Voyager en pays de dictature, est-ce éthiquement correct?
Hostiles à tout boycott, les professionnels du tourisme sont aujourd’hui rejoints par un grand nombre de défenseurs des droits de l’homme.
Doit-on voyager dans les pays soumis à une dictature? Toute personne un tant soit peu attachée aux droits de l’homme s’est un jour posé la question. Le tourisme contribue-t-il à soutenir financièrement les régimes en place ou, au contraire, engendre-t-il à long terme leur affaiblissement en apportant aux populations des revenus et une bouffée d’oxygène?
Il est légitime de s’interroger car les sommes en jeu sont loin d’être anecdotiques. Elles sont aussi plus régulières que celles qui peuvent être tirées de la vente de matières premières ou de produits agricoles dont les cours mondiaux fluctuent.
Pour preuve, la fréquentation touristique dans trois pays parmi les plus décriés. En 2006, la Tunisie a accueilli 6,5 millions de visiteurs pour 1,6 milliard d’euros de recettes, soit plus de 6 % de son PIB.
La Chine – Hong-Kong inclus – a reçu la même année 124 millions de touristes pour une recette globale de 26,8 milliards d’euros selon la China National Tourism Administration. Cuba de son côté a reçu 1,9 million de touristes, dont les dépenses ont atteint 2,1 milliards d’euros. En revanche, la Birmanie n’attire que 200 000 visiteurs par an, en majorité asiatiques, mais les Français arrivent en tête des occidentaux.
Légitime-t-on les dictatures en visitant ces pays? Qui veut aller jusqu’au bout de ses idéaux démocratiques doit toutefois aussi s’interroger sur bien d’autres États d’Afrique, du Proche et du Moyen-Orient ou encore d’Asie. La liste est malheureusement très longue.
Est-ce la crainte de voir se fermer à eux les portes de destinations parfois très populaires et donc rémunératrices, ou simplement la peur d’y rencontrer des difficultés? Les professionnels hexagonaux du tourisme ne sont guère prolixes sur le sujet. Difficile de leur jeter la pierre quand nos hommes politiques font eux aussi preuve d’un grand mutisme sur la situation dans certains pays. Président de Voyageurs du Monde, Jean-François Rial estime qu’il est parfaitement possible de prendre position: “Par le passé, j’ai publiquement déclaré que la Tunisie est l’un des États les plus policiers au monde. Par ailleurs nos voyages au Tibet ne figurent pas dans la brochure Chine, mais dans celle sur l’Inde, comme s’il était un pays indépendant”. Pour autant, il refuse l’idée de boycotter un pays: “Il faut envoyer des touristes partout car les dictatures ne les aiment pas. Souvenons-nous de l’URSS qui exigeait que les voyageurs déposent à l’avance leur itinéraire et leurs étapes. Les touristes observent, ont des échanges avec les habitants, reviennent avec des informations et un pourcentage plus ou moins important des revenus va à la population”.
“Bien sûr qu’il faut voyager, le Dalaï Lama est le premier à le dire, confirme Wangpo Bashi, secrétaire du bureau du Tibet à Paris. Quand notre pays était fermé aux touristes, les étrangers n’étaient pas au courant de ce qui s’y passait, ils ne nous croyaient pas et il nous était difficile de les convaincre de la véracité de nos propos”.
“Tout le monde sait que ne pas aller quelque part est pire. Les échanges, c’est ce qui à un moment fait basculer ces gouvernements”, renchérit Xavier Descamps, président de Club- aventure. Des positions partagées par Philippe Gloasguen, cofondateur du Guide du Routard. “C’est un sujet sur lequel nous avons beaucoup évolué. Il y a 15 ans, nous refusions de parler de ces pays. Cependant, l’expérience montre qu’il est préférable que de nombreux touristes y aillent. Leur présence rend plus difficile la tâche et les exactions des militaires ou des forces de l’ordre. Même en Birmanie, où il semble que plus le nombre de touristes augmente, plus la pression militaire décroît. La vision de tanks et de soldats est en effet contre touristique et in fine réduit les rentrées de devises de l’État.”
Ce sentiment est globalement partagé par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), laquelle ne peut être accusée d’intérêts commerciaux. “D’une façon générale, hormis pour la Birmanie, nous ne sommes pas pour le boycott. L’objectif fondamental est de sortir les peuples de leur isolement économique et intellectuel. Or le tourisme est une source d’apports matériels et humains”, explique son directeur Antoine Bernard.
