Depuis quelques semaines, huit Bus du cœur sillonnent les rues de certaines villes françaises afin d’apporter aux plus isolés un repas chaud et du réconfort. Il s’agit de bus déclassés offerts par des régies de transport locales qui participent ainsi à l’action caritative des Restos du cœur.
Il est 18 heures au Mans (Sarthe). Fidèle au poste, Laurent Champeau (52 ans), conducteur aux Restos du cœur, s’apprête à prendre place au volant de son bus Renault chargé d’une centaine de repas chauds conditionnés dans des bacs isothermes. Direction place de la Mission, puis place des Jacobins où il a rendez-vous avec ses habitués. Une petite centaine de personnes, des femmes et des hommes démunis et isolés guettent fébrilement son arrivée. De nombreuses familles battent aussi le trottoir avec leurs enfants qui jouent afin de tromper l’attente. Au loin, le véhicule lourd apparaît, escorté par quelques voitures où ont pris place une dizaine de bénévoles de l’association. Il s’agit majoritairement de salariés qui accordent une soirée par semaine à la distribution des repas tout en apportant aux bénéficiaires une écoute attentive et du réconfort. Les bénévoles des Restos du cœur de la cité mancelle ne sont pas les seuls à accomplir cette mission. Chaque soir, une demi-quinzaine d’équipes mobiles mène des convois caritatifs qui sillonnent les rues d’Angers, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Le Mans, Metz, Nantes et Tarbes.
La distribution urbaine de repas ne permet pas seulement de calmer la faim. « Il s’agit aussi d’un prétexte pour créer du lien social et amener les personnes à parler de leurs problèmes de santé ainsi que de leurs difficultés matérielles et financières », explique Philippe Meynadier, responsable du réseau Gens de la rue des Restos du cœur. L’association créée en 1985 par Coluche dispose sur le territoire de 2 085 centres et antennes de distribution alimentaire qui ouvrent leurs portes lors des campagnes d’hiver et d’été. En plus de ces structures, une trentaine d’associations départementales organisent depuis parfois une vingtaine d’années une tournée en ville desservant deux ou trois points déterminés. L’objectif est d’aller à la rencontre des personnes les plus fragiles et les plus isolées qui ne peuvent se rendre dans des centres d’aide alimentaire, faute de moyens ou d’envie… Chaque soir, cette distribution mobilise quasiment une trentaine de camions et camionnettes à Paris et dans bien d’autres villes de France. Mais seules huit équipes ont la chance d’opérer avec des Bus du cœur. À la différence des camions, ces derniers permettent aux personnes isolées de se restaurer au chaud, à l’abri des aléas climatiques. « Lors de la précédente campagne, nous avons pu rencontrer 213 000 personnes grâce à nos huit bus », souligne Philippe Meynadier.
Bien sûr, ces Bus du cœur ne sont pas de toute première jeunesse. Ils ont déjà longuement servi comme véhicules de transport en commun dans des régies de transport locales. Plutôt que de les mettre au rebut, ces dernières ont accepté d’en faire don aux associations départementales des Restos du cœur. À charge pour elles d’en assumer les coûts de fonctionnement, et surtout de les transformer à leur frais en restaurants mobiles. Une fois aménagés, ces bus accueillent en général une vingtaine de convives assis. L’opération requiert notamment de séparer le poste de conduite des zones de préparation des repas et de restauration. En général, l’aménagement est réalisé localement par des écoles ou encore par des entreprises d’insertion, comme en témoigne le bus du Mans qui circule tous les jours de la semaine de novembre à avril.
Son aménagement s’est effectué selon le cahier des charges de Marie-Thérèse Viot, une des plus anciennes bénévoles de l’association, qui a lancé les premiers Bus du cœur il y a une vingtaine d’années. « Notre cantine mobile accueille 22 personnes assises et quatre debout », décrit Loïc Kramer, le responsable du bus du Mans. Ici, les plats chauds sont servis à l’avant tandis qu’à l’arrière sont distribués les entrées, fromages et desserts. Chaque soir, l’équipe sert en moyenne entre 80 et 100 repas sachant qu’à l’extérieur, elle accueille sous un store banne une vingtaine de personnes supplémentaires qui peuvent ainsi se restaurer à l’abri de la pluie.
