Deux tiers des usagers des transports publics sont des femmes. Une grande majorité d’entre elles a déjà été victime de harcèlement. Une réalité, souvent invisible et intégrée dans les normes sociales, qui a un impact avéré sur l’utilisation des transports.
Née d’un tweet de la députée Marie Le Vern, la polémique s’est rapidement propagée. Les principaux sites web et quotidiens français ont repris et analysé l’information: les sénateurs ont, le 2 février, supprimé l’article 14 de la loi Savary traitant du harcèlement sexiste dans les transports. Face aux attaques fustigeant leur aveuglement face au phénomène, une nouvelle version du texte est élaborée en commission mixte paritaire, puis votée le 9 mars avec le reste de la loi sur la sécurité dans les transports.
Fin mars en Allemagne, la compagnie ferroviaire Mitteldeutsche Regiobahn annonce la mise en place d’un wagon réservé aux femmes dans les trains d’une ligne reliant les villes de Leipzig et Chemnitz, dans le but de prévenir le harcèlement sexiste.
Mi-mai enfin, la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (Fnaut) clôt son enquête lancée sur le harcèlement sexiste. Ses résultats complets seront publiés le 15 juin, au moment du salon européen de la mobilité, mais Connexion Transports-Territoires en publie une partie en exclusivité. Avec plus de 6 000 réponses, cette enquête va permettre de mieux mesurer le phénomène: que signifie harcèlement sexiste dans les transports et comment répondre à son impact?
Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH) le qualifie ainsi: « manifestations de sexisme qui affectent le droit à la sécurité et limitent l’occupation de l’espace public par les femmes et leurs déplacements en son sein ». Sous cette définition, se regroupent plusieurs dimensions, souvent rassemblées sous le terme « harcèlement sexiste ou sexuel ». Du point de vue du droit pénal, il existe pourtant une différence entre les actes commis. Sifflement, commentaire sur le physique ou la tenue vestimentaire, regard insistant ou invitation répétée ne sont pas punis par le droit pénal français. À l’inverse, l’injure est passible de six mois d’emprisonnement, l’exhibition sexuelle sanctionnée d’un an de prison et de 15 000 € d’amende. Les baisers forcés, mains sur les cuisses et frottements, passibles de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 € d’amende, sont considérés comme des violences sexuelles.
Quelle est la réalité de ces comportements et agressions dans les transports en commun en France? Selon l’enquête de la Fnaut, 87 % des femmes ont déjà été victimes de harcèlement dans les transports publics. Un chiffre à rapprocher des 100 % obtenus par le HCEFH en avril 2015. Ce score peut s’expliquer par le fait que les deux enquêtes ne font pas de distinction entre les cas de harcèlement: tous les actes sont pris en compte, de la parole déplacée à l’agression sexuelle. Une position que défend le HCEFH: « la frontière entre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles est ténue. Une même agression peut commencer par du harcèlement et se poursuivre par des violences sexuelles ». Un point de vue partagé par Marie Allibert, porte-parole de l’association Osez le féminisme!: « Nous parlons de continuum des violences sexistes. Quel que soit l’acte, du « Souriez, madame! » à la prise de pouvoir physique, c’est le même ressort qui est à la base. L’ensemble des actions de harcèlement fait système, et légitime un passage à l’acte plus grave un jour ».
Du point de vue du sentiment de sécurité dans les transports, établir une distinction entre les actes subis est pourtant nécessaire. Les résultats des enquêtes mettent en lumière l’ampleur du phénomène, quel que soit le type de harcèlement ou de violence. Plus de 80 % des femmes interrogées par la Fnaut ont reçu « sifflement, commentaire sur le physique ou la tenue » et « présence opprimante ou regard insistant »; 36 % ont subi des injures ou des menaces; 41 % ont été victimes d’exhibition sexuelle ou d’avances insistantes. La proportion des agressions sexuelles (baisers forcés, mains aux fesses et frottements) s’élève à 40 %.
Alors que 98 % des victimes ne portent pas plainte, les femmes adaptent-elles leur usage des transports? « C’est certain », selon Christiane Dupart qui a piloté l’enquête de la Fnaut. « C’est un sentiment qui remonte de nos associations membres. Les femmes s’habillent différemment à partir de certaines heures, voire choisissent de ne pas prendre les transports en commun. Il y a aussi des problèmes aux heures de pointe, avec les frottements. Certaines ont hâte de reprendre leur voiture pour éviter ces situations, c’est dommage ». Marie Allibert, relève « la particularité de l’insécurité des femmes, sexuée. Elle est différente de celle ressentie par les hommes. Des systèmes de défense intégrés sont mis en place, comme ne pas croiser le regard de quelqu’un dans le métro. J’ai aussi le témoignage de femmes qui remplacent leurs talons par des chaussures plates pour pouvoir fuir une situation plus facilement ».
Côté chiffres, pour seulement 18 % des femmes le phénomène du harcèlement n’a aucune influence sur leur utilisation des transports publics, quand 54 % choisissent de ne pas se déplacer à certaines heures et 34 % utilisent d’autres moyens de transport. « L’enquête met en lumière des besoins immédiats. Elle fait ressortir l’enjeu du confort des femmes dans les transports. L’offre actuelle ne prend pas assez en compte leurs problèmes particuliers, par exemple tard le soir ou dans des endroits mal éclairés. Toutes les formes de harcèlement peuvent être des entraves à la mobilité », selon Christiane Dupart.