Même tendance chez les opposants de tous ces pays. “Pour la Tunisie, il m’est difficile d’être favorable au boycott, même en sachant que le tourisme aide le régime, car un million de personnes vivent du secteur”, souligne par exemple Slim Bagga, journaliste tunisien en exil. “Le tourisme participe au développement économique. Il crée de l’activité, les emplois du secteur sont bien payés, la population en tire un bénéfice direct, note Cai Chon Gguo, journaliste chinois lui aussi réfugié en France. De plus la répression n’est plus aussi dure qu’avant, le gouvernement ne peut plus tout contrôler et dans la sphère privée, il est désormais possible d’aborder tous les sujets avec les Chinois tant qu’on ne le fait pas de manière provocante. Cependant les investissements consentis pour le tourisme se font au détriment de secteurs comme la santé ou l’éducation. Les centres villes rutilants de Pékin ou Shangaï donnent une fausse image de la Chine et cachent la réalité des campagnes pauvres, de l’injustice sociale et de la répression. Toutes choses difficiles à voir pour les touristes.”
Pour Jesus Zuniga, journaliste cubain arrivé il y a quelques mois dans l’Hexagone pour échapper à la police de son pays, le tourisme peut même être complice du régime: “Les visiteurs ne se rendent pas compte qu’ils sont manipulés par la propagande. Non seulement le tourisme aide le gouvernement à survivre, mais en plus il génère prostitution, drogue et corruption. Pour travailler dans un hôtel, il faut par exemple verser un pot de vin de 120 à 160 $ et de nombreuses lycéennes vont à l’école le matin et vendent leur corps l’après-midi”.
Un avis qui reste très minoritaire, sauf pour la Birmanie, seul État à l’encontre duquel s’est développé un mouvement de boycott de grande ampleur.
Sans doute est-ce parce qu’il s’appuie sur des déclarations d’Aung San Suu Kyi, la très respectée prix Nobel de la Paix et opposante de toujours au régime. En 1995, elle a en effet demandé aux voyageurs de “rendre visite aux Birmans plus tard”, et estimé qu’y aller revenait “à excuser le régime”. Un appel relayé par la Grande-Bretagne et les États-Unis. Il est vrai qu’à cette époque, la junte avait recours au travail forcé pour développer les infrastructures touristiques. Ce qui a suscité de vives protestations des instances internationales et du Bureau international du travail. Plus de dix ans plus tard, de nombreux activistes continuent à s’opposer farouchement à tout voyage au Myanmar, et les plus déterminés n’hésitent pas à travestir la réalité sur des sites internet.
Mais contrairement à ce qu’ils affirment, les Birmans parlent avec les étrangers, ces derniers ne sont pas obligés de prendre l’avion pour se déplacer, et certains guides évoquent les problèmes des droits de l’homme. L’unanimité de jadis se fissure peu à peu, même parmi les fervents supporters d’Aung San Suu Kyi. “Il est certain que le tourisme apporte des devises au pouvoir, mais il procure aussi emplois et argent à bon nombre de Birmans”, soulignent des opposants rencontrés sur place qui, au lieu du boycott, préfèrent donc inciter les visiteurs à voyager intelligemment en évitant de travailler avec les entreprises gouvernementales (voir notre encadré). Même virage de la part du fondateur de la Free Burma Coalition, le Dr Zarmi, qui juge désormais que le boycott fait plus souffrir le peuple que la dictature. “Il y a une dizaine d’années, on pouvait effectivement se poser la question, mais plus maintenant. La situation a évolué, il n’y a plus de déplacements de population ni de travail forcé”, confirme Jean-François Rial.
Très rares sont les brochures de TO à évoquer les problèmes des droits de l’homme dans les pays programmés.
C’est néanmoins le cas de Voyager Autrement et Terra Incognita à propos du Myanmar. Ces TO expliquent aussi les raisons qui les ont décidés à y organiser des voyages.
“Nous ne le faisons pas, car nous considérons que nos clients sont au courant, explique quant à lui Jean-François Rial, le président de Voyageurs du Monde. Cependant lorsque la répression était à son comble, pendant un an, nous avons ajouté au dossier de voyage une fiche expliquant notre décision”.
Pour les autres pays, quels que soient les catalogues, il n’est question que d’atmosphère de fête, de plages paradisiaques ou de monuments de toute beauté. Silence radio également sur le site du ministère des Affaires étrangères.
Pour avoir des informations, les voyageurs n’ont d’autre choix que de consulter certains guides. Les Lonely Planet, par exemple, détaillent sans complaisance la situation dans chaque pays, et Les Guides du Routard ont eux aussi sur chaque destination posant problème un paragraphe consacré aux droits de l’homme réalisé en partenariat avec la FIDH.