À l’instar du véhicule précédent, ce bus a été attribué à l’association mancelle par la Setram (Société d’économie mixte des transports en commun de l’agglomération mancelle). Laquelle est détenue à 69 % par Le Mans Métropole et 31 % par la Chambre de commerce et d’industrie de la Sarthe. Cette société d’économie mixte emploie près de 600 personnes dont 424 conducteurs et opère 26 rames de tramways ainsi que 149 autobus. « De mémoire, il s’agit du troisième bus offert aux Restos du cœur par la métropole du Mans via Setram », précise Yves Calippe, adjoint au maire du Mans en charge des solidarités. En soutenant les Bus du cœur, la communauté urbaine du Mans délivre ainsi un service supplémentaire à ses administrés. Elle soutient d’ailleurs ponctuellement les améliorations apportées au bus. À titre d’exemple, des aides ont été apportés afin de financer l’achat de vitrines réfrigérées.
Comme ces véhicules sont déclassés, ils ne peuvent accueillir les voyageurs. Du coup, un permis poids lourd suffit pour le conduire. Ce qui, en principe, facilite le recrutement des conducteurs. Au Mans, sur les huit chauffeurs autorisés à conduire le bus, ils sont sept bénévoles à avoir leur permis poids lourd. Seul, Laurent Champeau, ancien conducteur de la STAO (Société des transports par autocar de l’Ouest) aujourd’hui salarié en CDD jusqu’à la fin juin, est titulaire d’un permis de transport en commun. « C’est un avantage en termes de maniabilité car la conduite d’un autobus dans les petites rues réclame une certaine expertise », relève Loïc Kramer. Son chauffeur en CDD travaille 5 jours par semaine de 18 à 23 heures. Tandis que les sept autres conducteurs bénévoles prennent son relais le week-end, ou lorsque le salarié n’est pas de service.
Tout comme leurs homologues du Mans, les Restos du cœur de Strasbourg ne sont pas en reste. Leur premier bus leur a été donné en 2006 par la CTS (Compagnie de transport strasbourgeoise), qui a pour principaux actionnaires l’Eurométropole de Strasbourg (52,4 %), le conseil départemental du Bas-Rhin (23,3 %) et Transdev (12,5 %). Parmi les plus anciennes régies de transport en commun puisqu’elle a été créée en 1877, cette entreprise emploie plus de 1 500 salariés dont 950 conducteurs, et opère 100 tramways ainsi que 250 bus. Cette flotte étant renouvelée régulièrement, les autobus roulant au diesel sont arrêtés au bout de 14 à 15 ans d’exploitation. Sept d’entre eux connaissent d’ailleurs une nouvelle vie au sein d’associations caritatives comme les Restos du cœur, mais aussi l’association Abribus. Depuis 1995, cette dernière réalise un peu plus de 90 tournées par an au cours desquelles une centaine de repas sont distribués chaque soir. « D’autres associations devraient bénéficier d’une aide », prévoit Sébastien Lasfargue, directeur de production de CTS. Pour être éligibles, les projets doivent répondre à certains critères comme leur impact social et leur rayonnement sur la Métropole.
« Les véhicules que nous donnons roulent au gazole car il est plus difficile de remplir un réservoir à gaz », indique le directeur de la compagnie. À l’image de la Setram, cette dernière en assure l’entretien, le contrôle et les réparations en cas de panne. « De notre côté, nous en assumons les coûts de fonctionnement », témoigne Daniel Belletier, président départemental des Restos du cœur. L’association a reçu deux bus dont le dernier a été réceptionné en 2013. Pour plus de commodité et de sécurité, ces véhicules sont parqués à la CTS lorsqu’ils ne sont pas utilisés pour les tournées. La distribution alimentaire a lieu deux fois par semaine place du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny le lundi et le mercredi de 19 heures à 21 h 30 de septembre à juillet. « Nous servons 250 repas chauds qui sont préparés en restaurant puis chargés dans des bacs isothermes à l’arrière du bus », décrit Daniel Belletier.
