annuellement et exploite 150 véhicules directement. Grâce aux affrétés, ce parc est porté à 425 véhicules aux heures de pointe et afin d’assurer les transports scolaires. Dans ce domaine, 21 000 scolaires sont transportés quotidiennement sur 212 circuits qui desservent 82 collèges et lycées.
Après l’arrivée en octobre 2016 d’un premier bus hybride (diesel-électrique), le réseau Tadao a annoncé en avril 2017 sa décision de ne plus acheter de simples bus diesel et d’acquérir « au moins de l’hybride ». La longueur moyenne des lignes est importante, donc incompatible avec une propulsion électrique par batteries utilisant les techniques actuelles. La solution trolleybus n’a pas été étudiée, alors que le gaz (méthane) n’a pas été retenu en raison des contraintes d’équipement des quatre dépôts. Elles concernent à la fois le respect des normes ATEX (ATmosphères EXplosibles) et le surcoût en investissement initial. Ceci dit, deux dépôts d’autobus ont été rénovés alors que deux autres ont été reconstruits, ce qui contribue à améliorer les conditions de travail des employés du réseau. Ces derniers ne l’entendent pas de cette oreille et se sont mis en grève le 4 mai. Leurs banderoles demandent une augmentation des salaires en soulignant les sommes consacrées au BHNS.
Correspondant essentiellement à des travaux d’infrastructure, la rénovation du réseau représente un budget de 450 M€ obtenu avec le soutien de la Région, de l’Union européenne et des services de l’état. Il comprend des prêts accordés par la Banque européenne d’investissement (100 M€) et par la Caisse des dépôts. Laurent Duporge, président du SMT-AG, assure que le budget ne sera pas dépassé, eu égard à la faiblesse des ressources fiscales du territoire.
Déployées sur 120 km, les six lignes BHNS suscitent 200 chantiers pour l’aménagement des carrefours. L’environnement ne permettant pas l’installation d’une double voie de bus partout, une voie de bus unique et centrale est utilisée pour la remontée de file à l’approche des intersections, où le bus a priorité en commandant la signalisation à la fois par des boucles et par radio. Ainsi, la vitesse commerciale des bus sur les lignes BHNS doit atteindre 24 km/h, au lieu de 16 km/h aujourd’hui. 250 000 habitants se trouvant à moins de 500 m d’une ligne BHNS, le réseau aura, avec ses BHNS, des arguments vis-à-vis des actifs qui ne l’empruntent pas actuellement. Afin de favoriser les modes doux, les arceaux à vélo sont multipliés. Ils facilitent le passage du vélo au bus ou au train.
Les 41 Crealis et les 6 Businova achetés pour l’équipement de trois lignes BHNS viennent compléter le matériel déjà en service, dont les véhicules les plus récents seront réemployés sur les autres lignes BHNS. Ils contribueront à y réduire les intervalles entre dessertes. Sur les lignes BuLLes 1, 2 et 3, l’intervalle entre deux dessertes sera ramené de 15 à 8 minutes en heures de pointe (7-9 heures et 16 h 30-18 h 30) et de 30 à 15 minutes en heures creuses. Sur les autres lignes BHNS, ces intervalles seront réduits respectivement à 15 et à 30 minutes. En semaine, l’amplitude horaire passe de 6-22 heures à 5-23 heures.
Ces cadences de desserte sont à comparer à celles des « lignes bleues » du réseau (lignes 10 à 17) avec un bus toutes les 30 minutes, et à celles des lignes Mozaïc (lignes 20 à 41) qui voient passer un bus par heure. Quant aux lignes Duo, elles peuvent conjuguer des services réalisés de manière systématique et d’autres, qui ne sont assurés qu’après réservation téléphonique. Parmi ces prestations complémentaires, Allobus est un service à la demande, avec une réservation jusqu’à 2 heures avant le départ. Proxibus est, pour sa part, dédié aux personnes à mobilité réduite.
