Acheter des kilomètres plutôt qu'un autocar? Une solution peu développée chez les autocaristes attachés à la propriété d'une flotte… pour mieux céder quelques véhicules aux loueurs à la clôture du bilan.
Vous avez sans doute déjà croisé un autocar tout blanc, sans nom, ni logo. Un anonyme de la route. C'était un autocar de location. Ni vu, ni connu, le loueur et son locataire n'ont pas voulu faire de publicité autour de cette “forfaiture”. Pourtant, un certain nombre d'autocaristes louent des véhicules sans chauffeur, sur du court, du moyen ou du long terme, mais aucun n'ose l'avouer. Encore moins témoigner pour notre enquête.
C'est le marché de l'ombre. Un peu comme si avoir recours à des véhicules de location était honteux. Que ce soit pour honorer un contrat de transport public jusqu'à son terme, pour répondre à des pics d'activité, ou tout simplement parce que l'entreprise n'a pas les moyens d'acheter un autocar. La location est vécue comme un signe extérieur de pauvreté. Seuls Transdev et Keolis ne se cachent pas d'avoir recours à ce moyen pour éviter d'avoir à supporter le coût global de possession des véhicules pendant toute leur durée de vie.
Chez les patrons du car, la culture patrimoniale est encore bien ancrée. Trop? Le parc de véhicules est le signe de bonne santé de leur entreprise. “Sans compter qu'un transporteur a besoin d'un matelas de cession d'actifs pour pouvoir équilibrer son bilan de fin d'année”, analyse Guénaël Bonneau, Pdg d'Alva, l'un des principaux loueurs français. Comme ses concurrents, il se “ravitaille” chez les transporteurs qui vendent des lots de véhicules… en fin d'année.
Derrière ce marché, se cachent moins d'une dizaine de loueurs, dont deux seulement ont fait de la location leur activité unique. Les autres, comme Alva, Teste, Team Services ou Atlantic Cars, panachent leur métier de négociant et de loueur. Et Atlantic et Teste semblent se retirer doucement de la bataille: “On n'y a pas cru suffisamment, la concurrence a fait le reste”, confie Régis Teste. Le seul constructeur à s'être vraiment lancé dans la location est Fast Concept Car, mais le Vendéen se garde bien de louer ses autocars maison. Il alimente le circuit de location avec des véhicules d'autres marques, “pour ne pas aggraver la pénurie à la vente”, justifie Hervé Rousseau, directeur général qui a fait de la location le troisième métier du groupe, après la construction et le négoce. “Le marché a du potentiel, mais il doit se professionnaliser. La plupart de ses acteurs se servent de la location pour éviter de laisser dormir leurs capitaux sur des parkings. Il ne s'agit pas de véhicules dédiés dès l'origine à la location, avec la qualité de service que cela exige”, ajoute le représentant de Fast. Il est bien placé pour le savoir puisque, comme la plupart de ses concurrents, il est aussi négociant. Un autre constructeur, Scania, expérimente la location courte durée avec trois autocars tourisme de démonstration pour tester le marché.
Les deux seuls puristes de la location sont les Cars Marie et Lambert. Le premier s'est spécialisé sur la niche des municipalités qui préfèrent louer des minibus et des cars et externaliser leur entretien. Le deuxième est le plus ambitieux de tous, et s'arroge une part de marché confortable avec une flotte de 200 véhicules et un portefeuille de clients (autocaristes, groupes, régies, collectivités locales) qui, aujourd'hui, s'affranchissent des frontières hexagonales. Sentant la frilosité des transporteurs français, les autocars Lambert ont en effet traversé la frontière belge, puis le Rhin pour louer leurs services aux autocaristes du Benelux et à des Allemands. Aussi discrets que leurs collègues français, ils n'ont pas souhaité être interviewés pour nous expliquer pourquoi ils font appel à un loueur tricolore. Françoise Lambert a répondu à leur place: “Il n'existe pas de loueur d'autocars en Allemagne, et les pics d'activité sont les mêmes que chez nous, en occasionnel”.
Un pari osé pour ce couple d'anciens autocaristes qui s'est lancé dans la location en 1996 avec une dizaine de véhicules. Alors qu'ils éclusaient le marché français depuis dix ans, les étrangers ont frappé à leur porte. “Ils nous ont découverts au salon Busworld de Courtrai en 2005 où nous exposions pour la première fois”, raconte le chef d'entreprise. Une quinzaine de cars Lambert circulent à l'étranger.
Depuis peu, ils s'exportent jusqu'en Pologne, mais à tâtons. “Ce sont des pays à risques, les vols et les trafics d'autocars volés sont monnaie courante (lire Bus & car no 771), explique Patrick Lambert. Se pose aussi le problème de la langue pour communiquer et surtout, rédiger les contrats. Le loueur s'est rapproché d'un conseiller juridique en droit international. “Avec les transporteurs étrangers, nous demandons des garanties bancaires, une assurance européenne, une copie de la licence d'autocariste et du registre du commerce, et nous exigeons une durée de location minimum de six mois”. Le marché est alléchant car le développement touristique des nouveaux pays européens est prometteur, et les autocaristes de l'Est n'ont pas encore la solidité financière pour investir dans un parc d'autocars de tourisme. “Nous marchons sur des œufs”, avoue toutefois Françoise Lambert. Ses concurrents n'ont pas la même audace: “Je suis très sceptique sur les opportunités de marché à l'étranger, et surtout, sur le suivi des créances. La logistique à déployer me semble trop lourde par rapport aux résultats incertains”, commente François-Xavier Ringeard, Pdg de Fast. Les impayés sont-ils l'apanage des transporteurs étrangers? “Des ardoises, on en a pris plus d'une en France!”, tempère Alain Stanis, Pdg de Team Services. “Les impayés sont courants dans la location, car ceux qui louent sont ceux qui n'ont pas d'argent pour s'acheter des cars”, ironise ce négociant qui réalise près de 10 % de son chiffre d'affaires à la location.
Alva s'est interrogé sur les opportunités de marché au Benelux. Le contexte réglementaire l'a dissuadé d'aller plus avant: au Benelux, le titulaire de la licence d'autocariste doit aussi être le propriétaire de la carte grise. “À mon sens, la location n'est pas seulement une solution financière, c'est une solution full service, et pour la proposer, il faut pourvoir maîtriser toute la chaîne. À l'étranger, et à fortiori dans les pays de l'Est, c'est impossible, avance Guénaël Bonneau qui n'envisage aucune incursion dans les Peco. “Trop dangereux, résume t-il. Chez Alva, nous nous concentrons sur le marché français qui est loin d'être à maturité. Les autocaristes et les loueurs hexagonaux ne sont pas encore prêts à faire le saut et à suivre la trace de leurs collègues du camion. Dans le transport de marchandises, la culture de la propriété a volé en éclats, et les résultats des entreprises se mesurent davantage en résultats d'exploitation qu'en plus-values de cession de patrimoine”, conclut le loueur.