L’aménagement de ce véhicule Renault a été effectué par un bénévole, qui est également l’un des chauffeurs de ce bus. Tous les sièges existants ont été démontés de sorte à installer une table haute qui court le long du bus. Grâce à cet aménagement, une trentaine de personnes peuvent consommer simultanément leur repas debout ou prendre leur plateau pour se restaurer à l’extérieur sur les tables mises à leur disposition lorsque le temps le permet. En complément de la tournée alimentaire, un autre bus Renault a été aménagé en vestiaire par les élèves du lycée Couffignal à Strasbourg, dans le cadre d’un projet d’études. Il est utilisé le dernier vendredi de chaque mois pour proposer des livres ainsi que des vêtements de saison.
Transformer un véhicule de transport en commun en cantine mobile n’est pas une mince affaire. C’est du moins ce qu’a pu constater à Clermont-Ferrand Jean-Luc Ruat, président des Restos du cœur du Puy-de-Dôme. Comme d’autres entités départementales, ce dernier s’appuie sur des centres d’accueil. Il en existe vingt dans le Puy-de-Dôme, dont trois à Clermont-Ferrand. Ces structures distribuent 1 million de repas par an grâce à 800 bénévoles, dont une demi-douzaine de chauffeurs, qui prennent à tour de rôle le volant de la cafétéria mobile. Mise en service en mars 2017, celle-ci permet d’accéder aux personnes les plus isolées. « La transformation de notre bus a été le fruit d’une longue bataille, il a fallu passer aux Mines et se conformer à des critères de sécurité », confie le porte-parole de l’association qui en est à son troisième bus. Les deux premiers bus lui avaient été donnés par T2C (Transport en commun de l’agglomération clermontoise).
Le dernier bus ne passant plus le contrôle technique, l’association a dû prendre en 2017 un nouveau bus qui lui a été fourni cette fois par les Transports en commun lyonnais (TCL). Le chauffage, les freins et quelques pièces mécaniques ont été remis à niveau. « Les travaux d’aménagement ont été réalisés par notre propre atelier d’insertion de menuiserie », rapporte Jean-Luc Ruat. Une fois modifié et personnalisé par Keymi et Motte, deux artistes grapheurs, le nouveau bus accueille depuis peu dans sa cafétéria 16 à 18 personnes assises lors des trois arrêts successifs qu’il effectue dans la cité clermontoise: rue Pierre-Besset, à la gare de Clermont-Ferrand et en face du lycée Pierre-et-Marie-Curie. « Chaque soir de la semaine, de 18 heures à minuit, nous distribuons 130 repas, soit entre 11 000 et 13 000 repas dans l’année. Et ce, quel que soit le temps sachant que, jusqu’à présent, nous n’avons pas rencontré de problème de circulation dû à la neige. » Côté entretien, la maintenance du bus devrait être assurée par T2C, avec laquelle les Restos du cœur entretiennent un partenariat de longue date.
Les Restos du cœur ont été créés en septembre 1985 par l’humoriste Coluche. Actuellement, l’association, relayée sur le terrain par 118 associations départementales, mène sa 33e campagne d’hiver. Lancée en novembre dernier pour une durée de quatre mois, elle bénéficie du soutien de plus de 71 000 bénévoles. Ses 2 085 centres et antennes ont accueilli 882 000 personnes l’hiver et 402 000 l’été. En 2016-2017, l’association a reçu 47 000 tonnes de nourriture. 87,7 millions d’euros de dons et legs lui ont été accordés. 135,8 millions de repas ont été servis. Outre la fourniture de repas, les Restos du cœur distribuent des produits non alimentaires (produits d’hygiène, vêtements, couvertures, etc.) afin d’aider les plus démunis à faire face aux aléas climatiques. L’association propose aussi des solutions d’hébergements d’urgence et des microcrédits. Par ailleurs, elle mène des actions d’insertion auprès des personnes en difficulté qui bénéficient aussi de stages de formation. Idem pour ses bénévoles.