Premiers bus articulés du réseau Tadao, les BHNS Iveco Crealis de 18 m accueillent 153 passagers, dont 36 assis. À bord, deux emplacements sont prévus pour les UFR ainsi qu’une rampe. à la différence de ceux du Mans, ces Crealis ne fonctionnent pas au méthane, mais embarquent une motorisation hybride diesel-électrique permettant des arrivées et des départs silencieux, en mode électrique. Un remplacement de la batterie est prévu au cours de la vie de ce matériel, qui doit rester en service 14 ans et être suivi par la SPL (Société du poids lourd, groupe Coquidé). La motorisation hybride s’accommode, par ailleurs, de la longueur des lignes Tadao, ce qui n’est pas le cas de toutes les motorisations alternatives au diesel. Possible avec ce matériel, l’accostage automatique n’a pas été retenu pour les Crealis de Tadao.
Bien que l’exploitant se contente actuellement d’un carburant pétrolier, les moteurs Tector 7 des Crealis sont compatibles avec le HVO, dont l’emploi réduirait significativement l’empreinte carbone. L’estimation de leur consommation se situe entre 37,8 et 39,9 l/100 km.
Bien que les aménagements de carrefours concernent les six lignes BHNS, l’effort principal a clairement porté sur les BuLLes 1 et 2. Elles vont profiter d’un matériel de grande capacité et d’une fréquence de desserte multipliée par deux. Le 2 janvier 2019, les Crealis entreront en service sur les BuLLes 1 et 2, en même temps que les nouvelles infrastructures BHNS sur six lignes. Livrés au cours de l’été 2018, les Crealis seront dans un premier temps utilisés pour la réception des infrastructures et pour la formation du personnel.
C’est donc dans une démarche volontaire et ambitieuse que le SMT-AG s’est lancé. En début d’année 2019, le réseau Tadao sera dynamisé par six lignes à haut niveau de service, l’arrivée de véhicules attractifs et l’augmentation des cadences de desserte. Il nous reste à découvrir l’impact de ces efforts sur la part modale du transport public.
Visibles du public et tenant un rôle emblématique, les 41 Iveco Crealis et les 6 Safra Businova à hydrogène représentent 29,90 M€ HT à raison de 0,61 M€ par Crealis 18 m hybride et de 0,80 M€ par Businova hydrogène. En comparaison, un bus diesel Euro 6 de 12 m vaut environ 0,26 M€ HT et son homologue hybride, 0,36 M€.
Le prix des nouveaux bus ne représente que 7,2 % des 411,60 M€ HT engagés pour la rénovation du réseau. Le coût des nouveaux véhicules est ainsi inférieur à ceux de la plateforme du site propre (54,70 M€), de la voirie et des espaces publics hors site propre (53,30 M€), et du revêtement du site propre (31,50 M€). Les autres dépenses se répartissent entre ouvrages d’art (28,70 M€), maîtrise d’ouvrage (26,80 M€), travaux préparatoires (24,70 M€), courants faibles et poste de commandement centralisé (23,70 M€), acquisitions foncières (22,50 M€), dépôts (21,10 M€), stations (17,40 M€), équipement urbain (16,90 M€), maîtrise d’œuvre des travaux (15 M€), études (13,40 M€), signalisation (13,10 M€), opérations induites (10,90 M€) et réseaux (8 M€).
Le SMT-AG organise les transports de trois communautés d’agglomérations, avec celle de Lens-Liévin en position centrale, celle de Carvin et de Hénin-Beaumont à l’est et, enfin, l’Artois à l’ouest (Béthune, Bruay-la-Buissière, Isbergues, Lillers et Nœux-les-Mines). Elles réunissent 150 communes dont 115 sont desservies par le réseau Tadao.
Entre le 29 janvier et le 16 février 2018, la population du territoire a été invitée à sélectionner les symboles locaux (chevalement, beffroi, terril, réserves du Louvre, etc.) qui devront trouver place sur les flancs des bus afin d’ancrer ceux-ci dans leur territoire. Le résultat, dûment appliqué sur le premier Crealis de Tadao, a été présenté le 5 mai à l’occasion d’un concert qui a réuni 12 000 personnes. À l’été 2019, cette nouvelle décoration aura été étendue à l’ensemble du parc Tadao.