Pour Marine Ponchut, responsable Diversité & Inclusion chez Keolis, il s’agit donc de réagir: « on doit faciliter la mobilité des femmes, partout et à toute heure, car nous avons une exigence de service public ».
La loi Savary du 22 mars 2016 relative à sécurité dans les transports tente donc d’apporter une réponse légale. Elle intègre dans son article 22 les « dispositions relatives à la lutte contre les violences faites aux femmes dans les transports », qui prévoient notamment un « bilan annuel ». Transmis à diverses autorités, il énonce les « actions entreprises pour prévenir et recenser les atteintes à caractère sexiste ». Le second alinéa de l’article, plus vague, aborde la prévention de ces atteintes.
Avant même cette loi, dès juillet 2015, a été élaboré un plan national de lutte contre le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports. Porté conjointement par Alain Vidalies, secrétaire d’État chargé des transports, Pascale Boistard, secrétaire d’État chargée du droit des femmes, et plusieurs opérateurs et associations concernées, il comporte douze mesures. Plusieurs d’entre elles sont aujourd’hui appliquées ou suscitent l’intérêt des opérateurs locaux.
Pour Claude Faucher, délégué général de l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP), le premier travail « concerne l’éducation. Il faut agir selon le triptyque prévenir, dissuader, sanctionner ». La formation des agents des réseaux de transport est la pierre angulaire de cette stratégie. Chez Keolis, on travaille avec Alain Vidalies et Pascale Boistard sur un kit à destination des agents. Intégré à la formation initiale, il comporte deux volets. Le premier concerne la prévention. Il aborde les données sur le harcèlement sexiste et ses conséquences, physiques, psychologiques et sociales. Le second, « Prise en charge des victimes », forme les agents au comportement adapté et aux éléments de langage, à la fois face à la victime et face à l’agresseur. La filiale de la SNCF a également monté des groupes de parole et d’expérience: « On réunit les conducteurs et les managers pour aborder certaines situations vécues. Puis, ensemble, nous élaborons des solutions pour savoir quelles sont les postures à adopter », explique Marine Ponchut. Elle évoque également une possibilité que le numéro de signalement 31 17 de la SNCF soit élargi au réseau Keolis.
La Régie autonome des transports parisiens (RATP) revendique quant à elle 5 200 agents sensibilisés aux questions du harcèlement dans les transports. En novembre 2015, elle avait d’ailleurs déployé la campagne « Stop – ça suffit » en coordination avec l’État et la SNCF, 600 espaces d’affichage avaient été alloués pendant deux semaines. Marie Allibert salue l’initiative, mais souhaite aller plus loin avec « des messages fixes, une communication permanente. Il faut cibler les témoins, leur indiquer ce qu’ils peuvent faire sans se mettre en danger; du côté des harceleurs, leur rappeler ce qu’ils encourent ».
Faut-il aller plus loin, et suivre l’exemple de la ligne allemande Leipzig–Chemnitz avec des wagons réservés aux femmes? « Ce n’est pas adapté à la France »,tranche Claude Faucher. « Nous voulons construire une société où les problèmes ne se résolvent pas par la différenciation des espaces partagés. Les femmes comme les hommes n’ont pas à être privés de certains espaces ». Même son de cloche du côté d’Osez le féminisme!: « C’est un petit pansement que l’on met sur une grosse plaie. Cela signifie un échec des politiques publiques. Que deviendraient les femmes qui refusent d’aller dans ces wagons? Les transports sont des espaces de vie mixtes ». Et si les moyens traditionnels de surveillance, tels les caméras, restent largement utilisés à Paris (37 500 sur le réseau RATP) et Marseille (voir encadré page 40), des moyens participatifs de lutte contre le harcèlement sont développés.
Les approches exploratoires ont le vent en poupe. La démarche participative consiste à associer usagères et direction des réseaux pour revisiter les lieux associés au transport. Rames et wagons, couloirs et environnement extérieur sont décortiqués dans le but d’identifier des points d’amélioration de la sécurité. Encouragés par l’UTP, plusieurs réseaux dont la RATP et TCL Lyon (voir encadré page 41) en ont organisé.
L’initiative canadienne de l’arrêt à la demande arrive progressivement en France. Il concerne surtout les lignes nocturnes: sur requête d’un passager, le conducteur peut s’arrêter en dehors d’une station. Le voyageur se rapproche de son domicile et s’évite une longue marche dans la nuit. Après six mois d’expérimentation, Nantes métropole et la Semitan (délégataire de service public de l’agglomération) ont décidé de pérenniser l’arrêt à la demande sur l’ensemble des lignes de bus de nuit à partir de 22 h 30. Une première en France.
5 200 agents sensibilisés aux questions du harcèlement dans les transports.
600 espaces d’affichage alloués à une campagne contre le harcèlement pendant deux semaines.
37 500 caméras de surveillance sur le réseau.
